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From the
Fine Arts Library
Fogg Art Muséum
Harvard University
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V
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HISTOIRE
DES PLUS CÉLÈBRES
AMATEURS FRANÇAIS
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PIERRE-JEAN MARIETTE.
i694-1774.
Ancêtres de Mariette;
Stefano DelU BelU ; le prince Eugène de SaToie.
Watteau; Lancret.
M. Croiat, le comte de Caylus, H. de Jullienne.
La RoialbaCaniera; Ànt. PeUegrini.
rabbé de Maroulle.
Le Florentin Gabnrri ; le Ténitien Ant.-Mar. Zanetti.
Les Bolonaii CaTaiioiv Zanotti et Loms Crespi ;
Le iculpteur Bouchardon ;
Laurent Natter, François Guay, grayears en pierres fines ;
Madame de Pompadour; le marquis de Marigny;
Sottfflot, Cochin fils, De Troy fils;
Coustou , Boucher, Tien, De La Tour;
Pietro Santi-Bartoli ; Piranesi; Bottari;
Le Thevwerdanck ; Horace Walpole ;
Le comte Algarotti; le Temanza,
Le Ganaletti.
AVIS IMPORTANT.
L^antêor et réditeur de cet ouvrage ae réserrent le droit de le traduire ou de le faire traduire
en toutes les langues. Ils poursuivront en vertu des lois, décrets et traités internationaux, toutes
contrefaçons et tontes traductions faites au mépris de leurs droits.
Le dépôt légal de Tonvrage a été fait à Paris, au ministère de rintérieur, et toutes les formalités
prescrites par les traités ont été on seront remplies dans les divers États avec lesquels la France
a conclu dies conventions littéraires.
Paris. — Imprimerie de Gustati GRATIOT, 30, rue Mazarine.
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' HISTOIRE
m PLUS GÉLfiBRBS
AMATEURS FRANÇAIS
ET DE
LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
VAUANT wm k cnuR VIS m» ciLteavi amatcdm itauihs
PAR
M. J. DUMESNIL
XMibre an eoawil léaénl d« Uirel. de la SoeiâtA archMogiqve d« l'OriAaaau
«t d« la lifioa d'honnear.
Vitam exeoloere per aiiei. Vira.
PIERRE-JEAN MARIETTE
1694-t774
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PAUIS-ROTAL, GALERIB d'ORUaM, 13
1856
L*antear et Téditêvr de cet ouvrage »e réserrent le droit de le traduire eu de 1<> faire traduire t
toutes les langues.
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VO
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tteaVARO FINE ARTS LIBRARV
fOGC MUSEUM
yr-EfJ
AfA.l5S3,2>2.. Ml (l)
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AVERTISSEMENT.
La notice sur P.-J. Mariette ne fiiit pas suite à VJHis^
taire desplits célèbres amateurs italiens. Dans Tordre que
j'avais adopté et que je voulais suivre, elle n^auraitdû
paraître qu'après le premier volume de V Histoire des
plus célèbres amateurs français^ auquel je travaille depuis
longtemps. Mais les études que j*ai à compléter, tant en
France qu'à l'étranger, pour achever ce volume, exigpnt
que j'en ajourne la publication. Je me décide donc à
donner la biographie de P.-J. Mariette, qui m'a coûté, i
elle seule, plusieurs années de recherches et de travail.
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PIERRE-JEAN MARIETTE
On voyait encore, il y a quelques années^ dans la
rue Saint- Jacques, Tune de celles qui ont le plus
fidèlement conservé la physionomie du vieux Paris,
une maison d'assez triste apparence, qui fut pen-
dant près de deux siècles la résidence d'une famille
d'artistes, chez lesquels l'amabilité de l'esprit pari-
sien était étroitement alliée au goût des belles choses.
C'est dans cette maison que naquit, le 7 mai 1 694,
Pierre- Jean Mariette, le plus illustre des amateurs
français. C'est là que partagé entre le recueillement
de l'étude et l'admiration des œuvres de l'art, il sut
occuper, pendant plus d'un demi-siècle, une vie
entièrement consacrée à la recherche du beau, et
dont aucune passion vulgaire ne put troubler la séré-
nité : c'est dans cette modeste demeure qu'il avait
augmentéà grands frais et avec des soins infinis cette
collection, commencée par ses pères, de dessins,
de gravures, de portraits et de livres d'art, la plus
complète qu'il y eut au monde, et dont la disper-
sion a été pour la France une perte irréparable.
Son aïeul, Pierre Mariette, était marchand d'es-
1
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— 2 —
tampes et graveur. Son père, Jean Mariette, libraire
et imprimeur à l'enseigne des Colonnes d'Hercule * ,
possédait à un degré émirent la eonp^isappea des
estampes, dont il faisait un commerce considérable.
11 était également graveur et dessinateur : il avait
appris le dessin de J,-B» Corneille, son beau-frère,
et il se destina d'abord à la peinture. Mais il paraît
qu'il n'y réussit que médiocrement. Aussi, d'après
les conseils de Le Brun, il se décida facilement à
renoncer à cet art, pour se livrer exclusivement à
la gravure. Il a dessiné et gravé lui-même un grand
pombre de petites pièces destinées à orner, ou,
comme on dirait aujourd'hui, à illustref des livres.
Mais il a ^avé en outre des sujets plus importants
diaprés plusieurs maîtres, notamment, diaprés le
PoHSsin et Le Brun* La description de ToBuvre de
Jean Mariette, compriise dans le catalogue d^ la col-
lection de son fils ^, se compose de huit^ cent soiœante
pièces, parmi lesquelles on i^mqrque des titres de
livres, des vignettes, des arnements, àeé portraits,
d«B sujets tirés de l'histoire liaeréo ou profane» des
pay^gos, €tc.
Jean Mariette vofilut domiep à Mti fib «ine édu^
(Mifm analogue à la profession quMl désirait lui faire
enibmsser; il liiî fit ap{M%indre le dessiB et la gra-^
vupe sous d'habile; maitrea. Maia^ tmit en nevçmt
ss^ tnaîn, il n'omit pas de culdrer aon iptelligenee ;
il le plaça au collège dea Jésuites de Paria, l'un des
* Rue Saint-Jacques, près la rue (Jes Noyers.
■ Par Basan, graveur, Paris, *77ft, ra-8, p. ^$4.
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plus renommés de l'Europe. Le jeune Mariette \
reçut les leçons des professeurs les plus éclairés, et
il y fit stt rhétorique sous le célèbre père Porée, le
mattre de Voltaire. Cette éducation développa large-
ment les dispositions naturelles du jeune Mariette,
l'espfit, la vivacité, une mémoire des plus heu-
reuses et un goût décidé pour le travail, goût qui
ne Fabandonna jamais ' .
Les traditions-de la maison paternelle et les habi-
tudes qu'il y trouva en quittant le collège, n'inr-
fluèrent pas moins heureusement sur la direction de
ses idées. Le grand-père de Mariette faisait graver
des eaux-fortes, d'après les tableaux des différentes
écoles, et l'on voit dans YAbecedario * de son petit-
fils, qu'il occupait Moïse Fouard et d'autres gra-
veurs, Jean Mariette, le père, joignait au talent de
dessinateur et de graveur un amour éclairé pour
les belles estampes. Il en faisait le commerce, plutôt
en amateur qu'en marchand, et fidèle aux usages de
ses ancêtres, tout en achetant des gravui-es pour
les revendre, il ne pouvait s'empêcher de mettre à
part certaines pièces qui excitaient son admiration.
Il s'était particulièrement attaché à réunir une suite
de portraits d'artistes et de personnages célèbres.
Jean Mariette était extrêmement curieux d'augmen-
ter cette collection, et il ne négligeait aucune occa-
sion, soit en France, soit à l'étranger, pour la com-
* Éloge de Mariette, dans le Nécrologe de l'année 1775, p, 403,^
* Publié par M. de Chennevières, à la suite des Archives de Vart
français yV^VoMdxà^ p. 255.
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pléter. On voit, en effet > par plusieurs passages des
lettres de son fils, rapportées dans le recueil de
Bottari et adressées au cav. Gaburri, que Jean Ma-
riette comptait sur l'obligeance de cet amateur pour
lui procurer tous les portraits gravés, de quelque
personnage que ce fût, qui seraient publiés à Flo-
rence * . n possédait aussi un grand nombre de gra-
vures de Marc Antoine *, de Callot, de Hollard et de
Stefano Délia Bella^. Ce dernier artiste avait été,
pendant son séjour à Paris, Thôte et le commensal
de la famille Mariette : il s'était établi alors, entre
Pierre Mariette et l'artiste florentin, des relations
intimes, fondées sur les mêmes goûts et sur une
estime réciproque. Aussi, Pierre-Jean Mariette con-
serva-t-il toute sa vie^pour le célèbre maître, un sen-
timent passionné, qu'il avait sans doute reçu de son
père; et il s'efforça de compléter à tout prix la suite
si nombreuse des pièces du graveur florentin. Dans
une lettre écrite au cav. Gaburri, le V^ mai 1731,
P.-J. Mariette explique en ces termes la préférence
qu'il accordait à Délia Bella^ur les autres graveurs *:
— « Mon père peut se vanter d'avoir une des plus
belles collections de ce célèbre graveur ; il était ami
de notre famille, et il a beaucoup travaillé dans notre
1 Lettre de Mariette à Bottari, dans le recueil de Bottari, t. II,
no XGii, p. 277. « Essendo mio padre estremamente vago di ri-
tratti, etc. » P. 282. — Voyez aussi p. 304, 329.
* Ibid., ibid., p. 353.
' » /6îrf.,p.283.
* /6trf., t. II, noxci, p.27<.
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inaisou à l'époque où il vint à Paris. 11 s'aperçut que
mon aïeul estimait infiniment ses ouvrages, il lui
donna tous ceux qu'il avait faits, et lorsqu'il re-
tourna à Florence, il eut l'attention de lui envoyer
tout ce qui sortait de ses mains. Cette collection
s'est conservée dans notre famille et s'est encore per-
fectionnée; d'où vous pouvez juger à quel degré de
perfection elle est parvenue. Elle est si belle, que si
je me trouvais obligé de me défaire de beaucoup de
curiosités, celle-là serait la dernière dont je consen-
tirais à me séparer. »
Pierre-Jean Mariette, en soitant du collège, re-
trouva dans la maison paternelle les sérieuses dis-
tractions qui avaient charmé son enfance. Son
esprit, développé pas l'étude et par une éducation
aussi solide que brillante, vint se retremper dans
ce sanctuaire de l'art, et l'impression qu'il en res-
sentit fut si profonde, qu'elle fixa sa destinée. Les
collections d'estampes, de dessins et de livres d'art,
réunies et augmentées par son aïeul et par son père,
captivèrent son attention et lui firent entreprendre
des recherches sur les artistes et leurs ouvrages,
particulièrement sur les graveurs. Les acquisitions
et les échanges, nécessités par un commerce consi-
dérable, lui apprirent à connaître un grand nombre
de maîtres, dont il put étudier à loisir les différentes
manières de composition et d'exécution. Doué d'un
esprit éminemment comparatif, il ne tarda pas à
acquérir les connaissances spéciales nécessaires
pour bien apprécier les œuvres des graveurs - des
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— 6 —
diven»es écoles. Guidé par un goût naturellement
sûr, que Tétude épuraiti il sut s'élever dans ses
jugements bien au-dessus des connaisseurs vul^
gaires.
Mais pour développer la supériorité de ses con-
naissances , et pour rectifier les impressions que
les œuvres des artistes français contomporâind
auraient pu laisser dans son esprit^ son père résolut
de renvoyer en Allemagne 6t en Italie* Le jeune
Mariette partit au commencement de 1717» et se
dirigea d'abord vers TÂUemagnei où son père avait
des correspondants* U ne fit que tifaverser la Ba-
vière et vint s'établir pour quelque temps à Vienne.
Le prince Eugène de Savoie vivait alors dans cette
ville, entouré de l'éclat de sa gloire, mais cherchant
dans les lettres et dans les arts des distractions à
l'oisiveté forcée que lui laissait la paix* Il accueillit
Mariette avec empressement et l'honora d'une bien-
veillance toute particulière. Ce prince était depuis
longtemps en relations avec le père de Mariette.
Grand amateur de livres, d'estampes et d'objets
d'art, il l'avait choisi pour son correspondant et son
commissionnaire à Paris. Dads son Abecedario^ Ma-
riette raconte que le marquis de Belle-lsle, fils du
surintendant Fouquet^ ayant cherché à se défaire
d'une belle statue antique en bronze, que son pèie
avait fait tenir d'Italie sur l'indication de Le Brun,
et qui avait échappé à la confiscation prononcée par
Louis XIV et si sévèrement appliquée par Golbert»
s'était adressé à son père. « 11 sul> dit<>il, qùè mon
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pèi*e était en correRpondance avec M. le prince
Eugène, et que ce prince était curieux deô bellefe
choses^ il engagea donc mon père d'en proposer
au prince l'acquisition^ qui n'eut pas lieu pour lors,
parce que cela ^e s'arrangeait pas avec lés finances
du prince» destinées à des dépenses plus urgentes.
La figure demeura donc à Paris jusqu'en 1717» que
le marché se renoua. Mon père fit alors passer la
figure à Vienne, où je l'ai vue et où elle est demeurée
dans le palais du prince jusqu'à sa mort^ » Peut-
être le voyage de Mariette fut-il motivé en partie
par la remise de cette statue : dans tous les cas> on
concevra sans peine qu'il dût être accueilli avec
bonté par l'illustre guerrier curieuœ des belles choses.
Le séjour que Mariette fit dans la capitale de
l'Autriche fut très - profitable à son instruction.
Comme il y était arrivé précédé de la réputation de
posséder des connaissances toutes spéciales sur les
anciennes estampes et sur leurs auteurs^ le prince
Eugène le fit charger du classement des estampes
du cabinet de l'empereur Charles VL Cette coljeo-
tion était déjà l'une des plus remarquables de l'Eu-
rope, et tout en y mettant de l'ordre, Mariette put
acquérir de nouvelles et précieuses notions sur les
anciens maîtres^ notamment sur ceux de l'école
allemande, et en particulier sur Albert Durer, ses
élèves et ses imitateurs.
Ses études ne se bornèrent pas au% estampes :
• Voyez VAbecedario de MariettQ, \^ Fouquet (surintendant),
p. 260-264 . — Cette statue est maintenant à Berlin.
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— 8 —
tout se tient dans les arts, et Mariette «avait dès lors
tin goût très-prononcë pour les pierres gravées,
dont le cabinet impérial possédait une collection
remarquable. Admirateur, avant tout, de la forme
antique, il ne parait pas que Mariette ait fait grand
cas des œuvres des graveurs allemands du moyen
âge et de la renaissance, œuvres qui sont fort nom-
breuses à Vienne. Voici le jugement qu'il en poile
dans son Traité des pierres gravées^ :
« La gravure semblait s'éclipser en Italie, et si
elle était cultivée en Allemagne par un plus grand
nombre d'artistes, elle n'en était pas moi us dans
un état de langueur et de dépérissement. L'empe-
reur Rodolphe second, qui régnait, protégeait les
arts; il était fort curieux de tous les ouvrages qui
se peuvent faire par le moyen de la gravure en
pierres fines, et il avait rassemblé pour cet effet
auprès de sa personne ce qu'il y avait de plus ha-
biles gens, qui travaillaient continuellement sous
ses ordres. En fallait-il davantage pour faire fleurir
l'art de la gravure? Mais il est des temps où ni les
caresses ni les récompenses ne peuvent rien contre
un mauvais goût qui domine, et qui, malheureuse-
ment^ n'est que trop souvent accrédité. Les graveurs
se multipliaient, les excellents maîtres devenaient
plus rares. Je n'ai vu aucunes pierres gravées faites
par les artistes qui étaient au service de l'empereur
Rodolphe. On m'a bien montré dans le Trésor, à
* T.I, p. 433.
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— 9 —
Vienne, une infinité de vases et d'autres bijoux de
jaspe f d'agate, de cristal et d'autres matières en-
core plus précieuses, qu'ils ont exécutés et dont on
ne peut se lasser d'admirer la hardiesse du travail.
Jl semble qu'on se soit attaché à rechercher tout ce
qui pouvait en rendre l'exécution difficile; mais c'est
pi-esque toujours aux dépens des belles formes : on
s'est épuisé pour en imaginer de bizarres qui tien-
nent du gothique, et qui ont droit de révolter qui-
conque a une idée du beau, et qui l'aime. » — Ce
jugement prouve que Mariette faisait une étude
sérieuse de ce qu'il voyait, et qu'il ne visitait pas les
musées et les collections d'art sans prendre des
notes et sans se rendre compte de ses impressions;
habitude trop fréquente parmi les voyageurs ordi-
naires.
Après un séjour de près de deux années à Vienne ' ,
Mariette quitta cette ville et se dirigea vers Rome,
en passant par Venise, Bologne et Florence. U sut
mettre à profit tous les instants qu'il passa dans ces
villes célèbres. A Venise, les peintures de Titien, du
Tintoret et de Paul Véronèse ; à Bologne, celles des
Carraches^du Guide, du Guerchin; à Florence, les
compositions d'André delSarte, deFra Bartoloméo,
et des autres maîtres qui ont illustré cette ville ; à
Rome, les fresques de Michel-Ange, de Raphaël,
d'Annibal Carrache et du Dominiquin lui laissèrent
d'ineffaçables souvenirs. Partout il sut lier des rela-
> Notice sur Mariette, dans le Nécrologe de 4775, p. 403.
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— lo-
tions ayec les sayants, les amateurs et les artistes
qui étaient alors le plus en réputation. Mais il s'atta-^
cha surtout à ceux qui^ comme lui^ aimaient les
arts et les cultivaient avec désintéressement et
passion. C'est de cette époque que datent ses liaisons
avec Ant. Marie Zanotti de Venise, qu'il avait ren-
contré à Vienne^; avec Gio. Pietro Gavazzoni Za-
notti de Bologne ; avec Tantiquaire Gori, le cheva-
lier Gaburri, le marquis Salvini et le savant Bottarî^
de Florence. Mariette revint en France par Gênes,
Milan et Turin, riche de ses études et de ses souve-
nirs, rapportant l'impression profonde des chefs-
d'œuvre qu'il avait admirés, et bien décidé à vouer
aux arts toute son existence.
Il fallait une dose non commune de raison, à un
jeune homme dans la position de Mariette, ayant de
l'esprit^ de l'instruction et une grande aisance, pour
s'éloigner du monde, et s'absorber, pour ainsi dire,
dans les études les plus sérieuses. Car on était alors
en pleine Régence, et le goût des plaisirs, associé à
l'emportement des spéculations qu'avait excité au
plus haut degré le système deLaw, entraînait jeunes
gens,hommes faits et vieillards dans le triste domaine
de l'égoïsme et de la volupté facile. La légèreté de la
nation, contenue pendant si longtemps par* la gra-
vité de la cour de Louis XlV, se donnait librement
carrière. L'art français avait ressenti le contre-coup
de cette réaction : il s'était complètement éloigné du
* \0Y&iVAbecedan0f id.^ ibid.y p. 264.
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goût sévère et même un peu triste du Poussiui de
Lesueur et de Le Brun^ pour se mettre à la remorque
de la mode et des manières inspirées par l'entourage
du régent. Au joug pesant de Le Brun avait suc-
cédé celui plus léger de Watteau^ qui régnait en des^^
pote ^ar l'empire de la nouveauté. Doué d'une admi-
rable facilité d'exécution, cet artiste avait créé une
manière originale et nouvelle, en harmonie parfaite
avec les mœurs et les costumes de l'époque^ et dans
laquelle la nature, bien que rendue souvent avec une
grande vérité, n'intervenait que comme une déco-
ration d'opéra, pour mieux faire ressortir ses per-
sonnages de théâtre. Lancret, son élève, outrait les
défauts du maître, comme il arrive toujours aux
imitateurs, et comblé des commandes de la cour, il
représentait au naturel, non sans talent^ les fêtes et
les orgies de ses patrons. Toute tradition du beau
antique, toute influence des grands maîtres italiens,
si longtemps entretenue eu France par le cardinal
de Richelieu, MazariD et Colbert, avait complètement
disparu. L'étude de la nature n'était pas moins
négligée, et l'art était devenu tout de convention et
de mode, comme les costumes et les usages de cette
époque.
Au milieu de cette décadence du goût et des
mœursy le jeune Mariette^ soutenu par un ardent
amour du beau> et encouragé parles traditions et les
exemples de sa famille, sut prendre résolument son
parti. Sans repousser les artistes ses contemporains,
doués d'un véritable talenf, il se lia d'abord avec
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— 12 —
les hommes dont les idées, en fait d'art, étaient le
plus en rapport avec les siennes, et qui, dans ce
dévergondage général, étaient demeurés fidèles au
culte des chefs-d'œuvre, destinés, de tout temps^ à
survivre à la mode et à l'engouement, aussi peu réflé-
chi que passager, des contemporains.
Le comte de Caylus et Crozat, grands amateurs
des belles choses et même un peu artistes, furent
ceux vers lesquels Mariette se sentit attiré par une
plus grande communauté d'opinions et de senti-
ments : il vécut avec eux dans la plus grande inti-
mité, profitant de leurs connaissances aussi variées
que solides, et leur apportant, de son côté, le con-
tingent d'une instruction tout aussi étendue et d'un
jugement non moins sûr.
Fils d'un financier célèbre, qu'on peut considérer
comme le fondateur de la colonie de la Louisiane,
M. Pierre Crozat fut destiné à la magistrature, et il
occupa d'abord un siège au parlement de Toulouse.
Il fut promu ensuite à une charge de maître des
requêtes, et devint lecteur du cabinet du roi^ en
1719. Jouissant d'une fortune considérable, il passa
sa vie entière à satisfaire son goût pour les arts : il
réunit à grands frais la collection la plus nombreuse
et la plus complète, qui ait jamais existé, de dessins
des grands maîtres des différentes écoles; il avait
également une très-grande quantité de pierres
gravées.
En 1714, Crozat avait fait un voyage en Italie, et
il en avait rapporté des trésors ; entre autres, une
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— 13 —
partie considérable de dessins de Raphaël, tous d'une
conservation parfaite, qu'il avait trouvés à Urbin,
entre les mains d'un descendant de Timothée Viti,
l'un des plus habiles disciples de ce grand peintre ^
« M. Crozat n'aimait point ses dessins pour lui seul ;
il se faisait, au contraire, un plaisir de les faire voir
aux amateurs, toutes les fois qu'ils le lui deman-
daient, et il ne refusait pas même d'en aider les
artistes. On tenait assez régulièrement toutes les
semaines des assemblées chez lui, où j'ai eu pendant
longtemps, dit Mariette*, le bonheur de me trouver;
et c'est autant aux ouvrages des grands mattres,
qu'on y considérait, qu'aux entretiens des habiles
gens qui s'y réunissaient, que je dois le peu de con-
naissances que j'ai acquises. »
On conçoit quelle utilité Mariette dut retirer de
cette liaison, et combien son goût, déjà si exercé,
put se former en parcourant la collection des des-
sins de Crozat, la plus belle qu'il y eût alors en
Europe.
L'amitié du comte de Caylus ne lui fut ni moins
agréable ni moins utile. Issu d'une des plus an-
ciennes familles du Languedoc, mais né à Paris
en 1 692, et élevé dans cette ville sous les yeux d'une
mère qui, elle-même, avait été formée à l'école de
madame de Maintenon, le comte de Caylus avait été
destiné à l'état militaire. 11 entra au service très-
* Avis de Mariette, mis en tête du Catalogue Crozat^ Paris, 4744,
p. jx.
« /6id.,p. xj.
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— u —
jeune, et fit en 4T09, k dix-sept ans, «a premtère
campagne dans les mousquetaires. Mariette raeonte
dans son Abecedario ^ qu'il s'était distingue à la ba-
taille de Malplaquet) de façon qu'au retour de la
campagne, le roi, par amitié pour madame de Main-
tenon, le prit sur ses genoux en disant r « Voyez
mon petit Caylus, il a déjà tué un de mes ennemis. »
Son avancement fut rapide, grftce au nom qu'il por-
tait et à rinfluenoe de sa fomille, alliée de près à
madame de Maintenon. Son père était mort en 1 705,
menin du Dauphin et lieutenant général des armées
du roi. IjO brillant courage de son fils, son intelli-
genœ, son ardeur toute française justifiaient les
grades qu'il avait acquis si jeune encore. En 1711,
il prit part à la campagne de Catalogne^ à la tète
d'un régiment de dragons qui portait son nom. Deux
années plus tard, il assistait au siège de Fribourg, et
s'y distinguait, ainsi que dans la campagne qui
amena la paix de Rastadt. La conelusion de cette
paix l'éloigna des camps et des armées, et le dé-
tourna pour toujours de l'état militaire. Il résolut
de voy^er pour s'instruire. Nous ignorons à quelle
source il avait puisé le goût des sciences et des arts
qui, dès cette époque^ et quoiqu'il Ait encore bien
jeune, paraît avoir exercé sur la direction d^ sa vie
une influence décisive* Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'il avait le feu sacré. 11 se dirigea vers l'Italie, point
de mire, alors comme aujourd'hui, de tous les véri-
* V^ Caylus, p. 340, édit. publiée par MM. de Chennevières H
de Moiitaiglon.
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— <5 —
tables amateurs qui veulent étudier les restes de
l'aiitiquitë aussi bien que les chefs-d'œuvre de l'art
moderne. 11 y passa l'année 1T14, se livrant avec
ardeur à l'étude de Tarehéologie, examinant les mo-
numents et les ruines antiques^ et n'admirant pas
moins les magnifiques édifices et les grandes pein-
tures dus au génie des mattres italiens de la renais-
sauce. Le comte de Caylus était de retour en France
6n 1T«5.
Le résultat de ce premier voyage fut de le déter*
minera quitter définitivement l'état militaire, pour
suivre librement ses goûts d'antiquaire, d'artiste et
dTiomme de lettres. La vue des monuments romains
et des ruines qui couvrent le sol de l'Italie lui fai^
sait désirer d'aller en Grèce étudier l'art à ses
sources les plus pures. A cette époque , un voyage
dans le Levant n'était point une entreprise facile, à
la portée de tout le monde, comme de nos jours.
M. de Caylus profita de l'ambassade confiée à M. de
Bonac, et obtint de l'accompagqer. Il partit avec
lui en 1716 pour Constantinople, visita la Grèce,
les lies et les côtes d'Asie, cherchant partout les
restes de la vénérable antiquité, et ne reculant
devant aucun danger pour satistkire soq ardente
curiosité. On raconte que, voulant voir les ruines
d'Ëphèse, deGolophou, du temple de Diane, et de ce
théâtre fameux dont la mer formait la décoration
naturelle, et qui avait tant de fois retenti des plus
beaux passages d'Euripide et de Sophocle, il n'hé-
sita pas à s'y faire conduire par deux brigands aux-
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— 16 —
quels il avait promis une somme considérable à son
retour. L'excursion se fit heureusement, et le voya-
geur, ravi d'avoir pu contempler ces magnifiques
ruines remplies de si grands souvenirs, s'empressa
d'acquitter la rançon du sauf-conduit.
Rentré en France au commencement de 1717,
sous l'impression ineffîiçable de tout ce qu'il avait vu
et admiré, il résolut de se livrer tout entier aux
recherches archéologiques, en même temps qu'à la
pratique du dessin et de la gravure. « Un goût na-
turel pour la peinture et pour tous les arts dépen-
dant du dessin, dit Mariette S ]ui fit connaître et
aimer tous les habiles gens qui ont paru de son
temps; il eut surtout des liaisons étroites avec Wat-
teau; et dès lors il s'occupait à dessiner avec lui et
même à peindre. Lorsqu'il eut connu M. Crozat et
qu'il eut pénétré dans son beau cabinet, il lui em-
prunta des dessins, les copia et finit par en graver
un grand nombre. Il se rabattit ensuite sur ceux du
roi; et, pendant plusieurs années, il ne fit autre
chose que d'en faire des gravures. Il était alors très-
lié d'amitié avec M. Goypel, qui en avait la garde...
Il a beaucoup aimé Bouchardon, et ce dernier lui
doit une partie de sa fortune. »
La similitude de goûts et d'études dut facilement
attirer Mariette et le rapprocher du comte de Caylus.
Us étaient aussi avides d'instruction, pour tout ce
qui se rapporte à l'art, l'un que l'autre; ils recher-
• Abecedario^ ibid.^ p. 344.
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J
~ 47 —
chaient et admiraient les belles choses avec la même
ardeur. Arcades ambo. Le comte, plus habile prati-
cien que Mariette^ cultivait la- peinture, et surtout
la gravure à Feau-forte avec distinction, et il faisait
servir sa fortune à des publications sur les arts et
sur les sciences qui s'y rapportent; mais moins
instruit que Mariette dans l'histoire de l'art et des
artistes, il avait presque toujours recours à la
plume de son ami, pour faire valoir, par un texte
aussi clair que savant, les gravures qu'il publiait.
Crozat , beaucoup plus âgé qu'eux, était leur centre
commun. C'est dans son cabinet^ qu'ils apprirent
à se connaître et à s'apprécier; c'est en admirant les
magnifiques dessins qu'il avait rassemblés avec tant
de soins et de dépenses, qu'ils se lièrent d'une amitié
inaltérable. Cette intimité fit le charme de leur exis-
tence et dura plus de quarante années , sans être
troublée par un seul nuage d'amour-propre : circon-
stance à not^r de la part de deux savants un peu
artistes, genus irritabile^ qui jouissaient d'une égale
réputation de savoir et de goût.
' L'hôtel Crozat était situé rue de Richelieu ; il passa à la famille
Gontaut (Piganiol, t. UI, p. 491), et ensuite à la maison de Choiseul.
Le peintre Lafosse y avait peint à l'huile le plafond d'une galerie de
soixante-cinq pieds et demi de long sur vingt-un et demi de large,
sur lequel il avait représenté Minerve sortant tout armée du cerveau
de Jupiter. Cette composition fut transportée sur toile par parties,
lors de la démolition de Thôtel; mais on ne sait pas ce que ces par-
ties sont devenues. Voyez Bachaumont, 22 décembre 1786, XXIII,
p. 295-296, et la note de VAbecedario de Mariette, v*, Lafosse,
t. II, p. 41. — Watteau avait également peint à Thôtel Crozat deux
plafonds, représentant le Printemps et l'Automne; ils ont été gravés
par Desplaces.
2
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— 18 —
Le comte de Caylus avait conservé de l'état tnilî^
taire une sorte de philosophie insouciante qui l'éloi-
gnait de l'ambition et des honneurs ; mais les
recherches les plus fastidieuses, le travail le plus
opiniâtre n'avaient pu étou£fer en lui l'esprit français^
l'esprit des mousquetaires, ses anciens camarades^
avec lesquels il avait servi le roi. De temps à autre,
dans l'intervalle de ses travaux les plus sérieux, et
comme pour se reposer, il publiait^ en collaboration
avec Moncrif, l'abbé de Voisenon, Grébillon fils,
Daclos et autres, de ces contes, de ces petits romans,
de ces facéties, comme les aimait tant la belle so-
ciété d'alors. 11 y réussissait aussi bien que les plus
habiles, et son imagination ne paraissait pas étouffée
sous la poussière des graves în^folîoâ grecs et ro-
mains, et de leurs cortiméntateurs plus lourds en-
core. On s'étonnera, peut-être, de voir un des esprits
eti apparence les plus sérieux du dix-huitième siècle,
se laisser aller à Ceà œuvres bûdifVBSy comme il les
appelait lui-même; Mais c'est une des facultés les
plus remarquables de l'esprit français de pouvoir
cultiver les genres les plus opposés^ et d'y réussir
également bien. C'est là, d'âilleiii*s, une des mat*-
ques distinctives des principaux écrivains dç cette
époque. L'auteur de l'Essai ^ur les mmirê n'a-t-il
pas écrit Zadig et bien d'autres œuvres légères? Le
grave président de Montesquieu , le père de Y Esprit
des lois, de la Grandeur et de la décadente des Romains^
n'a-t-il pas composé les Lettres Persanes? On doit
donc pardonner au savant auteur du Recrml d'ànti-
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— 19 —
quités égyptiennes^ étrusques^ grecques^ romaines et
gauloises^ en sept volumes in-4°, d'avoir cherché à
se distraire et à se reposer en écrivant VHistoire de
M^ Cronel, dite Frélillon (M"« Clairon); le Recueil de
ces messieurs^ et beaucoup d'autres facéties dignes
de la foire.
La société intime dans laquelle il vivait explique,
SI elle rie les excuse pas, les écrits légers du comte
de Caylus. Il était, les lundis, des dtners de
M"® GeoflWn, et savait y plaire à tous les habitués,
sauf Un seul, M. de Marmontel, qui, dans ses Mé--
moires \, montre à rencontre de notre savant ama-
teur uiie rancune et une haine invétérées, s'ac-
cordant assez mal avec les doucereuses moralités de
ses contes. M. de Caylus fréquentait aussi la société
de M'^ Quiuault, ancienne actrice retirée du thé&tre.
Il y trouvait, le plus souvent, Duclos, Fagan, Collé,
Crébillon fils et l'abbé de Voisenon •.
n ne paraît pas que Mariette fût lancé dans eei)
réunions. ïl vivait plus retiré que son ami, et tout
annonce que sa conduite était plus grave et plus
retenue.
Peu après son retour d'Allemagne et d'Italie,
Mariette eut le plaisir de revoir à Paris la Rosalba
Carriera, dont il avait reçu le plus gracieux accueil
à Venise. Née dans cette ville en 1675, la Rosalba y
brillait, à l'époque du voyage de Mariette, de tout
l'éclat de son talent, et sa réputation était aussi bien
» T. î, Hv. VI, p. 359-360, édit. de 4 84 8.
* Nécrologe de 4775-4776, éloge de TabbÔ de Voisenon.
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— 20 —
établie en France qu'en Italie. Elle venait de perdre .
son père vers la fin de 1718, et comme son beau-
frère, le peintre Antonio Pellegrini, retournait à
Paris pour achever les fresques de la voûte du grand
salon de Thôtel de Soissons, où était alors établie la
banque de Law, elle résolut de raccompagner pour
se distraire. La Rosalba comptait dans cette capitale
plusieurs amis dévoués, en tête desquels* il faut
placer Crozat. Admirateur passionné du talent de la
Vénitienne, Crozat possédait déjà plusieurs ouvrages
de sa main. Il l'avait vivement pressée d'entre-
prendre ce voyage et de descendre chez lui. Avec la
courtoisie d'un grand seigneur opulent, il lui avait
offert un appartement dans son propre hôtel, la
table et un carrosse. « En vérité, lui écrivait-il le
20 janvier 1720, je ne pourrais jamais vous dire
assez quelle estime je fais de votre gi*and talent et
de votre mérite. Quoi qu'on ait pu dire de tant de
nos plus habiles peintres, même des plus distin-
gués, vous les surpassez de beaucoup, et si vous vous
étiez appliquée à faire en grand, vous auriez été de
pair avec les premiers de nos anciens. Je veux vous
convaincre, malgré votre singulière modestie, de
tout le plaisir que j'aurai à voDs offrir l'hospi-
talité \ >)
* Diario degîi anni 1720-4721, scrtïto di propria mano in Pa-
rigi^ da Rosalba Carriera, dipintrice famosa^ posseduto, illustrato
e pubblicato dal signor D. Giovanni D. FianelHy canonico ddla
cattedrale diChioggia; in Venezià^ nella stamperia Coleti, 1793;»
— Bibliothèque impériale, K. 948, K. — Nous empruntons au
journal de la Rosalba el aux notes du chanoine Vianelli les détails
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— 21 —
Partie de Venise avec sa mère, sa sœur Giovanna,
et son autre sœur Angela, épouse de Pellegrini, au
commencement de mars 1720, elle arrivait à Paris,
par Lyon, vers la fin d'avril. La Rosalba, sa mère et
sa sœur Giovanna^ descendirent chez Grozat, dont
l'hôtel était situé rue de Richelieu. A peine installée,
l'artiste fut accablée de visites, et, pour ainsi dire,
persécutée par les plus grandes dames et par les
principaux seigneurs de la cour : tous voulaient avoir
leurs portraits de sa main. Elle fit ceux du jeune
roi Louis XV^ du Régent, de M°®' de Parabère et
de Prie; de Law, de sa femme et de sa fille, des
princesses de Gonti, de la duchesse de Glermont, et
de beaucoup d'autres. Elle n'eut pas un moment de
répit pendant tout le temps de son séjour, et fit un
grand nombre de mécontents et de jalouses, qu'elle
ne put satisfaire. Toutes les beautés en vogue, et
il n'en manquait pas sous la Régence, toutes les
grandes dames, toutes les bourgeoises de qualité^
voulaient leur portrait peint au pastel par la Rosalba.
L'artiste était assiégée du matin au soir par une
foule de demandes qu'elle était contrainte de refu-
ser. Les femmes de la plus haute naissance et les
plus exigeantes venaient poser chez elle dès six
qui vont suivre sur son séjour à Paris. Le chanoine possédait 550 let-
tres inédites, écrites à la Rosalba par un grand nombre de per-
sonnes; il y en avait 38 de Crozat, 6 de Mariette et plusieurs du
comte de Caylus. Celle de Grozat, dont nous venons d'extraire et
de traduire un passage, est citée p. 6, note 6. — Il paraît que la Ro-
salba avait écrit d'autres journaux de ses voyages. Yianelli cite^
p. 83, note, ceux des années 4723 à 028 inclusivement. Nous igno-
rons s'ils ont été publiés.
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— 22 —
heures du matin ^ . Elle était obligée, faute de temps,
de refuser les instances de ses plus intimes amis.
Le comte de Caylus, jeune alors et très-grand admi-
rateur du beau sexe, comme un ancien mousque-
taire un peu artiste, voulait avoir le portrait d'une
des plus belles femmes de Paris : il ne put l'obtenir,
la Rosalba ne pouvant trouver un moment pour le
faire ^ pendant le temps fixe pour son séjour à
Paris'.
Elle était dérangée à chaque instant par les plus
grands seigneurs, qui, tout en Thûnot^ant de leurs
visites, la détournaient de son travail. EUe raconte,
en termes très-laconiques et sans paraître vouloir
8*en faire honneur, que « le 25 novembre 1720,
le Régent vint à Fimproviste chez elle, et qu'il y
resta plus d'une demi-heure pour la voir peindre
au pastel, » probablement le portrait de M^^ de Pa-
rabère**
Les artistes français alors en vogue ne voyaient
peut-être pas sans une certaine jalousie les succès
de la Rosdba, et l'admiration que ses œuvres exci*
* Dinrio deUa BosalbOy p. Sô, frbhfaJQ 21 . <^ « Venuii âa me^
con madama la duchessa et la principessa di C 1er mont , due altre
duchesse e cavalieri : pot altro signorej dal quale^ per una testinay
ebbi una scatola .d'oro. Prenne pure M, Quelus (le comte de Caylus),
di naseosto, e per ordine deW altra principessa Sorella^ disposta
auche ella di venirci aile sei délia mattina seguente, perché se le
faccia il ritratto com§ alV altra, »
' Af. Quelus ricercà U ritratto délia figlia di madùma.,,^ che è
la piu gran belleza di Parigi; ma per ristrettezza di tempo non
potei consentire, » — î)iariQ, p, 80, 5 febbraio 4721 .
* /6td., p. 48, noteD.
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— 23 —
taient dans les plus hautes régions de la cour et de
la société. Toutefois, ils ne laissèrent paraître contre
elle aucun sentiment d'hostilité. Antoine Coypel,
Uleughels, François de Troy, Hyacinthe .Rigaud ,
le pastelliste Vivien, Charles de La Fosse, Largilîère,
Watteau, Leraoine^ le sculpteur Falconnet, le gra-
veur Gérard Édelinck, recherchèrent sa société et
furent admis, chez Crozat, dans son intimité. Le
journal de la Vénitienne est rempli de leurs visites,
lis firent plus; sur la proposition de Coypel, la
Rosalba fut reçue de l'Académie de peinture, dans
le mois de février 1721, Rigaud, le grand por-
traitiste, lui fit cadeau du recueil de ses portraits
gmvés par Pierre Drevet, jusqu'au n* 39, et il lui
en envoya la suite à Venise * . La Hosalba ne voulut
pas se montrer moins généreuse : quelque temps
après son retour dans sa patrie, elle fit passer à
Mariette deu^ pastels, parmi lesquels Rigaud devait
choisir celui qu'il préférerait « Il faudrait^ lui écri*
vait Mariette, le 26 novembre 1 722 % être tout à fait
insensible à toute espèce de beautés, pour n'être pas
touché au vif de celles que vous avez répandues
dans ces nouvelles csuvres. M. Rigaud, d'un goût
plus exercé que les autres, les a senties encore
mieux : mais il ne s'attendait pas à un si précieux
cad^u. Vous possédez un capital inestimable; tout
c^ qui sort de votre main ne peut être qu'une œuvre
parfaite. Les 'deux tableaux sont admirables; il a
* DiariOy p. 67.
« Ibid,, note G.
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— 24 —
choisi celui qui représente la belle blonde; vous eu
recevrez sous peu une lettre de remerotments. »
La Rosaiba avait retrouvé à Paris son compatriote
et ami, Antonio-Maria Zanetti, artiste comme elle,
et qui devint plus tard garde de la bibliothèque de
Saint-Marc. Ils dessinaient ensemble à la banque de
Law, avec Antonio Pellegrini; et Zanetti, grand
collectionneur, grand amateur d'estampes, profita
de son séjour à Paris pour y acheter, moyennant
trois cents écus, la suite complète de Tœuvre de
Callot. Il quitta Paris quelque temps après sa com-
patriote , et visita Londres , avant de rentrer à
Venise.
La Rosaiba comptait quarante - cinq ans lors-
qu'elle vînt à Paris; elle n'avait jamais été belle,
et Zanetti remarque * que « plus la nature s'était
montrée avare envers elle* des dons extérieurs, plus
elle l'avait comblée intérieurement des qualités les
plus rares, que l'artiste avait cultivées avec le plus
grand soin. » Les amis de la Vénitienne, à Paris,
ne pouvaient donc célébrer ni sa jeunesse, ni sa
beauté; mais ils se rabattaient sur son talent, et
rélevaient jusqu'aux nues. Le froid Mariette, à
peine revenu d'Italie, et encore sous le charme de
la belle langue, dovh il si suona, ne put se défendre
de payer à l'artiste, en italien un peu francisé, le
tribut de son admiration. 11 composa en son hon-
neur un sonnet dans le goût du cavalière Marini et
* Diario, p. 34, note C, et p. 35.
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— 25 —
des autres seicentistes^ jouant sur les mots Rosa et
Alba, et tirant de leur signification une allusion aux
qualités des pastels sortis de la main de la Véni-
tienne. Ce sonnet, après tout, n'est pas plus mau-
vais que beaucoup de sonnets d'origine italienne ;
mais f en français , il est à peu près intraduisible.
En voici le texte ' :
Per la virtuosissima signora Ros*alba Carriera, insigne nel discarso,
nel cantOy nel mono; e specialmente eccellentissima nella pittura;
si allude al nome di Ros'alba.
Dimmi Rosa gentil, âlba serena^
Ti Diè la terra, o il ciel nom! si belli?
Sei d'ogBi pregio il iior, quai Rosa amena
E di virtù, ch' è un sol l'Alba ti appelli.
Sembri, donna céleste, e Dea terrena:
Se con egual saper canti, o favelli,
Del tuo suon Tarmonia Talrae incatena :
Vinci con la lira in man Orfei novelli.
Ma se del tuo pennel l'industrie ammiro,
Giuro, ch'in te vive un Apel secondo.
Tinimagini tue di cielo uscirè.
In linee si vivaci io mi confondo :
Va Rosa, a miniar col sole in giro;
Poi ch' Alba, i tuoi color dier luce al mondo.
Ce sonnet ne fut pas seulement inspiré à Mariette
par le talent de la Rosalba pour la peinture; on
voit qu'il loue également son chant, et qu'il l'élève,
la lyre à la main, au-dessus des Orphées modernes :
ce qui veut dire^ en humble prose, que la Véni-
tienne jouait agréablement du violon. Comme toutes
les ItaHennes, elle était fort sensible à la bonne
musique. Aussi Crozat, son hôte, fort amateur lui-
> IHariOf p. 35, note A.
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— 26 —
mémei s'empressa de donner plusieurs concerts en
son honneur; et nous voyons figurer parmi les
exécutants, dans une de ces réunions, le nonce du
pape, « qui jouait de l'archiluth * . »
Le comte de Caylus, Mariette, M. de JuUienne,
Watteau, Tabbé Le Blant, l'abbé de MarouUe, et
quelques autres, étaient les intimes de Crozat. M. de
JuUienne était alors directeur de la fabrique de tein-
tures des Gobelins. On ne voit pas que laRosalba ait
fait le portrait de ce célèbre connaisseur; mais elle
lui peignit une petite tête au pastel'^, pour laquelle
elle reçut deux cents francs et une pièce d'écarlate
des Gobelins, étoffe très-estimée pour sa couleur à
cette époque '.
Elle allait quelquefois voir Watteau, qui lui ren-
dait également des visites^. La Ro^Iba fit le portrait
de cet artiste pour M. Crozat, leur ami commun ^
* Diarto, p. 57, 22 novembre 4720. — « M, Crozat diè un son-
tuoso pranzo, poi un concerto nel qualo suonava Tarciluto l'inter-
nunzio. » — Watteau, dans un dessin trè&^irituel, qui est au Lou-
vre, nous a transrais les portraits de M"« d'Argenon, d'Antoine le
joueur de flûte, et de Pacini, chanteur de la musique du roi, exécu-
tant en chœur un morceau de chant. Peut-être fiWl ce dessin chez
Crozat, car M""» d'Argenon , fille de la BCBur du peintre^Charles de La
Fosse, était une des habituées de la maison, ^ son portrait au pastel
ouvre la liste de ceux portés sur le Diario de la Rosalba, p. 9, avril
1720.
* Diario, p, 73.
» Jbid., p. 74.
* Ibid. , 9 février 4720. — « Andata la matina à vedere M. Va-
teaux. » P. 81. — ftW., 24 août 4720, p. 34.
^ « Impresi di fare per M. Crozat il ritratto di M. Vateau, pa^,
di q^ 4 (pastello di quarla), » c'est-à-dire pastel d'un quart, et pas
tout à fait de profil. — P. 84-82, 4 i février 4724 .
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— 27 —
U y avait longtemps que le peintre des fêtes ga-
lantes désirait avoir quelque chose de la Vénitienne,
Uleughelsy son camarade, qui avait connu laRosalba
en Italie, lui écrivait de Paris, le 20 septembre 1 71 9 :
(( Nous avons ici beaucoup d'admirateurs de votre
talent, qui vous estiment infiniment... Un excellent
homme, M. Watteau, de qui ^ vous avez peut «être
entendu parler, et qui désirerait beaucoup vous
connaître, voudrait avoir la moindre des choses de
votre main, et, en échange, il vous enverrait une
de ses œuvres, ou, s'il ne le pouvait pas, Téquiva-
lent... Il est mon ami, et nous vivons ensemble; il
me prie de vous présenter ses très-humbles res-
pects , et attend que vous me répondiez favorable-
ment -. »
Le pauvre Watteau , alors dans toute la force de
rage et du talent, ne devait pas jouir longtemps de
ses succès. Quelques mois s'étaient à peine écoulés
depuis qu'il était venu poser devant la Rosalba,
lorsqu'il fut enlevé à l'art et à ses amis. Crozat, dans
une lettre du 14 août 1721, apprit cette fatale nou-
velle à la Carriera , déjà rentrée à Venise ; « Nouai
venons de perdre Wattequ , qui a fini ses jours le
pinceau à la main, Ses amis doivent publier une
notice sur sa vie et sur ses rares qualités, et ils ne
manqueront pas non plus de faire honneur au por-
trait que vous fîtes à Paris, peu de temps avant sa
mort*, »
* /6trf„ p. 34 , note G, 24' août 1720.
« Ibid., p. 31, note B, 21 août 1720.
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— 28 —
Le duc d' Antiii^ alors surintendant des bâtiments,
voulait retenir la Rosalba en France^ et pour Ty
fixer, il lui offrait des avantages consid<5rables ^
Mais elle préféra toujours Venise à toutes les autres
résidences. C'était là qu'elle était née, c'était là
qu'elle désirait mourir. Peut-être son séjour à Paris
fut-il abrégé par la chute de Law, qui protégeait son
beau-frère, Antonio Pellegrîni. Lors de la disgrâce
du novateur écossais et de la suspension des paye-
ments de sa banque, il était dû à Pellegrini des
sommes considérables pour les peintures qu'il avait
exécutées à l'hôtel de Solssons, local où la banque
avait été établie. Nous voyons que la Rosalba fit de
nombreuses démarches auprès du Régent et de ses
ministres, pour obtenir le payement de ce qui était
dû à son beau-frère. Comme le bruit s'était répandu
que Law avait cherché un refuge à Venise, Pelle-
grini l'y suivit, pour le contraindre à payer, et
son départ détermina sans doute celui de sa belle-
sœur.
Son journal se termine à Paris, le 1 3 de mars 1 721 .
On doit présumer qu'elle quitta cette ville quelques
jours après, pour retourner à Venise. Elle suivit la
route de la Lorraine, de l'Allemagne et du Tyrol.
Elle faisait part àCrozat, le 10 mai 1721, de son
heureuse arrivée dans sa patrie.
Son départ laissa de vifs regrets dans la société
de Crozat, et parmi les personnes qui l'avaient con-
> y6td.,p.82, H février 4724.
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— 29 —
nue à Paris. U paratt qu'elle était bonne, a£foble et
modeste, et qu'elle savait donner à sa conversation
un tour piquant et plein d'intérêt. Mariette continua
par lettres, avec la Rosalba, les douces relations qu'il
avait nouées à Venise et qu'il avait resserrées à
Paris. D'accord avec Crozat et l'abbé de MarouUe,
il fit insérer dans le Mercure de France^ du mois de
février 1722, un éloge de la Vénitienne, éloge au-
quel tous ses amis avaient travaillé * .
La composition de cet éloge était plus particulière-
ment due à 1 abbédeMaroulle, qu'il ne faudrait pas
cx)nfondre avec le célèbre MaroUes, abbé de Villeloîn,
mort longtemps auparavant. L'abbé Jean-Âotoine de
MarouUe était fils de Jean-Paul de MarouUe , qui se
retira en France avec sa famille, lorsque les Français
furent obligés d'abandonner la Sicile. U naquit à
Messine en 1674, et moyrut à Paris en 1726,
C'était un homme distingué, possédant des qualités
brillantes, et très -grand connaisseur en fait d'art.
Il peignait, dessinait et gravait comme un artiste :
doué d'un jugement très-sûr, il écrivait avec élé-
gance. Mais pour apprécier ses rares qualités, il fal-
lait être admis dans son intimité; car telle était sa
modestie, qu'il ne laissait pas soupçonner qu'il pos-
sédât tant d'heureux dons. Mariette, avec lequel il
était intimement lié, reconnaissait avoir appris, en
grande partie, de ce savant homme, les vastes con-
* a Per tessere il quale elogio, abbiamo noi tutti lavorato d'ao-
cordo. » Lettre de Crozat à la Rosalba, du 40 mars 1722, citée par
Vianelli, DiariOy p. 52-53, note G.
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— 30 -.
naissances qu'il ayait sur toutes les œuvre» des
beaut-arts et suf leur histoire * .
L'abbé de MarouUe s'était attaché à la Rosalba
chêï Crozât, où ils se voyaient souvent. Elle lui avait
laissé^ comme souvenir, la veille de son départ, une
charmante tête au pastel. L'abbé l'en remercia chau-
dement dans une lettre 'qu'il lui fit parvenir à Ve-
nise", (t Je n'ai rien déplus cher que le souvenir que
je conserverai toujours présent de votre rare mérite
uni k une modestie sans égale, et aux qualités les
plus aimables... Plût à Dieu que vous eussiez le
désir de revoir Paris, vous reconnaîtriez que nos
sentiments à votre égard, au lieu de se refroidir,
par suite deTéloignement, se sont encore ravivés, de
telle sorte que je ne sais comment vous les exprimer. »
La Rosalba répondait aux regrets de ses amis par
dès sentiments non moins vifs. Écrivant le 18 sep-
tembre 1722* à Mariette, qui lui avait foit passer par
Zanetti le numéro du Mercure dans lequel avait été
inséré son éloge historique, elle disait : « Combien
est grande vôtre bonté, et que vous êtes aimable !
j'en reçois un nouveau témoignage par votre lettre
du 22 fé'rrier (1T22) qui m'est parvenue^ il y a quel-
que temps, jointe au Mercure de France. C'est plus
qu'une lettre, c*est un éloge qui m'oblige d'autant
plus qu'il m'est moins dû. Je vois dans cet écrit la
* Bottari, t. IV, p. 172, noie I. —Abecedario de Mariette, t. ffl,
p. U5, note.
♦ Citée sans date paf VianelH, p. Oî, 93, note.
» Bottari, t. IV, p. 171 , n* cxxtti.
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l^retiTe que vous êtes ingénieux à trouver du mérite
à mes faibles ouvi^ges^ et il me faut toute la con«-
naissance que j'ai de moi-môme> pour ne pas en tirer
vanité. Plût au ciel que je méritasse cet honneur,
qui n'est arrivé jusqu'à moi que par la bonté de mes
amis, par la bienveillance des célèbres membres de
l'Académie de peinturé et de la nation française. Je
m'to reconnaîtrai toujours redevable à ces hommes
distingués, et particulièrement à l'abbé de Maroulle,
qui s'est montré si obligeant à mon égard en pré-
parant et disposant les moindres choses à mon
avantage. Je désirerais, àroccâsiôn, qu'il tÛX obligé
d^avoir recours à mes services^ il verrait comme je
saurais me motitrer reconnaissante. Je ne conserve
pas un moiiidre sentiment de gratitude pour vous,
monsieur, qui voulez bien conserver de nous tous un
bon souvenir, jamais, non plus, je n'oublierai ni
Paris, ni Versailles; encore moins cet aimable poêle
italien, qui aime tant notre chère Venise'. Puisque
tels sont ses sentiments, qu'il s'arrange vite pour
trouver une femme, qu'il vienne ici pbur lui mon-
trer notre ville, et îl fera le plus gratid plaisir à ses
amis et à ses servantes. Ces dernières (la Rosalba et
ses deux sœurs) sont allées toutes ensemble hier
dîner chez Zanetti, et après le dîner, M. Ant. Maria
(Zanetli) nous aprocunê lé plaisir de hous montrer'
la manière d'imprimer qu'il a ingénieusement re-
trouvée j procédé qui donne des résultats assesi: satis-
^ Elle fait allusion à Mariette et à son sonnet.
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— 32 —
faisants. Veuillez me conserver votre très-estimable
bienveillance, et me rappeler au souvenir de votre
mère, pendant qu'avec la mienne et mes sœurs,
nous serons toujours vos dévouées, etc. »
Mariette ne put profiter de Tinvitalion de la
Rosalba : il ne revit plus la reine de l'Adriatique ;
et la Vénitienne, de son côté, malgré les instances
de ses amis, malgré sa qualité de membre de l'Aca-
démie de peinture, ne revint jamais à Paris. Elle y
avait cependant été accueillie avec la plus grande
distinction et le plus vif empressement. Crozat lui
avait donné l'hospitalité la plus généreuse et la
plus délicate, allant au-devant de ses moindres dé-
sirs. De son côté, l'artiste ne se montra pas ingrate :
elle fit plusieurs portraits pour Crozat et sa famille,
et ne voulut jamais en recevoir le prix. Ce fait
ressort du journal de la Rosalba, sur lequel on ne
trouve aucune mention de somme reçue de Crozat,
bien qu'elle soit très-exacte à inscrire toutes ses re-
cettes et toutes ses dépenses *.
Pendant un grand nombre d'années, elle fut vive-
ment sollicitée par ses amis de revenir à Paris :
« Oh ! si nous pouvions nous flatter de vous revoir
ici ! lui écrivait Mariette, le 9 octobre 1722*, cette
détermination serait pour nous le comble dela.joie.. . »
Elle fit à Venise, pour le comte de Morville, se-
crétaire d'État des affaires étrangères, plusieui^
tableaux qui excitèrent un concert d'admiration à
* JWario, p. 84, note A, 4 6 février 4721 .
« Ibid., p. 93.
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— 33 —
leur exposition à Paris. Mariette lui disait, à la date
du 19 septembre 1726* : « Le comte de MorviUe
possède dans son cabinet un de vos ouvrages, auquel
on ne peut comparer que ceux de Rubens, Paul
Véronèse, Giorgion, Andréa del Sarto et le Poussin.
Et voulez-vous que je vous dise la vérité tout en-
tière ? L'œuvre de la Rosalba a des beautés qui ne
se rencontrent pas chez les maîtres de notre siècle.
Je puis vous attester le grand plaisir que votre
tableau fait à M. de MorviUe, ainsi qu'à toutes les
personnes qui se rendent chez lui. » Et Crozat ,
le 15 mai 1727* : o M. le comte de MorviUe^ qui
admire hautement votre rare mérite , m'a affirmé
vous avoir écrit que, si vous vouliez revenir à Paris,
il prendrait l'engagement de vous procurer à faire
de vos tableaux, chaque année, pour une valeur de
deux cents doubles louis (doppie). Vous trouveriez,
en outre, d'autres avantages. Mais nous ne pouvons
plus nous flatter de cet espoir. Ce serait pour moi,
certainement, une grande satisfaction de pouvoir
encore une fois, avant de mourir, jouir de votre
conversation. » Crozat revenait à la charge le
12 mars 1728' : « La belle demi-flgure que M. le
comte de Morville vient de recevoir de vous excite
l'admiration , non-seulement des amateurs de l'art,
mais de tous nos meilleurs peintres, qui sont con-
tmints, malgré eux, de vous louer, vous mettant de
' Ibid,^ p. 62, au milieu de la note.
« Ihid., p. 82, noie C.
« /6»(i., p. 62 et 83, notes.
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- 34 —
pair avec le Gorrége, et au- dessus des autres.
M. Charles Coypel (fils d* Antoine) avdue sincère-
ment Testime qu'il fait de votre talent , reconnais-
sant que, dans cet ouvrage, vous vous êtes surpassée
vous-même. Tous dos peintres , ai-je dit, en sont
ravis, et ils n'ont pas tort de vous comparer au diviû
Gorrége, puisqu'ils reconnaissent, autant qu'ils peu-
vent l'avouer, qu'il n'aurait pu faire mieux Le
comte de Morville ne cesse de me dire que lui seul
prendrait bien de vos œuvres, chaque année, jusqu'à
la valeur de mille écus. Vous connaissez également
Textrême désir qu'ont toutes nos dames de possé-
der leur portrait de votre main. Ici , vous ne seriez
pas loin ^es Anglais. L'appartement que vous habi-
tiez est tdtijotirs sur le môme pied, et reste tout
préparé i^tnsf vou$ recevoir, îu^u'a ce que le roi
vous a<>corde un logement au Loutre; Je voudrais
espérer de vous avoir persuadée. ^)
ToHtêfs ces instances prouvent quels regfets Té-
loignement de la Rosalba avait laissés à ses amis de
Paris, et Us ne font pas moias l'éloge de son carac-
tère que de son tal^rt.
Elle ne revint néanmoins jamais à f^rls : ce n'est
pas qu'elle n'aîmât point la France j au contraire ,
^près sa chère Venise, elle préférait Paris à toutes les
autres villes, et les Français aux autres peuples : sa
correspondance en ftiit foi. En remerciant Mariette,
le 28 juin 1726, du portrait de l'abbé de Maroulle,
par Charles Coypel, qu'il lui avait envoyé, elle se
défend avec modestie des éloges outrés dont ses
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— 35 —
dinis racoalilaient. Elle ajoute en parlant du tableau
de M« de Horvillet qu'on lui attribuait : « Si c'est
une bonne eboae» elle n'mit pas de moi; ce que je
puis revendiquer seulement comine m'étant acquis,
e'etrt la trop bonne opinion que veut bien avoir de
moieette trtsr^ipable nation française, qui m'aime
plus que je ne le mérite ; mais pas autant qu'elle est
aimée de moi» U faudrait être Français pour pouvoir
répondre convenablement k toutes les charmantes
phrases de votre lettre * . »
Avant de peindre au pastel, la Rosalba avait
cultivé la miniature, et elle s'y était acquis beaucoup
de réputation. Elle y avait renoncé par suite de la
fotigue de ses yeux, qu'elle devait perdre plus tard.
Le comte de Caylus lui fit demander par Mariette,
en 1727, de vouloir bien lui faire une miniature.
SUe hésita beaucoup avant de s'y décider. < Ayant
compris à la lecture de votre lettre^ répondait-elle à
Mariette, le 4 avril 1727 ', qu'il s'agit d'une minia-
ture, voilà une difficulté bien grande pour une per-
sonne qui en a entièr^mwt perdu )a pratique. Mon
apprébeusion est d'autant mieux fondée, que je sais
que cet ouvrage m'est demandé par un connaisseur
d'un gpût exercé, qui comprend l'art et qui dessine.
Jç m'étais j^esque dét^rIninée à vous prier de ne
pas me faire entreprendre un travail qui pourrait
me déshonorer, lorsque je lus le nom vénéré du
* BotUrf, t. ÎV, n« cxxiv, p. 474.
• id., /Wd., n*>cxxv, p. 175.
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— 36 —
comte de Caylus; je restai toute surprise, sans
prendre d'autre résolution que celle de faire de mon
mieux pour lui être agréable. Mais que pourrai-je
faire, lorsque je pense que ce travail devra être vu
par un œil de tant dHntelligence, maintenant que
j'ai abandonné entièrement ce genre de peinture?
Pour montrer tout mon respect envers ce seigneur,
et tout mon attachement pour M. Mariette, j'essaierai
de faire quelque chose, afin de voir si je puis réus-
sir; bien que je sois presque certaine qu'on ne jugera
pas mon travail avec Tindulgence que mérite ma
bonne volonté... Je ne puis vous dire tous les regrets
que m'a fait éprouver la perte de l'abbé de MarouUe,
et combien vous me faites rougir^ en faisant tant
de cas de la bagatelle qu'il tenait de moi. »
Bien qu'elle eût demandé beaucoup de temps
pour exécuter la miniature désirée par le comte de
Caylus, elle l'avait entièrement terminée au com-
mencement de novembre 1727, et remise à Zanetti,
qui s'était chargé de la faire parvenir en France.
« 11 faut, écrivait-elle à Mariette^ le 1 4 novembre
1 727, que je succombe dans le déplaisir de me sentir
incapable de pouvoir faire ce que je voudrais, et,
par conséquent, ce qu'attendent de moi, avec tant
de bonté, M. le comte de Caylus et M. Mariette. Ces
messieurs doivent, avant tout, être bien convaincus
que la bonne volonté que j'affirme avoir mise, bien
qu'il n'y paraisse pas, ne mérite aucune récom-
pense. Autrefois, mes miniatures étaient, sinon
bonnes, dû moins promptement faites : aujourd'hui,
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— 37 —
elles ne sont ni Tun ni l'autre ^ » Nous voyons
dans la même lettre, que Mariette était marié à cette
époque, et que sa femme venait d'échapper à une
grave maladie; car la Rosalba lui témoigne sa joie
d'avoir appris de lui cette heureuse nouvelle.
La Rosalba ne mérite pas, aux yeux de la posté-
rité impartiale, les éloges exagérés que ses contem-
porains lui ont décernés. Son talent n'est pas exempt
de manière; ses airs de tête sentent un peu la
minauderie, défaut qui peut tenir à l'expression des
figures de femmes qu'elle avait à peindre, mais qui
provient aussi, sans doute, de l'eÂfort qu'elle faisait
pour trouver la grâce. Son dessin n'est pas toujours
parfaitement correct, et le ton de ses pastels est
souvent d'un rose pâle qui va presqu'au blanc, jus-
tifiant ainsi le jeu de mots du sonnet de Mariette
sur son nom. Mais la délicatesse de sa touche est
inimitable, et elle se montre en cela véritablement
supérieure à tous ses émules dans la peinture au
pastel, genre secondaire, parce qu'il est plus facile
à exécuter, qu'il produit moins d'effet, et qu'il est
plus périssable que la peinture à l'huile. Elle avait
pris de son maître et beau-frère, Antonio Pellegrîni,
une manière indécise de dessiner et de rendre les
cheveux. Il est facile de se convaincre de l'influence
qu'exerça la manière de Pellegrini sur la Rosalba, en
comparant un tableau de ce maître qui est au
Louvre *, avec les portraits de la Vénitienne que ce
* Bottari, t. IV, n» cxxvi, p. 177.
* Dans le grand salon de l'ancien Musée espagnol, à la seconde
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— 38 —
Musée possède. Ce tableau représente trois femmes
à mi-oorps^ par lesquelles le peintre a touIu bbds
doute perjsonnifier la Poésie, la Peinture et la Mu^
sique. Les figures ne manquent ni de beauté, ni
d'expression; mais on y chercherait vainement la
simplicité unie à la grâce, que Tartistô a cru bien
rendre. Les cheveux sont ceul de la Rbsalba : des
mèches jetées sur le front, sans être arrêtées, e|
dessinées avec des contours assez vagues^ Le modelé
est mou, et le coloris m rappelle nullement l'école
vénitienne*. Si l'on rapprochait ee tableau de Pelle^
griiii des quatre portraits de femme de sa belle^
sœur, surtout de celui dans lequel elle a voulu
représenter la Poésie, ou une Muse tenant une cou^
ronne de lauriers, sous les traits d'une grande
dame , la ressemblance qui existe dans lés procédés
et dans la manière du mattre et de son élèVé serait
encore plus frappante.
Crozat, le comte dé Gaylus et Mariette ïi'ont pas
Craint, eii écrivant à là llosalba> d'oser la comparer
au Gorrége ^ à Rubehd > à Ândi^ea del Sarto , au
Poussin. C'est là une de cèâ illu^bui^ dont les
contemporains, même les pVm éclairés, ne peuvent
jamais se défendre. Les liaisons, qui dégénèrent
Aouvent en coterieis, les complaisances réciproques^
les exigences de la politesse empêcheront tôujoui*s
tes contempor«iins d'apprécier, à leur juste valeur^
fenêtre à droite, en entrant par l'escalier des plâtres moulés. — On
voit, dans le salon des pastels, é ia suite dëS â;alles de 4a catobgra-
phie, quatre portraits de femme de la Rosalba.
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— 39 -
lés œuvres des artistes avec lesquels ils vivent. C'est
un4 feiblesse à laquelle les connaisseurs les plus
instruits et les pliijS sévères n'ont jamais pu éfîhftp-
per. La postérité vient plus tard qui relèviS les
erteua^f et eorrige les appréciations arrachées a la
complaisance ou dmes à l'amitié trop soi^vent aveu*
gle. Il faut doniC excuser en partie l'engouement
des eonnaissejars les plus éclairés diji dernier i^ièple,
pour les geuvres d'une femme avQC laquelle ils
étaiept intimement liés*
Un des premiers ouvrages de Mariette fut une
notice sur Léonard de Vinci, qu'il publia dans une
lettre adressée au comte de Gaylus, en 1726 S et
qui sert d'explication au recueil de têtes dessinées
et gra¥ées par cet amateur, d'après des dessins à la
idume du grand artiste florentin.
On sait que la Yinci^ constamment occupé de son
art, aimait à saisir et à dessiner les physionomies le
plus caractérisées, celles qui portaient le plus pro^
fondioient l'empreinte de certains vices, ou qui
pouvaient faire le mieax reconnaître les passions
cachées. Il recherchait aussi les figures bi^rrês,
que la nature, a marquées de traits à part, 11 en
faisait des portraits auxquels il donnait un air
de ressemblance. Quelquefois il les chargeait dans
celles de leurs parties dont il voulait faire ressortir le
ridicule et la bizarrerie; et cela, d'ai^rès les tamoi«-
* Elle vient d'être réimprimée dans r^6ecedart ode Mariette, pu-
blié par MM. de Chennèvières et Montaiglon, v^ Léonard de Vinci,
t. III, p. 439.
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— 40 —
gnages des contemporains, autant pour se divertir
que pour se les mieux graver dans la mémoire. Les
Carraches, et, après eux, beaucoup d'autres artistes,
se sont exercés à faire des caricatures et des
charges , plutôt par amusement que par étude. Le
recueil gravé parle comte de Caylus provenait, en
partie, des dessins du cabinet Crozat. Le comte
avait un talent facile pour ces sortes de fac-similé à
l'eau forte, et sa publication eut beaucoup de succès.
La lettre de Mariette sur Léonard de Vinci ne fut
. pas moins appréciée par les véritables amateurs, qui
avaient su conserver, au milieu du mauvais goût
alors en vogue, les saines traditions des grands
maîtres italiens. Cette lettre , encore aujourd'hui ,
peut passer pour une notice aussi curieuse que
complète sur le peintre de la Joconde et de la Cène.
Mariette y juge bien le génie de ce maître, génie
lent et réfléchi, arrivant à la perfection par le tra-
vail et par des efforts opiniâtres, et n'ayant rien de
la fougue de son rival Michel -Ange. Aussi faitril
remarquer que Léonard de Vinci ne peignit jamais
à fresque ', parce que l'exécution de ce genre de
peinture demande une grande rapidité. C'est par la
même raison que ses tableaux sont eu très -petit
nombre. Mais, d'un autre côté, ce grand homme
étudiait constamment la nature, persuadé que toute
œuvre qui n'était pas exécutée d'après la nature
elle-même devait être non - seulement mauvaise,
* La Cène de Milan a été peinte à l*huile sur les murs du réfectoire
du couvent de Saint-Ambroise.
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— Ai-
mais même nuisible. Aussi n'admettaitril pas qu'un
peintre pût imiter servilement la manière d'un
autre. Et bien qu'il fût pleinement persuadé que
les sculpteurs, dans l'antiquité, eussent représenté
la nature dans toute sa beauté, et qu'il regardât
comme très-utile d'étudier leurs œuvres, cependant
il lui paraissait encore plus sûr de consulter la
nature elle-même, d'après les modèles qu'elle nous
oflfre *.
Mariette, en véritable amateur d'estampes, donne
dans sa notice le catalogue des gravures exécutées
d'après les dessins et les tableaux du grand artiste
florentin. Il termine sa lettre au comte de Caylus, en
le priant de ne la considérer que comme une ébau-
che qu'il lui présente. Mais, toute imparfaite qu'elle
puisse être, il s'estimerait heureux, si elle pou-
vait réveiller chez un de leurs amis communs le
projet qu'il avait arrêté d'écrire sur les principaux
maîtres de l'art. « Comme il aime les belles œuvres,
ajoute-t-il, qu'il regarde sans prévention , et qu'à
un goût naturel il joint des connaissances acquises
par l'expérience, il ne pourrait y avoir rien de plus
agréable ni de plus instructif que les excellentes
leçons qu'il nous donnerait, leçons tirées des œuvres
de chaque mattre. » Il engage donc le comte de Caylus
à user de toute son influence pour déterminer cet
ami commun à mettre son idée à exécution. Cet
appel, fait à l'adresse de Crozat, fut entendu par cet
* Lionardo da Vinci, Traltalo della pittura, cap. xxiv, p..d8.
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— 42 —
amateur : il publia ^ en 4729^ le recueil in-folio
connu fious le titre de Cabinet Crozat , qui contient
cent quarante estampes, d'après les plus beaux ta-»-
bleaux et les plus beaux dessins qui étaiait en
France dans le cabinet du roi ^ dans cdui du duc
d'Orléans et dans le sien ^ divisé suivant les diffé-
rentes écoles, avec Un abrégé de la vie des peintres
et une description historique de chaque tableau • .
Le comte de Caylus prit une part active à la pu-
blication du i^binet Crozat> en gravant pour ce
recueil un assez grand nombre de pièces; tandis
que Mariette rédigeait presque toutes les notices sur
les peintres dont les œuvres s'y trouvent repro-
duites.
Tout en se livrant à ce travail ^ Mariette ne né-
gligeait pas ses amis d'Italie. Il entretenait avec eux
une correspondance active » et cherchait à se t^r
au courant des oeuvres d'art qui paraissaiept dans
ce pays. Depuis son retour en Fiance, il s'était mis
à coUeetionner, à l'imitation de son père et de sop
aïeul, les plus belles productions de la gravure, et
ses correspondants d'Italie lui envoyaient réguliè-
rement celles qu'on y publiait, ou les estampes rares
et précieuses qu'il ne pouvait se procurer à Paris.
Parmi ces correspondante f Id chevalier Qaburri
* Après la mort de Croxat, arrivée en 4740, les planches furent
vendues à une compagnie de libraires, et ensuite confiées à Mariette
qui donoa une nouvelle forme à 6e recueil en S vol. in^blios; il y
ajouta les descriptions qui manquaient, et il en avertit le public par
un programme imprimé en 1744. Voyez la Biographie universelle
de Michaud, art. Crozat.
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— 4a —
mérite une mention particulière* Voioi la notiee
que Mariette lui-même donne de cet amateur^ dand
fion Abecedario ^ i Gaburri (François-^Marie^NicolaA)^
d'une famille qoble dd Florenc", élaft passionné potir
l'art de la peinture^ et je me loue beaucoup de sa
correspondance* Si ses focultés avaient pu répondre
à son Kèle, sa collection d'estampes et de dessins
serait devenue une des plus considérables qu'on eût
Yues en Italie. Mais > obligé de restreindre ses dé-^
penses et de se contenter de ce qui se présentait à
acheter à Florence, n'étant pas d'ailleurs aseet dif-
ficile sur le choix des objets qu'il recueillait, sa col-
lection fiit trouvée à sa mort plus nombreuse que
belle. Telle qu'elle était , elle a été achetée de ses
héritiers par un Anglais nommé Kent^ en 17.., et
exposée en vente à Londres; elle n'y a pas eu beau-
coup de faveur ; chose assez singulière, car tout ce
qui vient d'Italie est réputé bon par les Anglais.
M. Gaburri est louable en ce qu'il a sauvé de l'oubli
nombre de belles peintures, que le {emps , joint au
peu de soin qu'on en prenaijt, a été sur le point d'a^
néantir. iHouA lui devmis aussi la publication de
plusieurs ouvrages sur la peinture, entre autres ce
qui restait à imprimer de l'ouvrage de Baldinuci,
ainsi qu'on nous l'apprend dans l'avis aux lecteurs,
à la tête du volume qui contient la vie des artistes
des troisième et quatrième siècles 46puis le renou-
vellement de la peinture i et une réimpression de
* Vo Gaburri, p. 275.
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— 44 —
l'excellent Riposo del Borghini ^ qui était devenu un
livre très-rare. Pendant longtemps , il a soutenu la
mourante Académie de dessin de Florence, dont il
était le lieutenant, ou plutôt le représentant du
grand-duc. il est mort à Florence en 1742. Sa vie,
écrite par le Verat, a été imprimée dans le premier
volume intitulé : Memorabilia florent. erudit. prœs-
tantiumy publié par le docteur Lami. Il dessinait
passablement : Onorio Marinari lui en avait en-
seigné la pratique. »
On voit, par cette notice, que les goûts de Gaburri
avaient beaucoup d'affinité avec ceux de Mariette :
comme ce dernier, le Florentin aimait la peinture,
dessinait passablement, faisait collection de dessins
et de gravures et écrivait sur les arts : il n'en fal-
lait pas davantage pour établir entre eux des rela-
tions durables. Leur correspondance , commencée
vers 1730, dut se continuer jusqu'à la mort de Ga-
burri * . Elle roule constamment sur tout ce qui a
rapport à l'art, tant en France qu'à Florence. Ma-
riette achetait à Paris pour Gaburri des dessins et
des gravures, et celui-ci lui en envoyait d'Italie. Dès
cette époque^ Mariette s'occupait d'une histoire de
la gravure % et il cherchait à compléter sa collection
en se procurant, partout où il pouvait les trouver,
1 La première lettre de Bfariette à Gaburri, rapportée dans le re-
cueil de Bottari, est du 42 août 4730, t. II, p. 254 , n® lxxxyi; mais
le ton qui règne dans cette lettre prouve qu'elle n'a pas dû être la
première. Celle à la date du 4«' juin 4733, t. II, p. 398, n* cxi, est
la dernière qui soit reproduite dans ce recueil.
« Bottari, t, II, p. 264 , n« lxxxvi.
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— 45 —
les œuvres les plus rares des maîtres qui lui man-
quaient. V S'il vous arrive ^ écrivait-il à Gaburri ^ ,
de rencontrer quelque notice sur Fart de graver sur
cuivre^ vous m'obligerez singulièrement de me la
communiquer, parce que j'ai singulièrement à cœur
que ce que j'écrirai sur l'histoire de cet art soit,
autant que je le pourrai, enrichi de notices nou-
velles. Et, comme pour faire ce travail il faut du
temps , je me contente , pour le moment, de re-
cueillir , sans penser à mettre immédiatement en
œuvre ces matériaux. »
Le prince Eugène, fort amateur lui-même de gra-
vures^ ne dédaignait pas de procurer à Mariette
celles qu'il lui demandait: 11 lui fit passer en 1732,
quatre estampes des tableaux du grand-duc qui lui
manquaient^. Il lui envoya également la collection
complète des gravures de Stefano délia Bella, publiée
par la calcographie grand-ducale, collection que ce
prince obtint après beaucoup d'instances, et qu'il
eut la bonté de donner à Mariette, parce qu'il en
avait des doubles'. La bienveillance du prince
Eugène envers Mariette prouve qu'il avait conservé
le meilleur souvenir du jeune homme qui avait mis
en ordre sa riche collection, dont il avait fait un
catalogue très-étendu^.
Tout en augmentant sa collection de gravures
« Bottari, t. II, p. 376, H» civ.
« M., /6tV«.,p.280,n«xcii.
» id., Ibid,, p. 300, n« xciv.
* Id.y Ibid,, p. 330, n» xcvn.
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— 46 —
di^ ATilrteiKiefiiifitilPySi Btoristtc n'avait pMUtime
bavlp îtfé» de leur iDBnîèFe« Resté fidèle mn tné^
tiona de la grunde graYure^ telle que savaient la
rendre le9 premiers maitreâ italiens^ les disdples
de RubeM # et lea graveurs français du temps de
|#Quis XlVy il déplorait le goût dominant de son
époquei qui préférait^ en gravure eômme en peln»
tare» les sujets faciles et lioeneieux^ traités avee
e»pp}t, jDais négligwee> ^ui^ sévàres compositions
des aoeienoes écoles italienne^ flamande et fran-
çaise. Ces sentiments font explosiim dans une
lettrQ à Gaburri, du 1*^ mai 4731 S à roeoasion d'un
desi^in dq ie^n de S^tint-Jean, appartenant à cet
apn^teur, et que leayrat avait rapporté de Florence
pour le fair^ graver à Paris i €e dessin représentait
^ne Annpncie^ltîon : J[$Surat l'avait donné à son frère
pour ^i)'ll «D fit la gravure. Mais, après de longs
retards^ cet artiste avait refusé de &tre eë travaiL
<f Je m'y eltendais, éarit Mariette^ parce que je con-
liai» trop iMen nos grtiveurs^ et le caractère de la
patÎQU. U n'y a pour ainsi dire irien autre ^ose qui
puisse faire trayaiUer les graveurs que k perspec-
tive du gain : et tout le reste des hommes agitai
autrement? ils cherchent donc à plaire^ et devien-
nent pour ainsi dire les enclaves du goût doniinant.
Celui qui règue aujourd'hui (4731) est le joli (gra-
ziozo). On ne recherche autre chose que des sujets
gracieux^ et qui plaisent plutôt par ee qu'ils repré-
" Botlari, t. II, p. 267, n» xci.
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«^ 47 —
amteiUv qua par un fonds de savoir qui tt'ap^rtient
qu'aux ttoi» eann^hisenvf^. Yoilà^ sam auèun doute,
ee i^ui Aum fait penser, et aTeo ptiâon^ à nog grà«-
Yeurs, qu'un tei dessin n'était pas &tt pour inté-
mifer Jieaucoup de monde, ^ que pat eonsâiaent
€^ leut serait peine perdue. Gela eat tellrairat TFai,
qbe bien que TadcùiratiQti pour Raphaiëi et Hiebeir
Ange s^it bien établie, je ne cmiseiUerâis oéanmoiae
h aucun gravair^ désireux de gagner sa vie, de gra<-
vejp un de l^irs tableaux^ à moins que le sujet n'en
fiitgracieux^ le me ferais moquer de moi, et je pear-
i^is citer Tesemple de beaucoup de personne^, qui
se repentent probablement aujcmrd'bm d'aveir voulu
en faire l'expérience. Voilà l'état auquel nous soijimes
réduits, et ee a quoi nous a eendiiits le mauvais goât
du siècle. Nos voisins n'en sont pas eiçempts; il
semble même qu'ils soient allés eneere plus loin;
e'est comme une pefte g^érak. »
Mariette n'avait pas tort : e'est à peu près vers
eette époque de pleine déoadenoe de l'art, en 1 7'2&,
que le due d'Ajatin, stirintenda^t des bâtiments du
roi, comme l'avait été Colbert, émvait à Nicolas
Lancret, premier peintt^e du roi, le curieux billet
dont BOUS emprautcois le texte aux Ai^cfaives de l'ai^t
français, dans lesqnielles il a été pdblié poup la prè«-
mière fois'; a Dans le voyage ik la reine Maiie
L4eosinska, dé Strasbourg a FonlaineUeau, il ei^t
arrivé plusieurs aecidents^ maïs surtout de Provins
» T. 1, p. 304.
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— 48 —
a Montereau, où le second carrosse de dames s'em-
bourba, de façon qu'on ne put le retirer. Six dames
du palais furent obligées de se mettre dans un four-
gon, avec beaucoup de paille, quoiqu'on grand habit
et coiffées. 11 faut représenter les six dames, le plus
grotesquement qu'on pourra, et dans le goût qu'on
porte les veaux au marché, et l'équipage le plus dé-
penaillé que faire se pourra. Il faut une autre dame,
sur un cheval de charrette, harnaché comme ils le
sont ordinairement, bien maigre et bien harassé, et
une autre en travers, sur un autre cheval de char-
rette, comme un sac, et que le panier relève, de
façon qu'on voie jusqu'à la jarretière; le tout, ac-
compagné de quelques cavaliers culbutés dans les
crottes, et de galopins qui éclairent avec des bran-
dons de paille. 11 faut aussi que le carrosse resté
paraisse embourbé dans l'éloignement; enfin, tout
ce que le peintre pourra mettre de plus grotesque et
de plus dépenaillé. » Le pinceau facile et spirituel
de Lancret n'eut sans doute garde de manquer à ce
programme, composé à souhait pour satisfaire la
futilité de la cour.
Mariette était grand admirateur de l'école floren-
tine ; les peintures de Fra Bartholomeo et d'Ândrea
del Sarto , qu'il avait vues à Florence, lui avaient
laissé une profonde impression. 11 estimait ces deux
grands maîtres presque à l'égal de Raphaël et de
Michel-Ange. Sa correspondance avec Gaburri est
remplie d'éloges de ces illustres artistes. Gaburri
n'était pas moins attaché aux œuvres de ces glorieux
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— 49 ~
soutiens de l'école florentine. 11 avait dressé ^ pour
Mariette 9 un catalogue de tous les tableaux et de
toutes les peintures murales d'Ândrea del Sarto,
qui existaient alors à Florence. « Ce catalogue^ dit
Mariette dans une lettre à Gaburri % lui avait fait
venir Teau à la bouche ; mais il faut se contenter de
l'imagination , parce qu'il n'y a pas apparence de
voir toutes ces œuvres gravées de sitôt. En France,
on connaît à peine la valeur de ce maître, et cepen-
dant il peut aller de pair avec Raphaël. Mais ses ta-
bleaux sont très-^rares, et il n'y a rien de bien gravé
d'après lui. Mon père, qui a réuni toutes les estampes
publiées d'après ses œuvres, n'en a pas une qu'il
puisse montrer, et il a été tellement négligé par les
graveurs , que la plus petite estampe d' Agostino
Yeneziano est la seule exécutée d'après ce maître. »
Gaburri avait envoyé de Florence à Hambourg,
pour les faire graver, les dessins de quelques-uns
des plus beaux tableaux d'Ândrea del Sarto. Mariette
ne croit pas qu'il parvienne à les faire graver ; et,
s'il y parvenait, il pense que le goût régnant ferait
échouer cette entreprise. 11 paraît que c'est ce qui
était arrivé , en partie , à Crozat. « Tous pensent
comme vous de l'œuvre publiée par M. Crozat : avec
toute sa bonne volonté il lui est arrivé, comme à
beaucoup d'autres, de ne pas avoir satisfait le public
comme il se l'était imaginé. »
Cette préférence, accordée par Mariette aux grands
* Bottari, t. H, p. 281-290, n« cxii.
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— 50 —
nnUres de là Renausance^ ne le rendait pas injuste
envers ses contemporain». Parmi les artistes de
son temps j il recherchait ceux que leur talent pla-
çait en première ligne^ bien que ce talent n'eùt.rien
de classique. C'est ainsi qu'il fut lié avec Watteau
et plus tard avec Boucher. M. de Jullienne , Tami
de Watteau, vivait dans Tiotimité de Mariette et du
comte de Caylus. Ce dernier avait appris à dessiner
sous la conduite du peintre des Fêtes galant^»^ et il a
fait un grand nombre d'eaux«fortes d'après ses com-
positions. Watteau, en mourant, n'avait pas oublié
son ancien élève : il lui avait légué une partie de
ses dessins. Gaburri recherchait avec ardeur les
dessins de ce maître. Mariette n'en trouvait pas à
acheter, car ils étaient très«rares« « A peine si Ton
a connaissance , écrivait Mariette à Gaburri , le
38 janvier 1732 *, de quelque dessin composé par
Watteau t il n'a fait que ceux qu'il exécutait pour
les études de ses tableaux \ il les inventait, et les
reportait de suite sur ses toiles. M. de Jullienne,
mon ami, a beaucoup de ces dessins^ et je verrai si
je puis lui en arracher des mains quelques >^ uns,
puisque vous le désirez. M. Natoire et M. Boucher
m*ofit chacun promis un des leurs. J'ai déjà parlé
au premier pour avoir son portrait , mais il ne veut
pas en entendre parler. M. Boucher sera plus focile
à convertir. •> Dans une auti^ lettre du 1*"* décem-
bre 4732*, Mariette annonce à Caburri qu'il lui
* Bottari, t. II, p. 334, n« xcvii.
* ld.,ibid,,^. 377,n»civ.
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-- 51 —
enyoie deux dessins de Watteau dont lui fait cadeau
M. de Jullienne. « L'un représente une femme
assise, l'autre deux têtes belles à rayir. Aces des-
sins 9 l'en ai ajouté deux autres du même auteur,
«[ue M. de Gaylus vous prie d'accepter pour amour
de lui« Ce sont des plus b^ux que Watteau ait faits ;
il les a laissés à sa mort par un legs^ comme un
témoignage d'afûitié^ à M. de Gaylus. Il y a dans le
même paquet deux dessins de Boucber : c>elui qui
est à l'aquarelle représente un diner fait à la cam-
pagne. Je suis sûr qu'il tous plaira. Vous verreK
écrit au bas : Diner de Boucher ^ parce qu'il le fit au
milieu d'une réunion de peintres > dans laquelle
chacun d'eux prit l'engagement de payer son écot
en donnant un dessin* »
On voit par ces détails que Mariette vivait dans
l'intimité des principaux artistes de son temps, et
que tout en déplorant le mauvais goût alors en Vch
gue, il ne recueillait pas moins leurs œuvres* U sui-
vait en cela l'exemple de son ami le comte de Gaylus,
qui a gravé un grand nombre dé compositions d'a-
près l'antique et d'après leS ouvrages les plus purs ^
des maîtres de la Renaissance, sans dédaigner néan-
moins de reproduire avec sa pointe facile à l'eau-
forte et au burin les scènes les plus à la mode de
Watteau, Boucher, GiUot, Oudry et de bien d'autres
artistes de son temps.
Lorsqu'on parcourt , dans l'œuvre du comte de
Gaylus, les nombreuses eaux-fortes qu'il a exécutées
d'après ses contemporains , on est frappé de l'es-
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— 52 —
prit^ de la facilite d'exécution de ces maîtres ; mais
en même temps on voit percer partout le déver-
gondage du goût qui suivait le laisser aller des
mœurs. Cette décadence de Tart se fait remarquer
tout d'abord dans Tinvention des sujets, qui repré-
sentent presque toujours des Bergers et des Ber-
gères d'opéra , des Pierrots et des Colombines, des
Pantalons, des Arlequins, des Gilles, écoutant ou
débitant des déclarations d'amour, des conversa-
tions galantes, ou exécutant des quadrilles copiés du
théâtre italien ou des parades de la foire Saint-Ger-
main. Il n'y a de réellement beau, dans ces compo-
sitions , que les magnifiques paysages de Watteau,
encadrés de ses beaux arbres si bien feuilles, si na-
turels et éclairés d'une couleur si franche et si bril-
lante. Si de ces fêtes galantes nous descendons à
des dessins ou à des peintures d'ornements et de
décorations* pour les appartements, nous ne Toyons
partout que des enlacements de fleurs et de guir-
landes sur lesquels se balancent des perroquets, des
oiseaux de paradis et surtout des singes ; car le
singe joue un grand rôle dans les compositions in-
ventées sous la Régence ^ Les arabesques de cette
* V^atteau a représenté la peinture sous la figure d'un singe, coiffé
d'une toque et regardant un portrait de femme placé sur un chevalet.
La pose de ce singe a beaucoup d'analogie avec le singe tenant un
miroir de M. Decarop. Le tableau de Watteau a été gravé par Des-
planches. Au-dessous de la gravure, publiée par la veuve Chereau,
se lisent les vers suivants :
Telle doit au pinceau ce qu'elle a de renom,
Qui fait horreur à voir, sans fard et soos le linge,
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- 53 —
époque ne ressemblent pas plus à celles de Raphaël ,
des Carraches ou de Lesueur, que les Vénus de Wat-
teau et de Lancret ne rappellent celles du Titien.
Tout se tient dans l'art : si l'étude de la nature et
la recherche du beau dans ses plus belles formes,
font nattre les arabesques incomparables des loges
du Vatican, de la galerie Famèse et de l'hôtel Lam-
bert, le dédain de tout travail sérieux, l'oubli de la
nature et la préférence donnée à la mode éloignent
la véritable grâce, et mettent à sa place l'afféterie, la
caricature ou le mauvais goût des paravents chi-
nois. Ce résultat saute aux yeux dans les gravures
du comte de Gaylus exécutées d'après dés dessins
de Gillot et d'Oudry. On n'y trouve plus que le
baroque et le rococo , qui ne se font point excuser,
comme dans les compositions de Watteau, par l'éclat
du coloris, par la délicatesse de l'ensemble et par
l'heureuse disposition des détails.
La correspondance active que Mariette entretenait
en Italie, les relations qu'il avait su s'y créer,
l'estime que les savants et les amateurs italiens
témoignaient pour son goût et ses connaissances,
lui valurent l'honneur d'être admis, en 1733,
Et ponr peindre à son gré mainte laide guenon.
Il faut étrb adroit comme un singe.
U existe dans la partie conservée de l'ancien château de Chantilly
une suite de peintures faisant allusion à des événements et à des
personnages du temps du ministère de M. le duc de Bourbon (4723-
4726). Dans ces peintures, qui sont, je crois, d'un des Wanloo, tous
les personnages sont transformés en singes et ea guenons» et l'exé-
cution en est fort piquante.
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— 54 ~
membre de l'Acadânie de dessin de Florence, dont
Gaburri était le président.
Dans la l^tre qu'il crut devoir adresser, le 25 mai
4733 *, au secrétaire de cette compagnie, le docteur
Gaetano Moniglia, pour r^nereier le corps de Tbon-
neur qu'il lui avait fait, Mariette après avoir insirié,
comme tous les récipioidaires, sur le peu de droits
qu'il avait à cette distinction, ajoute : « Depuis
l'honneur que vous m'avez fait de me recevoir dans
votre Académie, je sens augmenter mi moi l'amour
que j'ai pour les beaux-arts depuis ma première
jeunesse; et maintenant, je ne dois plus craindre
qu'il vienne à s'éteindre : cette pensée me comble
de joie; moi qui trouve tant d'attraits dans cette
douœ ôccupsrtion... Permettez donc que je ccmtinue
à concentrer toutes mes jouissances sur les arts, qui,
de tout tMaps, ont honoré autant ceux qui les ont
aimés, que ceux qui les ont cultiva, h
Écrivaut à l'Académie de dessin de Florence^
Mariette ne pouvait manquer d'exprimer son admi-
ration sur l'école florentine : il le fait avec beau*
coup de réserve et de modestie... « Il ne m'appar-*
tient pas de décider, dit^il» si le dessin doit éU*6
préféré au coloris : c'est une question qui est à ré-
soudre entre les mattresde Tari. Je crois néanmoins
pouvoir dire que comme le dessin est ce qui donne
la forme aux choses représentées, on nç peut faire
aucun usage des différentes parties de la peinture,
*
» Bottari, t. U, p. 307, ii«cvui.
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— 55 —
iora(|t}'oB ignore la partie du deasin. Au conlnite^
par U mojea du seul dessin, il est fiacile de a'expri*»-
mer, aux yetii des apeetateurs, de manière à étve
oQmpris. Uo seul trait de plume ou de charbon &ît
reconnaUre la chose qu'on feut rendra. La couleur,
par e\h seule^ est iueapable de le faire* C'est donc
un avantage eonsid^able pour ¥0tre école, qu*on y
ait toujours plus étudié le dessin que dans les autres,
et mieux que les autres parties de Tart , et qu'on,
l'y ait toujours considéré comme le fondement et
la hase de la peinture. Avant que Michel-Ange, le
grand maître du desein, vtnt au monde, et que, par
une constante continuation d'heureuses étudef et
par la force de son génie sublime, il et^t porté le
dessin au plus haut degré de perfection auquel il
put aspirer, on l'avait déjà vu briller au milieu d^
vous, m^me dans les temps éloignés, je veux dire
les temps malheureux, alors que )a barbarie régnait
encore chez les autres nations. C'est à Florence
qu'avaient vu le jour les Masaceio, les Don^tello,
les Léonard de Vinci et une infinité d'autres grands
hommes, qui avaient déjà ramené la manière
gothique à celle de la nature* Le dessin, dès
cette époque, était réduit, dans votre école, à des
règles certaines, qui, depuis, n ont jamais variéi
Les excellents maîtres qui composent à présent
votre illustre corps sont devenus dépositaires de ces
règles et de ces priiicipes, qui leur ont été confiés
par lenrs prédécesseurs, cmnnoe le patrimoine de
votre Académie; ^t l'on voit que loin de s'être lais*
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— 56 —
ses dépouiller, ils font chaque jour de nobles efforts
pour augmenter cette précieuse succession qui leur
a été transmise. » — Cette dernière phrase était une
concession polie du récipiendaire; car, ainsi qu'il le
dit lui-même dans son Abecedario^ à Tarticle de Ga-
burrî, l'Académie de dessin de Florence, aussi bien
que l'Académie Clémentine de Bologne et que celles
des autres villes d'Italie, était alors mourante et en
pleine décadence. Il n'y a rien qui rappelle moins
le dessin si pur et si correct de Léonard (Je Vinci
et de Michel-Ange, que les compositions flasques
et négligées des peintres florentins du dernier
siècle.
Gaburri n'était pas le seul Italien avec lequel Ma-
riette entretînt une correspondance suivie. Il était
également en relations avec Antonio-Maria Zanetti,
de Venise, avec Gian Pietro Cavazzoni Zanotti et
avec le chanoine Luigi Crespi, tous deux de Bo-
logne.
Ant.-Maria Zanetti, né à Venise, était issu d'une
famille de marchands, mais qui avait été anoblie par
l'empereur Léopold : il reçut une solide éducation
classique ; mais^ se sentant attiré naturellement vers
la peinture, il suivit les leçons du cav. Bambini.
Le procurateur Lorenzo Tiepolo fut son protec-
teur particulier : étant bibliothécaire de la biblio-
thèque de Saint-Marc, il le nomma garde (custode)
de cette célèbre collection, fonctions que Zanetti
exerça pendant quarante-deux ans, avec la plus
grande distinction. Eu collaboration de son ami
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— 57 —
D. Antonio Bongiovanni^ prêtre de Lonigo^ et avec
celle de son jeune frère Girolamo, il publia les deux
Bibliothèques grecque, et latine, tirées des manu-
scrits de Saint-Marc. Il fut le principal auteur et le
dessinateur du bel ouvrage sur les statues antiques,
grecques et romaines, qu'on admirait dans l'anti-
chambre de la bibliothèque de Saint-Marc, et il écri-
vit une histoire de la peinture vénitienne, remplie
de notices aussi curieuses qu'utiles sur les artistes
de cette célèbre école * . Zanetti était dessinateur
habile et graveur fort distingué. Comme il possédait
une belle collection de dessins des maîtres italiens,
particulièrement du Parmegtano, il en avait publié
un choix, et les avait dédiés et offerts à. plusieurs
de ses amis tels que Grozat, Uleughels, Jabach,
Gaburri, le prince de Lichtenstein, l'abbé de Ma-
rouUe et Mariette.
Mais l'ouvrage le plus intéressant qu'il ait publié,
c'est le recueil intitulé : Varie pitture a fresco, de'
principali maestri Veneziani^ ara la prima volta con
le stampe pubblicate; y enise, 1760; petit in-4"*.
L'idée de cet ouvrage honore Zanetti, et son
exécution témoigne de son habileté.
* DeUa piUura Veneziana e deUe opère pubbliche de' Veneziaini
Maestri; libri F^Venezia^ 4771, tVS. — Ouvrage jdevenu rare.
* Bibliothèque impériale, cabinet des estampes, 6944, 42. — J*ai
tiré de la notice qui précède l'explication des gravures, les rensei-
gnements que je donne sur Zanetti. Cette notice (A/eman'e) est
Tœuvre de son jeune frère ùirolamo. Le recueil est précédé du por-
trait d'Ant.-Haria Zanetti, au-dessous duquel est son épitaphe com-
posée par son frère.
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— 5» —
Frappé du d^rissement et de la raine pro-
ohaine d'un grand nombre de peintures exécutées
à fresque dans la ville de Venise, sur les façades et
dans l'intérieur de divers bâtiments publics et pai>
tîculiers^ par quelques mattres vénitiens^ et pré-
voyant qu'avant pou d'années elles seraient tout à
fait effacées et détruites^ Zanetti conçut le projet
d'en fixer au moins le souvenir par la gravure^ afin
d'en conserver ainsi l'idée à la postérilé. Sans avoir j
recours à aucun artiste j Zanetti dessina lui'^na^e, |
du mois de juin au mds de novembre 1755^ les I
restes des magnifiques fresques du Gim'gione et àsà
Titien, qui pouvaient encore se voir sur le Fondaco |
de' Tedescbiy quelques-unes du Tintoret et du Zelotti, j
et d'autres de J^ul Véronèse , au palais de Tre-
visano. Le recueil renferme en totalité vingt-quatre
planches représentant ces anciennes fresqties. Le
dessin de Zauetd est facile > comme il cmiTient
à l'école vénitienne. Sa gravure à Teau-forte , re-
touchée au burin, est fine et délicate; mais si elle
rend bien les contours des mattres, e\h ne peut
malheureusement pas faii*e revivre le coloris bril-
lant, les demi-rteinies lumineuses si Êimili^es au
Titien , ces rayons plus sombres qu'affectionnait
le Giorgione, cette harmonie de eouleurs de Paul
Véronèse et de son émule Zelotti, moins connu en
France- Cette inimitable qualité de la peinture
vénitienne, qu'un de leurs poètes ne craint pas
d'appeler
Un vivo raggio di coccente sole.
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— 59 —
n'a pu résister à la double action du temps et du
climat des lagunes. La vue des gravures de Zanatti
doit redoubler les regrets de tous les amateurs; car
on y trouve des figures et des compositions d'une
incomparable beauté. 11 faut lui savoir un gré infini
de nous en avoir transmis la représentation^ quelle
qu'éloignée qu'elle puisse être des modèles : sans,
son pieux travail, il ne resterait plus aujourd'hui
aucune trace de ces chefs - d'œuvre de l'art vé-
nitien.
Zanetti était bien digne de Tamitié de Mariette;
aussi, pendant plus de cinquante ans, ils entretin-
rent ensemble des relations fondées sur une estime
réciproque. Voici le portrait qu'a laissé de la per-
sonne et du caractère de Zanetti , son frère Giro-
lamo :
' ...... Il entendait bien l'architecture et la pers-
pective, et fut également bon poëte, habile musi-
cien, trës-versé dans la numismatique, et particu-
lièrement dans la connaissance des statues, des ca-
mées, des pierres gravées et des antiquités en tout
genre. 11 avait une belle physionomie, avec une
taille moyenne, les manières distinguées et les habi-
tudes d'un honnête homme. Il était ami fidèle, quel-
quefois par trop sérieux, d'une grande fermeté, peu
porté rers le beau sexe*, sobre et désintéressé.
Rarement il dessina ou peignit pour vendre ses ou-
vrages. U fut admis dans les principales Académies
' « Difficile per lo più col bel sesso» »
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— Go-
de TËurope^ et connu des écrivains le plus en répu-
tation de son temps. »
A toutes ces qualités que vante son frère, Zanetti
joignait un goût très - vif pour les gravures et les
médailles, dont il faisait collection; il se réjouissait,
avec la joie naïve des véritables antiquaires , des
trouvailles ou des emplettes qu'il faisait, et qu'il
considérait comme des occasions uniques. Cette joie
éclate dans une lettre à Gaburri, du 2 mars 1726* :
« Si vous venez jamais honorer cette ville de votre
présence, lui écrit Zanetti, vous pourrez voir dans
mou modeste cabinet un recueil d'estampes de
Callot, comme il n'y en a de pareil ni dans la
galerie du roi de France, ni dans celle du prince
Eugène, où se trouvent des collections d'estampes
aussi rares que bien choisies. Ce recueil est en
trois volumes grand in-folio. Il renferme toutes les
planches, sans aucune exception, que Callot lui-
même a gravées, ou qui ont été gravées par d'autres
sur ses dessins. 11 y en a un très-grandi nombre de
premier état, avec les corrections au crayon rouge
de sa main; et il me fut assuré par la personne de
laquelle j'achetai ce recueil à Paris, moyennant
1950 francs, ou 390 écus (ce que je crois, bien que
j'en doute), que Callot avait réuni cette collection
pour son ami intime, M. Girard, grand amateur
d'estampes. J'ai eu ensuite de la même personne
le fameux dessin de l'attaque des Barbares au port
^ Bottari, t. U, p. 489, n« lxxvii.
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— 61 —
de Lîvourne, sur parchemin^ du même auteur^ qui
n'est pas gravé. C'est un véritable chef-d'œuvre de
Callot et qui mérite d'être vu. Si vous venez jamais
ici, vous le verrez, et vous verrez aussi quelle estime
je fais de l'école florentine, qui a produit tant et
tant d'illustres maîtres. Vous verrez quels dessins
capitaux je possède du Rosso, de Pernin (del Vaga),
de Michel-Ange et de Vasari, et vous verrez que
j'estime ceux qu'on doit estimer et vénérer. »
Zanetti envoyait de Venise des livres et des gra-
vures à Mariette et à Gaburri. Ce dernier ne se con-
tentait pas défaire collection de gravures; il achetait
également des tableaux. Canaletti était alors à Ve-
nise le peintre en vogue : ses vues de cette ville si
pittoresque, composées, avec esprit et finesse , et
remplies de charmants détails, donnent bien une
idée vraie des monuments, des palais^ des maisons,
des flots, des lagunes, et de la lumière limpide qui
les éclaire. Son coloris est brillant et a conservé la
tradition des maîtres de la couleur. Gaburri voulait
avoir un tableau du peintre de la reine de l'Adria-
tique; Zanetti fut chargé de la négociation. Il paraît
que l'artiste tenait beaucoup à l'argent. « Je réponds
à votre très-honorée lettre du 17 courant, mande
Zanetti à Gaburri, le 24 juillet 1728*, et je vous
transmets le reçu joint de M. Canaletti, auquel j'ai
payé qiiinze sequins pour le tableau convenu, ayant
eu beaucoup de peiiïe à lui rabattre un sequin sur
* Bottari, t. Il, p. 4 84 , n° lxxiv.
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— 62 —
les seize qu'il exigeait absolttment : et en^re, pré-
tendait-il, à ce prix, faire pour moi une exception
et me traiter d'une manière toute particulière. Pour
dire vrai , vous trouverez ce tableau d'un goût
très-fin, achevé jusqu'à la perfection, et, en même
temps, touché de main de maître. »
Telles étaient les distractions de Zanetti. Comme
Mariette et Gaburri, un tableau, des dessins, des
gravures, des médailles, des livres occupaient tous
les moments de sa.vie. Elle s'écoula^dans le recueil-
lement de l'étude, au milieu des jouissances pures
et vraies que donne la recherche et l'admiration des
belles choses.
A Bologne, Mariette avait deux correspondants
non moins distingués^ non moins instruits, en fait
d'art, que Zanetti à Venise, et que Gaburri à Flo-
rence : l'un était Giacomo Pietro Cavazoni Zanotti,
l'autre le chanoine Luigi Crespi.
Zanotti, fils d'un poète bolonaisi qui composa
beaucoup pour le théâtre, et qui traduisit en italien
le Cid et VHéraclim de notre grand Corneille, na-
quit à Paris, le 3 octobre 4674. Il fut ramené très-
jeune à Bologne, et reçut à runivèrsité de cette ville
une instruction aussi solide que variée. Entraîné,
comme tant d'autres de ses compatriotes, vers la
peinture, il entra dans l'atelier du Pasinelli, et ne
tarda pas à faire honneur à son maître. Après la
mort de cet artiste, Zanotti passa en Allemagne et
en France, et il revint ensuite se fixer à Bologne,
où il paraît avoir trouvé le bonheur jusqu'à la plus
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— «8 —
eitréme vielleuse* II occupe M vie ea àoûnmt à h
culture de la poésie et de Vhistoire le temps qu'il
n'employait pas à soo art. 11 remplit pendant un
gvmià nombre d'années les fonctions de secrétaire
de l'Académie Clémentine» et il en écrivit l'histoire
d'une manière très^istinguée * . On sait que cette
Académie fut fondée sous le pontificat de Clément XI,
Bolonais, dont elle prit le nom» par le comte Louis
Ferdinand Marsigli, dans le but de soutenir l'hon-
neur de l'école de Bologne^. Zanotti en fut un des
principaux champions : toutes ses œuvres^ toutes
ses nombreuses lettres sont autant de témoignages
de ses efforts et de son zèle pour ttiaintenir la supé-
riorité de l'école de Bologne sur les autres écoles
d'Italie; ces discussionsi qui trop souvent ont dégé-
néré en véritables disputes, ne peuvent guère inté-
resser les étrangers. L'ancien esprit municipal ita-
lien, l'ancienne rivalité des grandes villes qui n'est
pas encore complètement éteinte, se fait jour dans
les écrite de Zanotti et de ses adversaires. Si le motif
en est honorable, les raisons alléguées ne sont pas
toujours justes; et d'ailleurs nous aimons le beau
partout où il se trouve et sous toutes ses formes,
aussi bi^n à Bologne et dans les oeuvres de ses en-
fants, que dans toutes les autres villes d'Italie. Il faut
reconnattre néanmoins que l'amour exclusif de la
patrie a fait naître au delà des Alpes les entreprises
^ Bologne, 4739, SyoI. in-4.
* Voyez la Vie du comte Marsigli^ par Quincy, Zurich, 4744 ,
in-8.
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— 64 —
les plus louables. Telle est celle de Zanettî à Venise,
pour fixer, par la gravure, la représentation des
fresques des artistes, ses compatriotes, alors à moitié
efiFacées, aujourd'hui complètement détruites par le
climat et par le temps. Telle est également la publi-
cation de Zanotti sur les anciennes peintures de
Pellegrino-Tibaldi, et de Niccolô Abbati, existant à
l'Institut de Bologne, c'est-à-dire dans Tancien pa-
lais Poggi, où l'Académie Clémentine tenait ses réu-
nions*. Cette publication faite avec soin, et ornée
d'un grand nombre de vignettes et autres illustra-
tions^ contient quarante-une planches, d'après le Ti-
baldi et Niccolô Abatti, sans compter le frontispice et
les portraits. Zanotti en a donné la description, et il
a également écrit lès vies de ces deux artistes. L'ou-
vrage est placé sous la protection du pape Benoît XIV,
Lambertini, Bolonais, dont le portrait, dessiné d'a-
près une mosaïque, par Gaëtano Gandolfi, est gravé
par Joseph Wagner, de l'Académie Clémentine.
Toutes les autres gravures sont du Crivellari, et leur
exécution au burin, quoiqu'un peu molle, nenianque
pas de mérite.
Dans l'explication des peintures, Zanotti nous ap-
prend qu'il fit dessiner les anciennes fresques par
* Le pitture di Pellegrino Tibaldi et di Niccolô Abbati, esistenti
neir istituto di Bologna, descritte ed illustràte da Giampietro Zanotti,
segretario delF Accademia Clementina^ — In Venezia, ^56. Vx^sso
Gian-Battista Pasquali ; petit in-folio, Bibliothèque impériale, cabinet
des estampes, n" n-66. — La même année, Zanotti publia les Aiwer-
_timenti per Vincamminamento d*un Gievine alla pitturay Boiogna,
in-8.
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plusîeuFS jeunes artistes bolonais, en Tannée 4754,
craignant que la suite des années ne finît par les
effacer entièrement : «afin démontrer, dit-il, même
aux nations lointaines, que l'école de Bologne ren-
ferme les œuvres les plus remarquables des temps
anciens et de la plus belle époque de l'art. » Oh voit
que c'est la même pensée que celle de l'ouvrage du
Vénitien Zanetti : peut-être même fût-ce le livre du
Bolonais, qui parut en 1756 à Venise, qui excita
l'émulation du custode de la bibliothèque de Saint-
Marc ; car l'ouvrage de Zanetti ne fut commencé
qu'en 1755 et publié seulement en 1760. On voit
même que c'est Zanetti qui a dessiné la grande vi-
gnette du titre de VIstituto di Bologna, d'après un
dessin de Louis Carrache, dont il était probablement
possesseur. Quoi qu'il en soit , l'ouvrage du secré-
taire de l'Académie Clémentine est fort intéressant.
Les peintures de Tibaldi et de Nicole Âbbati sont
conçues, à en juger par les gravures, dans un tout
autre style que les fresques de Giorgion, de Titien,
de Zelotti et de Paul Vérônèse : mais elles sont éga-
lement fort remarquables dans leur genre. Le Ti-
baldi a peint à fresque les aventures d'Ulysse, dans
une des grandes salles de l'ancien palais Poggi.
Quelques-unes de ces compositions présentent, sous
le rapport du dessin et de l'expression, des beautés
de premier ordre * • Il y a aussi quatre planches qui
reproduisent, à ce que nous croyons, les quatre
* Voyez particulièrement les planches VI, VII, XIII, XIV.
5
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— 66 —
éyangélistesy dispoBés pour décorer le tombeau de la
famille Poggi, à Féglise Saint*Jacques-Majeur de
Bologne.
Les ^avures ^ d'après Nicole Àbbate f consistent
en quatre tableaux : jeunes gens et jeunes filles
tirant les cartes, collation italienne, concert d'ins-
truments et autre concert composé différemment \
Toutes les têtes de femmes sont d'une beauté ravis*
santé. Zanotti a bien raison de dire , dans sa notice
sur ces peintures, qu'elles représentent : ce Immagini
che spiran dilettOy con vere, naturali ed eleganti espres-
sioni, imitando cose simplici e gioconde : des compo-
sitions qui respirent la joie, remplies d'expressions
vraies , naturelles et distinguées , représentant des
scènes simples et gracieuses. » Zanotti, qui faisait
facilement les vers, n'a pu résister à la démangeaison
de donner un échantillon de sa muse au-dessous de
ces gravures. Voici les vers qu'il a inscrits au bas
de la planche xxxix , représentant un concert dans
lequel une jeune fille, touchant du clavecin (gravi-
cembalo)f est accompagnée par un jeune page et
par plusieurs autres personnages :
Come sono agili le belle dita
Di lei che tocca il grayicembalo
Con quella candida mano spedita !
Garzone armigero, confessa il vero :
Mentre accompagni la bella femmina,
Altro che sonito volgi in pensiero*.
Zanotti a composé une tragédie, Didone, qui fut,
» Voyez planches XXXVI, XXXVII, XXXVIll, XXXIX.
* « Gomme ils sont agiles les beaux doigts de cette jenne fille qui
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nous le croyons^ représenta à Bologne^ et publiée
plustard^ en 1718, Ses poésies ont été imprimées
en trois yolumes in-S"" (Bologne, 1741). Mais il s'en
faut de beaucoup que ce recueil renferme tous ses
vers. U conserva, jusqu'à l'âge le plus avancé ^ la
faculté de redevenir jeune par l'imagination; les
Lètterepittoresche rapportent ses éjdtres enversadres-
sées à son anû Bottari, dans lesquelles, malgré ses
quatre-vingt-dix ans, l'aimable vieillard , comme
notre Fontanelle, cherchait à se distraire des pen-
sées tristes de k vieillesse. A quatre-vingt-huit ans,
il plaisantait avec Bottari , sur la manie du badi>-
geon qui avait faât irruption à Rome, et qui blan*-
chissait impitoyablement les anciens marbres du
Panthéon \ La même année il composa, sur la res^
tauration , par Ercole Lelli, du groupe de Neptune
de Jean de Bologne, un sonnet qui eut beaucoup^ de
succès dans cette savante ville '. Enfiui Tannée
suivante, il composa pour l'Académie des Arcades
son dernier sonnet, qui en vaut beaucoup d'autres *.
touche du davecin aveo cette main blancbe et légère ! Jeune deuya*,
avoue la vérité ; pendant que tu accompagnes la charmante femme,
tu penses en toi-même à tout autre [chose qu'au son des instru-
ments.»
* Voyez le sonnet :
Or ttttta esaei dee hianco, etc.
Bottari, t. IV, p. 220; lettre de Zanotti à Bottari, du 9 juillet
m%
* Pur tî rivegglo, o illustre mole altéra.**- Bottari» t. IV^ p« jlâi,
lettre du 20 août 4762.
» E ancor qui seggio, e ancor quest*aura spiro. — Bottari, t. IV,
p. 227, lettre du 45 juillet 4763.
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— 68 —
Il mourut en 1765, à quatre-vingt-onze ans, encore
plein d'imagination et de vie.
11 avait fait connaissance avec Mariette à l'époque
où ce dernier visita Bologne. Pendant plus de qua-
rante ans, ils entretinrent des relations amicales.
Zanotti eut recours à Mariette pour obtenir des ren-
seignements sur les peintures exécutées par Nicolas
Abbati dans l'ancienne galerie de Fontainebleau,
sous la direction duPrimatice. Mariette lui en envoya
la description qui fut insérée par Zanotti textuel-
lement en français, dans une note de la vie de Nico-
las Âbbati K Cette description est d'autant plus pré-
cieuse, que ces peintures sont aujourd'hui détruites;
car nous n'avons pas eu en France le bonheur de
posséder des amateurs, des antiquaires ou des artistes
qui, comme le custode de la bibliothèque de Saint-
Marc, ou comme le secrétaire de l'Académie Clémen-
tine, aient pris soin de conserver la représentation
des peintures de cette ancienne résidence royale, en
les fixant par la gravure. Zanotti envoya un exem-
plaire de son ouvrage sur les peintures de Tibaldî et
de Nicole Abbati à Mariette, qui apprécia tout le
mérite de cette publication et en fit un grand éloge.
Le chanoine Louis Crespi, autre Bolonais, ne fut
pas moins lié avec Mariette. Il était le second fils du
peintre Joseph Crespi, surnommé l'Espagnol j non
pas parce qu'il était né en Espagne, mais parce que
dans sa jeunesse, ses camarades d'atelier, comme lui
< Le pitture delF istituto di Bologna, p. 14, 45 et 46.
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— 69 —
Bolonais, lui avaient donné ce surnom à cause de
ses vêtements à l'espagnole ^ Mariette avait connu
Joseph Crespi en Italie; plus tard, il avait continué
avec le fils les relations que la rencontre du père
à Bologne avait fait naître.
Joseph Crespi, si l'on devait s'en rapporter à ses
ennemis % était d'un caractère si bizarre et si diffi-
cile, que son fils Louis, pour se soustraire à ses
extravagances, n'avait trouvé d'autre refuge que
d'embrasser la profession monastique et de se faire
Chartreux. Mais dégoûté bientôt de ce régime aus-
tère et du silence dans lequel il fallait vivre, il
obtint de rentrer dans le monde, toutefois en se
faisant prêtre, et se remit à la peinture. Bientôt,
soutenu par la protection du cardinal Lambertini,
alors archevêque de Bologne, et qui devint pape
en 1740,. sous le nom de Benoît XIV, il parvint à
la dignité de chanoine de la collégiale de Sainte-
Marie-Majeure, de Bologne, et fut admis, en 1753,
par ce souverain pontife, au nombre de ses chape-
lains secrets. Louis Crespi, admirateur outré de
l'école de Bologne, fut occupé toute sa vie à repous-
ser les attaques dirigées contre les artistes, ses com-
patriotes, et à combattre les critiques composées
contre l'ouvrage du chanoine comte Malvasia, leur
historien et leur panégyriste. On sait avec quelle
exagération et souvent même avec quelle injustice,
l'auteur de la Felsina Pittrice exalte les artistes de
* Bottari, t. VU, Appendice, p. 291-292.
« 7d., ibid.
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— . 70 —
sa ville natale^ et rabaisse lea maîtres de toutes les
autres écoles, particulièrement ceux de l'école de
Raphaël. De ce côté-ci des Alpes, on n'^ jamais (M*is
beaucoup d'intérêt à eea discussions passionnées,
« qui dégénèrent presque toujours en de riolentes
disputes. Mais de l'autre côté des monts, tout ce qui
se rattache à la gloire d'une YÎUe^ vantée outre
mesure aux dépens des autres^ non moins qu'aux
dépens de la vérité, attire toujours d'une part les
sympathies les plus vives^ et de l'autre les critiques
les plus amères et les récriminations les moins mé*
nagées. Ce sentiment, qui existe an Italie encore de
nos jours, mais à un bien moindre degré que dans
le dernier siède, prend sa souroa dans les anciennes
rivalités municipales, toujours entretenues par les
nombreux gouvernements qui se sont partagé cette
belle contrée, Louis Crespi avait été élevé à Bologne
dans cet ei^prit exclusif de localité, dans cet amour
passionné du pays natal. Il ne fut pa§ toujours juste
envers les autres villes , et dénigra leur gloire ,
croyant par là mieux relevw celle de sa chère patrie,
U attaqua partioultèrement les jugements portés par
Bellori, dans sa description des peintures de Ra«
phaâ ^ ; mais si ses critiques sont quelquefois fon-
dées, son style est d'une diffusion^ d'une exubérance
au moins égale à celui de l'auteur de la Fehma
PiUrke^ qu'il parait avoir vûuku prendre pour mo^
dèle. Ce n'est pas que le chanoine manquât d'esprit :
> Bottari, t. III, n* cxc, p. U7 el wii?.> lelti^ au oomle Alga-
rotti.
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/"
— 71 ~
il en avait beaucoup^ peut-être même un peu trop;
mais cet esprit est étùnSé som les développaoaeiits
sans cesse renaissants de sa faconde intarissable*
Toutefois^ on doit reeonnaitreiflfue Louis Crespi avait
le véritable sentiment de l'art, lorsqu'il s'élevait
énergiquement» dans sa lettre au comte Algarotti^
emitre les restaurations maladroites des chefs-^
d'œuvre à fresque de Haphaël et d'autres illustres
maîtres^ et contre le badigeonnage des églises et
des musées. Il démontre avet) beaucoup de verve,
que ces restaurations ne peuvent avoir d'autre effet
que de détruire ce qui reste encore intact de l'œuvre
du maître, et que le badigeon à la cbau:K, à la ma*
nière moderne, noie, dans un reflet uniformément
blanc, les murailles qui devraient &ire ressortir,
par des tons plus foncés, les tableaux et tes fresques»
Algarotti partageait sur ce point Fopinion du cha«
noine. Dans sa réponse, du 1 5 aoàt 4756 S il prouve
qu'en voulant faire revivre, par une restauration,
une peinture à fresque, on risque de perdre entiè*
rement les parties que le temps avait respectées.
U rappdle à ce sujet l'anecdote racontée par le
Ddee, dans son Dialogue ie la peinture. -^ Fra
Sebastiano avait re&it, dans les chambres du palais
du pape, quelques têtes de RapbaJâ qui avaient été
gâtées par les Allemands dans le sac de Rome. Le
Titien les ayant vues, demandât à Fra Sebastianolui**
mônae qui l'avait conduit dans ces chambres, «quri
* Boltari, t. III, p, 418, n° cxci.
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— 72 —
était l'ignorant et le présomptueux qui avait bar*
bouille ces visages^ ne sachant pas que ce fût Sébas-
tiano lui-même qui les avait repeints; mais étant
fnq[)pé de la différence étrange qu'il remarquait
entre ces têtes et les autres. »
Dans une autre lettre au comte Âlgarotti ' ^ le cha-
noine Crespiy continuant sa campagne contre les
restaurateurs de tableaux, démontre également bien,
mais avec sa proxilité ordinaire, que les peintures
à rhuile ne sont pas plus susceptibles d'être restau-
rées que les fresques. Nous renvoyons à sa lettre
ceux des lecteurs qui voudraient étudier à fond cette
curieuse question. Elle n'est pas sans Importance
pour l'art j car on peut dire que la manie des res-
taurations a perdu presque autant de tableaux que
toutes les autres causes de destruction réunies.
Louis Grespi avait donc entièrement raison de blâ-
mer énergiquement cette dangereuse manie, qui
s'attaque sans respect aux œuvres des maîtres, et
les transforme en pastiches informes.
Une des lettres les plus intéressantes du chanoine
est celle dans laquelle il raconte à Bottari, à la
demande de Mariette, la vie de son père, Joseph
Crespi*. Ce peintre, sans être comparable aux
grands artistes de l'école de Bologne, n'était cepen-
dant pas sans talent. Il étudia toute sa vie les effets
de la lumière, et il acquit des connaissances spéciales
sur le rayonnement du soleil et sur les effets qu'il
* Bottari, p. 419, n® cxcii.
* Id.y ibid., p. 443, n® cxciii.
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— 73 —
produit sur les différents corps qui lui sont opposés.
11 obtint la protection des cardinaux Spinola et Lam*
bertini, qui lui firent souvent des commandes.
Lambertini Vbonorait d'une amitié toute particu-
lière, et l'avait admis dans sa société intime. Le
chanoine raconte une anecdote qui montre que cet
illustre prélat avait su conserver^^au milieu des plus
hautes dignités de l'Église, toute la bonhomie spi-
rituelle de sa ville natale. Le cardinal-archevêque
de Bologne avait commandé son portrait en pied
à Joseph Crespi, et il venait poser chez le peintre.
Cet artiste avait toujours eu une extrême repu-
gnance à laisser marier ses enfants. Selon le témoi-
gnage de son fils Louis, il suffisait, pour exciter sa
colère, de mettre là conversation sur ce sujet. Ce
sentiment, d'après l'appréciation de son fils, pro-
venait chez lui d'un amour excessif qu'il portait à
ses enfants. Il ne pouvait admettre l'idée de les voir
se séparer de lui, et il voulait qu'ils vécussent tou-
jours unis à ses côtés, sans que rien pût troubler
son repos. « Ceci expliqué, continue son fils, un
jour que le cardinal était venu poser dans notre
maison, et que mon père était occupé à le peindre,
un de mes frères entra dans la chambre, apportant
une lettre arrivée par la poste, et écrite à mon père
par un autre de mes frères qui était à Modène pour
affaires. Le cardinal se fait aussitôt remettre la
lettre, disant à mon père, en l'ouvrant, qu'il con-
tinuât à peindre et qu'il lui en ferait lecture. L'ayant
ouverte, il commença à lire très-\ite, inventant une
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— 74 —
lettre de sa façon ^ dans laquelle le fils absent , se
jetant aux pieds de sou père avec toutes les expres-
sions de rhu milité et du repentir ^ lui demandait
pardon et lui exposait que^ subjugué par une passion
irrésistible, il avait épousé une certaine Apollonie,
laquelle..... Mais, à ce passage, mon père se lève
précipitamment, jette h teire palette et pinceaux,
renverse son escabeau, Thuile, le vernis et tout ce
qui se trouve à sa portée, poussant en même temps
mille exclamations les plus incohérentes. A ee spec-
tacle, le cardinal tût pris d^un tel accès de fbu rire,
qu'il ne pouvait plus parler, et pendant qu'il riait
ainsi de bon cœur, mon père s^abandonnait au dés-
eapœr. Au bout de quelques instants , le prélat se
lève pour le calmer et lui faire comprendre que
c'était une plaisanterie de son invention. Mais ne
pouvant donner cette explication sans rire, mon
père l'évitait en fuyant par la chambre tout ^i se
désespérant, et le cardinal le suivait eu riant. Enfin
il put lui mettre la lettre entre les mains et la lui
faire lire; alors mon père fut pleinement rassuré.
Ainsi se termina la séance de cette matinée. Depuis
lors, toutes les fois que Son Éminence venait à la
maison pour voir mon père, il ne manquait pas,
avant de descendre de carrosse, de lui dire en plai-
santant « qu'il fât sans inquiétude, parce qu'il n'a-
menait pas avec lui la signera Apollonie. »
Mariette recherchait les dessins de Joseph Crespi.
Dans le catalogue de son cabinets on en trouve
4 p. 61.
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— 75 —
trois que le chanoine lui avait sans doute envoyés.
Ce dernier faisait beaucoup de cas du savoir et du
goût de Famateur parisien, et il vante son mérite à
Bottari*.
Louis Crespi avait étudié le dessin et la peinture
sous la direction de son père j mais il n'y avait que
médiocrement réussi. Aussi s'était-îl réfugié dans
les portraits, et encore il n*y fut guère au-dessus du
passable. Son ambition aurait été de faire partie de
TÂcadémie Clémentine de Bologne, tomme Accade-
mico di merito; mais son père y avait laissé des enne-
mis, et lui-même, peu retenu dans ses paroles, s'était
attiré h haine des membres les plus influents de ce
coi^. Il en fut donc écarté sur la motion du sculp-
teur Ercole Lellî, qui tourna sa présentation en ridi-
cule, en disant à ses confrères « que les prêtres et
les chanoines doivent se consacrer entièrement au
service de l'autel et du choeur ^.»
Le chanoine, ainsi repoussé, résolut de se venger
de l'Académie. Bottari Tavaît engagé à écrire les vies
des peintres bolonais que Gio-Pietro Zanotti, entipê-
ché par son grand âge, n'avait pas eu le temps de pu-
blier. Telle fut l'origine de l'ouvrage de Louis Cresi»
intitulé (comme faisant suite à celui de Malvasia) :
Fel^na pittrice^ vite de'pittari Bolognesi, toma terzo,
Pagtierinif m Roma, 4769, in-^**. Cet. ouvrage, écrit
sous l'Inspiration de la rancune, excita les plus vio-
lentes récriminations des membres de l'Académie
» Lettre du 2» juillet 1760, t. IV, p. 41?7429, n» CLXxxra.
* Bottari, appendice al settimo volume, p. 2194*3I95«
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— 76 —
Clémentine. Un d'entre eux, le conseiller Bianconi ',
se cfaarga de répondre au nom de tous, et entreprit
de démontrer, dans plusieurs lettres, les erreurs ma-
nifestes et pour ainsi dire volontaires, dans les*
quelles l'ardent chanoine était tombé. Ces discus-
sions n'eurent que peu de retentissement en France,
et Mariette paraît y être resté complètement étran-
ger. Elles ne l'empêchèrent pas de vivre avec Louis
Crespi dans la meilleure intelligence, et d'entretenir
des relations basées sur un échange de bons pro-
cédés.
En 1 740, Mariette eut la douleur de perdre Crozat.
Cet illustre amateur avait légué au marquis du
Châtel ses tableaux, ses livres d'art, ses bas-reliefs,
terres cuites et autres curiosités. Mais , alliant la
charité chrétienne au véritable amour de l'art , il
avait voulu , par ses dernières dispositions , que sa
collection de dessins, aussi nombreuse que choisie,
ses pierres gravées antiques, ainsi que les planches
et estampes qu'il avait fait graver, fussent vendues
au profit des pauvres. Mariette fut choisi pour en
rédiger le catalogue, et il s'en acquitta avec une su-
périorité remarquable. Il voulut donner par ce tra-
vail une dernière preuve de la reconnaissance qu'il
conservait des bons conseils de Crozat, et montrer,
en même temps, que, par son goût et son savoir, il
était à la hauteur d'une tâche aussi difficile. Ayant à
juger les dessins des principaux maîtres des diverses
^ Opère di Bianconi, dans les classiques italiens, Milan, 1802,
t. ni, p. 33 et suiv.
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— 77 —
écoles, il montre, dans ses appréciations, nne science
profonde, constamment soutenue par un goût pur et
éprouvé. Ses jugements, insérés dans le catalogue à
la suite de la nomenclature des dessins de chaque
maître, sont empreints d'une concision qui n'enlève
rien à leur clarté. En les lisant, on sent que Mariette
possédait à fond le sujet qu'il traitait * . Ce catalogue,
le premier en France qui soit sorti de l'ornière d'une
sèche nomenclature, fit une grande sensation parmi
les amateurs et les artistes ; il assura le premier rang
à Mariette comme critique des œuvres d'art. La
science des catalogues a été poussée très-loin dans
le dernier siècle : ceux de Gersaint , entre autres,
ont obtenu un grand succès. Mais il est à remarquer
que Gersaint n'a fait que suivre en cela les idées de
Mariette. Dans le Catalogue raisonné des diverses cu-
riosités du cabinet de M. Quentin de l'Oranghre *, Ger-
saint s'abrite derrière Mariette : « Nous avons déjà
obligation à M. Mariette, dit-il, des instructions et
des anecdotes dont il a bien voulu nous faire part
dans le catalogue qu'il a fait pour la vente des des-
sins de M. Crozat....» Comme Mariette, Gersaint
désirait que les catalogues fussent Toccasion d'ap-
prendre aux amateurs quelque chose de nouveau et
d'intéressant. « Quelque instruit et quelque expéri-
menté qu'on soit, ajoute-t-il, on ne peut jamais être
^ Nous donnons à l'appendice l'appréciation de Mariette sur la
manière de dessiner des principaux maîtres.
* A Paris, chez Jacques Barrois, 4744, in-42, avec un frontispice,
eau-forte de Cochin fils. — Avertissement, p. xni.
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— 78 —
sûr de tout savoir sur une matière, et nous soaunes
ués pour nous instruire les uns les autres* Chacun
voit et examine les choses à sa façon ; on découvre
souvent ce qu un plus habile avait négligé ou n'avait
pas aperçu ; et il ne faut, pour venir à bout de cette
méthode, que de la bonne volonté et un peu de pa-
tience. » Ces réflexions ^ empreintes de la modestie
qui sied au vrai savoir, sont fort justes ; et Gersaint,
suivant l'exemple de son modèle, n'eut garde de
manquer aux préceptes qu'il adressait aux autres.
Le catalogue de la collection de M. Crozat parut
en 1741 S sous ce titre : Description sommaire des
dessins des grands m4^itres d'Italie, des Pays-Bas et de
France j du cabinet de feu M. CroZatj avec des réflesoions
sur la manière de dessiner des principaux maîtres.
Pour donner une idée de cette collection du véri^
table amateur qui Tavait réunie avec tant de soins,
sans jamais reculer devant les dépenses, nous ne
pouvons mieux faire que de laisser parler Mariette
lui-même. Voici, en partie, la notice ou l'avis qu'il a
placé en tète de son catalogue.
« On ne doit pas attendre de moi que je donne ici
une description complète du cabinet de M. Crozat;
une telle entreprise me conduirait trop loin, et elle
est au-dessus de mes forces. Ce célèbre curieux s'é-
^ Paris, chez Pierre-Jean Mariette , rue Saint-Jacqued , aux Co-
lonnes d'Hercule. — La famille Mariette avait adopté depuis long-
temps, pour sa marque et son enseigne, les colonnes d'Hercule» avec
cette devise : Hœc meta laborHm* On y voit Hercule appuyé sur sa
m)iS6ue> assis entre deux fûts de colonne, au pied desquelles fleu-
rissent le laurier et l'olivier.
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tait bomë^ il eftt vraii à ne placer dans son cabinet
que des morceausi qui étaient du reasort du dessin ;
et eependant le recueil qu'il a^ait formé était devenu
si iœmenseï qu'une simple numération de chaque
chose composerait seule un très-gros volume. Les
tableaux des grands maîtres dont il avait fiiit choix,
et ce sont presque tous des tableaux de premiar
ordre , passent le nombre de quatre cents ; et les
ouvrages de sculpture ne sont ni moins nombreux,
ni moins considérables. Outre de précieuses statues
de marbre et des bustes aussi rares , on admirait
dans ce cabinet des bronzes de toute espèce, et , ce
qui mérite une attention encore plus particulière, de
merveilleux modèles en terre cuite de Michel-Ânge,
de Paul Yéronèse , de François Flamand , de T Al-
garde, de Bernin, de Melchior Gaffii, d'Anguier et de
l'illustre Le Gros, de tous ceux, en un mot, qui se
sont acquis un grand nom dans la sculpture. M. Gro-
zat s'était fait encore un très^rand recueil d'estampes
de tous les maîtres, tant anciens que modernes. 11 ne
lui manquait aucun des livres qui traitent des arts
dépendant du dessin. Peu à peu il avait formé la plus
belle collection de pierres gravées qui ftit jamais
entre les mains d'aucun particulier ) et quand on
pense qu'il avait rassemblé diohneuf mille dessins^ on
se sent autant saisi de surprise que d'admiration.
« Je n'entreprendrai point, en parlant des
dessins , de montrer tous les avantages qu'on en
peut tirer, et combien leur connaissance est propre
et nécessaire pour former le goût ; je me bornerai à
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— 80 —
faire l'histoire de cette portion du cabinet de M. Cro-
zaty qui, pendant toute sa yie, avait mérité tous ses
soins. C'était celle sur laquelle il s'était le plus
étendu : et avec quel bonheur n'y avait- il pas réussi ?
Dès l'année 1683, c'est-à-dire dans le temps qu'il
était encore à Toulouse, il avait commencé à acquérir
des dessins de La Page. Mais quand M. Crozat fut
venu à Paris, et qu'il eut vu entre les mains des prin-
cipaux curieux les dessins des grands maîtres d'I-
talie, alors il n'épargna ni peines ni dépenses, pour
se procurer des ouvrages de ces mailres du dessin.
M. Jabach , dont le nom subsistera pendant long-
temps avec honneur dans la curiosité, en vendant
au roi ses tableaux et ses dessins, s'était réservé une
partie des dessins, et ce n'étaient pas certainement
les moins beaux. M. Crozat les acquit de ses héritiers.
Il eut encore une partie de ceux qui avaient appar-
tenu à M. de la Noue, l'un des plus grands curieux
que la France ait eus, et bientôt il réunit à son ca-
binet les dessins que Tillustre mademoiselle Stella
avait trouvés dans la succession de M. Stella , son
oncle, et qu'elle avait conservés précieusement toute
sa vie. L'abbé Quesnel avait acheté les dessins
de M. Dacquin, évéque de Séez, parmi lesquels il y
en avait d'excellents de Jules Romain. U avait eu les
débris de la fameuse collection des dessins de Vasari ;
il céda Tune et l'autre à M, Crozat, qui acheta encore
des héritiers de M. Pierre Mignard , deux volumes
de dessins des Carraches, que cet habile peintre
avait apportés de Rome. Après la mort de M. Bour-
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~ 81 —
daloue, de M. Montarsis, de M. de Piles et de
M. Girardon , tous noms célèbres dans la curio-
sité , M. Crozat choisit à leurs ventes ce qu'il y
avait de plus singulier en dessins dans leurs ca-
binets. S'il fallait suivre M. Crozat dans toutes les
autres acquisitions qu'il fit en France , on ne fini-
rait point; car tout allait à lui, et il ne laissait rien
échapper.
« Le sieur Corneille Vermeulen, fameux graveur
d'Anvers, faisait assez régulièrement tous les ans le
voyage de Paris, et il ne manquait guère d'apporter
avec lui des dessins singuliers. Ces dessins étaient
presque toujours pour M. Crozat ; et c'est ainsi que
sont entrés dans son cabinet plusieurs dessins de
Raphaël et d'autres grands maîtres, d'une singulière
beauté, et tous les grands et superbes dessins de
Rubens, qui sortaient du cabinet d'Antoine Triest,
évéque de Gand.
« Si quelque vente considérable de dessins était
indiquée dans les pays étrangers, M. Crozat ne man-
quait pas d'y envoyer ses commissions. I^ vente du
cabinet de milord Sommers, à Londres, et celle de
M. Vander Schelling, à Amsterdam, ont augmenté
son cabinet d'une infinité de dessins capitaux. Avec
quel regret, ceux qui ont connu particulièrement
M. Crozat, ne lui ont-ils pas souvent entendu parler
du célèbre cabinet de M. Flinck, de Rotterdam, que
milord duc de Devonshire lui avait enlevé l
a Telles sont, à peu près, les acquisitions que
M. Crozat a faites en France et dans les Pays-Bas.
G
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— »2 —
Mais, tout importanteii qu'elles sont^ elles ne parais^
sent pas cependant comparables à celles qu'il a feites
en Italie. Dans le voyage qu'il y fit, en 1714^ il rap-
porta de ce pays des trésors en fait de dessins. En
passant à Bologne» il acheta des héritiers des sieurs
Boschi leur cabinet tout entier^ qui venait originai-
rement du comte Malvasia. 11 trouva^ à Venise^ chez
M. Chelchelsberg, des tôtes au pastel^ et d'autres
dessins du Baroche, qui sont sans prix. A Rome, il
recueillit la collection de dessins de Carlo Degli
Oechiali; celle d'Augustin Scilla» peintre sicilien,
qui contenait un grand nombre de dessins de Poly-
dore de Garavage , et celle du chanoine Yittoria,
Espagnol, élève et ami de Carie Maratte. Mais l'occa-
sion où il fut, ce semble» le mieux servi par la for-
tune^ ce fut dans la découverte qu'il fit à Urbin,
d'une partie eonsidérable de dessins de Raphaël» tous
d'une conservation parfaite, qui se trouvaient en-
oore entre les mains d'un descendant de Timoihée
Viti, l'un des plus habiles disciples de ce grand
peintre. J'ignore en quel temps Mi Crozat vit passer
dans son cabinet les dessins qui viennent des sieurs
Moselli, de Vérone, et le recueil qu'avait formé un
ordinal de la maison de Santa-Croce, qui vivait à
Rome dans le dernier siècle ; mais ce qui est certain,
ces deux collections ne contenaient que des dessins
excellents. M* Crozslt, dé retour à Paris, continua
d'entretenir des correspondances en Italie, et il
en fit venir, en différents temps, la collection
entière du sieur Pio» de Rome; celle du sieur
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— «8 —
Lazari^ dé Venise) du chevalier Ascagne cidla Penna^
de PérousC; dont il est parlé avec éloges dans la
description des peintures de c^te ville par le père
Morelli; et enfin^ le beau ehoix de dessins que Lau«
rent Pasinrili, fameux peintre de Bologne, s'était
£iit pour lui-môme, avec un goût digne de son sa-
voir : à quoi il faut ajouter les dessins de Dom Lâvio
Odescalobi, qui furent donnés à M« Crozat, lorsque
Se Â. R. le duc d'Orléans, régent, acheta les tableaux
de ce prince. -^Ge ne sont pas» comme on le voit,
des dessins achetés un à un ) ce sont des cabinets
entiers, et des cabinets de première réputation qui
se sont réunis chez M. Grozat, et qui ont fait du
sien le plus grand cabinet de dessins qui, on oae
le dire, ait jamais été. Je me borne à cet éloge, et
je pense que je ne puis aussi mieux louer celui qui
a possédé de si belles choses* On ne se détermine
à les rassembler qu'autant qu'on les aime, et qu'on
en sait connattre le prix. Mais, ce qui achève l'éloge
de M. Crozat et qui lui est infiniment honorable, il
n'aimait point ses dessins pour lui seul; il se &isait,
au contraire, un plaisir de les faire voir aux ama-^
teurs toutes les fois qu'ils le lui demandaient, et U
ne refusait pas même d'en aider les artistes. »
Mariette ne s'est pas borné à donner une sèche
nomenclature des dessins de M. Grozat; il a fiait
précéder l'œuvre de chaque mettre de réflexions
critiques, dans lesquelles la manière de Tartiste est
appréciée avec justesse. Ses jugements sont d'au-
tant plus {Hrécieux, qu'ils portent sur un grand
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— 84 ~
nombre do maîtres dont les dessins sont difficiles à
réunir '•
Lorsqu'on parcourt le catalogue Crozat, on est
frappé de Timmense somme que l'acquisition de
tant d'objets d'art dut coûter à cet amateur. La divi-
mou des fortunes ne permet plus guère de nos jours
de semblables dépenses : pour faire un tel sacrifice à
Tamour du beau, il faut non-seulement être riche
et avoir le goût de la curiosité, comme on disait
dans le dernier siècle , mais il faut en outre pouvoir
disposer librement d'une fortune considérablct Telle
était la position de M. Crozat; et on peut dire qu'il
ne vécut que pour créer et augmenter sans cesse sa
collection. Mais il est triste d'ajouter, que cette
réunion immense de tant d'objets si remarquables
fut complètement dispersée après sa mort. Tel est
le sort qui est réservé inévitablement à toutes les
collections faites par les particuliers. Leurs héritiers
n'ont pas les mêmes goûts ; et d'ailleurs ils ne sont
pas assez riches pour pouvoir se passer de l'énorme
capital enfoui dans des tableaux, des livres ou des
gravures. D'autres causes amènent également la
dispersion des galeries fondées par des princes. C'est
ainsi qu'en 1 791 , des appréhensions politiques, trop
justifiées par les événements, déterminèrent la vente
des pierres gravées, venant en grande partie du
cabinet Crozat, tableaux, statues composant la gale^
rie du duc d'Orléans, au Palais-Royal. Ces objets
* Voyez, à Tappendice, les réflexions de Mariette.
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— 85 —
foiit aujourd'hui rornement des principales coUec*
lions de Faristocratie britannique.
Le catalogue Crozat, bien accueilli par les con-
naisseurs^ fut suivie à quatre ans d'intervalle^ de la
réimpression donnée par Mariette, en 1744, « du
Recueil d'estampes, d'après les tableaux des peintres
les plus célèbres d'Italie, des Pays-Bas, et de France,
et qui sont à Aix, dans le cabinet de M. Boyer-d'A-
guîlles, procureur général du roi au parlement de
Provence, gravées par Jacques Cœlemans, d'Anvers,
par les soins et sous la direction de M. Jean-Baptiste
Boyer-d'Aguilles, conseiller au même parlement. »
Cette réimpression n'était pas uniquement une
reproduction de la première édition de ce cabinet,
publiée à Aix, en 1709; Mariette y avait ajouté plu-
sieurs planches qui ne figuraient pas dans le pre-
mier recueil , et une description, donnée par lui-
même, de chaque tableau, contenant le caractère de
chaque peintre.
La savante ville d'Aix est certainement l'une des
cités qui ont le plus contribué à introduire en France
le goût des sciences et des arts. Tout le monde con-
naît les travaux de Peiresc, ses voyages, ses liaisons
avec les plus célèbres artistes ses contemporains:
Pierre de Cortone, en Italie, Rubens, en Flandres,
Pierre Puget, à Marseille j la correspondance qu'il
entretenait avec les hommes les plus distingués de
tous les pays, son activité infatigable à se procurer
et à réunir à Aix, dans sa maison, non-seulement les
plantes les plus rares alors, mais aussi les œuvres
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— 86 —
dae arts et des sciences. L'exemple qu'il donnait à
ses concitoyens trouva des imitateurs; et, parmi
eux, Jean-Baptiata Boyer-d'Aguilles fut le plus
illustre. Lié ayee le grand Puget, Boyer-d'Aguilles
atait eu le bonheur d'obtenir de cet artiste ,
peintre, sculpteur et architecte comme Michel-
An^, le plan complet de la reconstruction et de
la décoration de Vbôtel d'Agttil1e$ , à Aix , dont
malheureusement il ne reste plus q^e des ruines.
C'est là que Jean-Bjdptiste Boyer avait répni une des
plus intéressantes collections de tableaux des diffé*
rentes écoles, achetés dans ses voyages, et plus tard,
par rintermédiaire de ses correspondants, en Italie,
dans les Pays-Bas^^ et à Paris même. Mais, comme
à un goût très-vif des belles choses, Boyer-d'Aguilles
joignait un talent distingué pour la gravure, il ré-
solut de laisser à la postérité le témoignage le plus
fidèle de son amour pour les arts, en faisant graver
sous ses yeux les principales œuvres de sa collection.
L'artiste qu'il chargea de ce grand travail fut Jacques
Cœlemans, d'Anvers, élève de Corneille Vermeulen.
Appelé à Aix, vers 1 694, Cœlemans employa quinze
années consécutives à reproduire au burin les
œuvres des principaux maîtres qui figuraient dans
le cabinet de son patron. Pendant ce laps de temps,
Cœlemans, toujours soutenu par l'ardeur de Boyer^
d'Agnilles, et dirigé par ses conseils, grava près de
cent planches, qui ne sont pas toutes égal^rr^ent re-
marquables, mais dont quelques-unes ne Iq cèdent
en rien à ee que la gravure « produit de pl^ parfait.
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-^ 87 ^
Il m fut pQ8 àonïïé ap magnifique amateur du jqihf
àê la réalisation de ses désirs : tout était prêt pour la
publication de sou eabinet» lorsque la mort vint \e
surprendre, le A oetobre 4709. Le graveur, obéissant
à la pensée de son Mécène, publia seul, la même
année, la roQu^il auquel sa réputation devait rester
attachée»
C'est ce recn^l que Warietteréimpriina, en 4744,
avea quelques cbangei^ents. Il dut, sans doute, c^t
avantage à la liaison du o^arquis d'Ârgens, petit-fils
de Jean-Qaptiste Bayer-d'Àguilles, aveclecointede
Caylus. Grâces à ces relations, Mariette put recueillir
sûrement toutes les traditions qui se rattachaient à
la collection du conseiller au parlement d'AiiCi et
les notices dont il a enrichi les planches gravées eo
:)qquièrent doutant plus de prix. L'ay^rU^sement^
placé par Mariette en t^te de sa puUic^tion» en
explique l'origine :
a .,,. Les estampes gravées par las soins de
M. Boyer-4'Aguilles, et d'après les tableaux de son
cabinet, annoncent presque toutes des artistes illpar
très, Le^ sujets en son|^ intéressants, et ce qui e^ un
grand préjugé en faveqr d'une telle collection, elle
s'est faite dans le temps pii^meque vivaient la plu'-
part des peintres qui y pcQupent une plaae. Un pareil
choix ne pouvait être que l'ouvrage d'un anmtenr
dont le goût fin et délicat égalait un amour yif poup
les be^nx-arls- M. d'Âguilles fut ce connaiss^^pr. U
était né avec de l'attrait pour la peinture; mais cette
inclifiaiion n^turi^lle se changea en peu de t^mps en
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— 88 —
une passion dont il ne lui Ait pas possible de répri-
mer Fardeur, lorsqu'ayant fait le voyage d'Italie, la
vue des merveilles qu'on rencontre dans ce pays,
la fréquentation des habiles gens qu'il y connut,
eurent achevé de fortifier son goût^ et qu'elles eurent
multiplié ses connaissances. M. d'Âguilles ne se
contenta pas cependant de voir et d'admirer; il
voulut, en quittant l'Italie, se faire un fond qui pût,
en quelque façon, le dédommager des belles choses
dont il ne lui serait plus permis de jouir. Il recueillit
quantité de tableaux, il acheta des estampes, des
dessins, des sculptures qu'il apporta à Aix, et dont
il se fit, pendant le reste de sa vie, un amusement
d'autant plus permis, que son amour pour les beaux-
arts, quelque vif qu'il fût, ne lui fit jamais perdre de
vue les devoirs du magistrat.,. Profitant des leçons
des personnes de l'art, et en particulier des avis du
célèbre M. Puget, qui a fait l'honneur de la France,
il devint insensiblement quelque chose de plus qu'un
connaisseur parfait ; car, non-seulement il se vit en
état de porter un jugement sain sur les ouvrages,
il put encore la plume, le pinceau, et le burin à la
main, en produire lui-même, que des gens consom-
més dans l'art n'auraient pas eu honte d'avouer... »
La seconde édition du cabinet d'Aguilles contient
cent planches, dont quelques-unes sont dues au
burin de ce véritable amateur : ce sont celles qui ne
portent pas de nom de graveur et qui sont marquées
d'une étoile. Boyer-d'Aguilles a gravé, entre autres,
le frontispice f le portrait de la maîtresse de Paul
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— 89 -
Vérohèse et la Voio) de celui qui crie dans le désert,
d'après Ànnibai Carrache; Cœlemans a gravé tout
le reste. La manière de ce graveur est gënéralement
trop noire; quelquefois aussi elle est lourde et
indécise; mais, ainsi que le fait remarquer Mariette/
« si elle n'avait pas toute la pureté de certains beaux
burins, elle était fondue et propre à faire de l'effet,
surtout lorsque les tableaux qu'elle avait à rendre
étaient bien colorés ou entendus de clair-obscur. »
Ce jugement est fort juste; aussi est-il à remarquer
que Cœlemans excelle surtout à rendre Rubens. Le
beau portrait d'un docteur de Louvain^ qu'il a gravé
d'après ce maître , en est la preuve la plus remar-
quable* Il en est de même de la Reine des Anges^
d'après Van Dyck.
?; Mais l'œuvre de ce recueil la plus digne d'être
admirée^ nous paraît être le magnifique portrait du
poëte Malherbe , d'après Finsonnius. Dans ce por-
trait, saisissant d'expression , de finesse de pointe
et de clair - obscur , la belle figure du poëte se
montre un peu mélancolique, et rappelle ses vers si
connus :
« Elle était de ce monde, oii les plus belles choses
c( Ont le pire destin »
On sait que Jean - Baptiste Boyer, un des ancêtres
du patron de Cœlemans, mort doyen du Parlement
d'Aix, en 1637, était beau-frère de Malherbe; ils
avaient épousé les deux sœurs. Les livres et les ma-
nuscrits de Malherbe passèrent plus tard, à titre
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— 90 —
d'héritage, dans la famille Boyeri avei) }e portpait
peint par Finsonaîus, La gravure de ce portrait
fait le plus graqd boaqeur à Cœlaq^an^, et si toutes
les autres planches étaient à cett^ hauteur, Vartiate
ne mériterait que des éloges. Mais il n'a pas égale^
qient hien rénssi à rendre les ta}>leauii. d^ autres
peintres qu'il avait à r^roduire. Quelque^ - ui)8
laissent beaucoup h désirer; pous citerons pptra
autres les paysages de Castiglione , qui sont aaAes
mal rendus. Néanmoins, lorsqu'on réfléchit que ee
graveur, dans l'espace de moins de quiii^ie anneasi
a pu buriner les œuvres les plus diyefseçi j depuis
celles de Raphaël, du Titien, de Paul Yéropèse, de
Rubens, du Puget, du Poussin et du Guaspre, jus-
qu'aux fleurs de Mario Nuzzi, aux batailles du Car*
quozzi, aux paysages deVanderCabel, et aux destins
de La Fage, il est impossible de ne paa ôtr9 frappé
de l'étendue de sa science et de la v^riét^ de son
génie. Cette flexibilité apparaît surtout, dans dgiix
compositions qui ne rentrent pas parmi cibles qu0
le graveur réussissait le mieux à rendre , nous vou-
lons parler du Parnasse de Lesueur, d'après un
dessin de ce maître , et du David vainqwur de Go-
liathy couronné par la Renommée^ d'après le ppussin.
Ces deux magnifiques sujets reproduisent dignement
les éminentes qualités qqi distinguent les deux c^e^
de l'école française, et si l'on trouve dans l'crovre
du Poussin toute la force , toute la beauté de son
style, dans son exprei^ion la plus él^Viéd, le éeaain
de Lesueur n'est pas m^ins étonnant, ^t il soutî^tt
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— 94 -^
s%m déeavaptage, la comparaison avec le souveniF
du Parnasse de Raphaël.
On voit quels trésors Jean-Baptiste Boyer-d'A-r
giiilles avait su Féuntr dans son cabinet. Si, dans la
suite des ten^ps» cette collection a été dispersée, à
ce point qu'on a peine à retrouver de nos jonr*
quelques-uns des tableaux qui en faisaient l'orneT
ment, néanmoins, plus heureux que tant d'autres,
le célèbre amateur d'Aix revit dans les gravures de
Gœlenaans et dans ses propres œuvres, et la publi*
cation de Mariette permet d'apprécier son goût
éclairé et le noble emploi qu'il sut faire de sa for-
tune ' .
Quelque temps après la réimpressbn du cabinet
de Boyer-d'Aguilles , Mariette fut consulté par le
chevalier Gaburri, de Florence, dans une circon-
stance qui montre quelle estime les plus savants
Italiens savaient faire de ses connaissances pro-
fondes, sur tout ce qui se rattachait à la biographie
des grands artistes de ce pays et à l'histoire de leur$
CBuvres.
Le célèbre antiquaire Gorî, qui a fait revivre tant
de monuments y tant d'inscriptions ^e l'ancienne
ËtFuHe, et auquel toutes les gloires de la Toscane
étaient également chères, avait résolu de publier une
^ Voyez dans le premier volume des peintres provinciaux par M. de
Pointel de Cbennevières, p, 97 et suiv., les chapitres consacrés a
J.-B. Boyer-d'Âguilies ; voyez aussi au cabinet des estampes, Biblio-
thèque impériale, l'édition de son cabinet publiée par Mariette en
^aôë Mi*foUo.
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— 92 —
nouvelle édition de la vie de Michel-Ange, par G)n-
divi, en l'accompagnant d'explications propres à
faire apprécier le génie de l'artiste. 11 ne paraît pas
que Gori fut personnellement lié avec Mariette; mais
la correspondance que ce dernier entretenait depuis
longtemps avec Gaburri, leur ami commun, lui
permit d'entrer en relations avec l'amateur français.
H lui fit demander par Gaburri des annotations sur
la biographie de Michel-Ange et sur ses œuvres.
Mariette s'acquitta de cette tâche avec cet esprit de
critique et de sagacité, ce goût sûr, cette profondeur
et cette variété de connaissances acquises, qu'il
savait apporter dans de semblables matières. Les
notes de Mariette parurent si remarquables à Gori,
qu'il se décida à les publier avec le premier volume
de la vie de Michel-Ange, qu'il fit paraître à Florence,
en 1746. Mariette ne s'attendait pas à l'honneur de
voir publier son travail. Dans une note de sa main,
qu'il a écrite sur l'ouvrage que Gori lui envoya , et
qui est aujourd'hui à la Bibliothèque impériale,
après avoir relevé quelques erreurs échappées à
Gori dans le corps de l'ouvrage, il ajoute : « M. Gori
se trompe encore, lorsqu'en rendant compte, dans
la préface, des additions qui enrichissent son édition,
il me fait l'honneur, à la page xvn, de m'assigner la
qualité de peintre; elle ne m'appartient pas; je me
contente de celle de libraire et d'amateur. — Autre
négligence : Je me nomme Pierre-Jean, et il ne me
nomme que Pierre. Tout cela vient de ce qu'il m'a
fait imprimer sans me consulter, et c'est de quoi
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— 93 —
j'aurais à me plaindre. Ce n'est pas que je désavoue
ce que j'ai écrit; je ne crois pas m'étre trompé
dans la discussion des faits que j'ai rapportés* Mais
si j'eusse pensé qu'on dût rendre publiques ces ob-
servations que m'avait demandées M. le chevalier
Gaburri, peut-être n'y aurais-je rien changé pour
le fonds ; je le» aurais seulement pu étendre davan-
tage, et je les aurais au moins travaillées avec plus
de soin. Elles n'y auraient que gagné, et elles
m'auraient fait plus d'honneur. »
Ces scrupules d'une véritable modestie n'enlè-
vent rien au mérite des réflexions critiques de
Mariette sur Michel-Ânge : elles sont bien dignes
d'être consultées. On y voit qu'il avait étudié à fond
l'artitalien, et particulièrement tout ce qui, de près
ou de loin , pouvait avoir quelque rapport avec la
vie et les œuvres des chefs des diflérentes écoles de
ce pays. Pour donner une idée de l'opinion de Ma-
riette sur Michel-Ânge, nous citerons ici son
appréciation du Jugement dernier de la chapelle Six-
tine :
Cl Par rapport au tableau du Jugement dernier, on
a reproché deux choses à Michel-Ânge : qu'il avait
blessé l'honnêteté en y introduisant une si prodi-
gieuse quantité de figures nues dans toutes sortes
d'attitudes , sans égard pour la sainteté du lieu ni
des personnes ; et qu'il n'était pas moins blâmable
d'avoir mêlé le sacré avec le profane, en introdui-
sant dans un sujet chrétien la barque de Caron et
d'autres fictions empruntées du paganisme. — Â cela
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- 94 —
on peut répondre, que pendant longtemps ce mé-
lange monstrueux a eu lieu en Italie. Témoin Dante,
Pétrarque, l'Arioste, Sannazar. Michel -Ange est
donc excusable de s'être donné , en peinture , une
licence que tant de grands hommes se permettaient
en poésie. On ne croit point pécher, quand m peut
s'autoriser d'exemples reçus. Or Michel-Ange, en
représentant son Caron, suivait les idées de Dante,
dont il était grand admirateur» Le génie prodigieux
de ce grand poète se retrouve, pour ainsi dire^ dans
le Jugement dernier de Michel-Ange. —Quant au pre-
tnier reproche, il est plus difficile d'excuser Michel-
Ange. En tous pays , en tous temps , pour quelque
motif que ce soit , il n'est pas permis de rien faire
qui puisse nuire aux mœurs, ni qui soit contraire
à la religion. Par conséquent ^ Michel-Ange est fort
repréhensible d'avoir exposé tant de nudités à dé-
couvert, et surtout dans un lieu destiné au culte
divin. — 11 voulait montrer son savoir, mais à quelles
conditions? Aussi délibéra-t-on , dans la suite ^ de
faire effacer la peinture, sous le pontificat de Paul IV)
si on la laissa subsister, ce ne fut qu'au moyen de
quelques draperies dont on fit couvrir les parties les
plus obscènes par un peintre (Daniel de Volterre),
qui en acquit le nom de Braghettone. Un de ceux
qui s'est le plus élevé contre Michel --Ange sur ce
sujet) est Louis Dolce, dans son dialogue sur la pein^
ture, intitulé : l'Aretino. Vous pourrez voir toutes
les raisons qu'il met dans la bouche de TArétin.
11 aurait pu, ce me semble > choisir un auteur plus
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reëpèctftble; et d'ftilleurd l'Ât-étifi était lié d'amitié
aTèe MîcheUAiige, au pdfit de Itiî arbir éirroyé une
idée pour le tableau du Jugement dernier. »
Mariette a raison de blâmer les nudités introduites
par l'artiste florentin dans son tableau peint sur
leà murs de la chapelle Sixtine, et de s'étonner en
même temps que TÂrétln en ait ïk\t la critique.
Peut-être, TArétin voulut4l se Tenger du dédain
avec lequel le fier Buonarotti avait reçu l'idée qu'il
lui àrait envoyée pour repréaentèr le Jugemmt der^
nkr^ ainsi que nous l^arouis raconté ailleurs '•
En e:Kpliquant les particularités leâ plus obscures
de la vie de Michel-Aiige, et en signalant ses œuvres
les moins connues, Mariette ne manque pas d'indi-
quer lès dessins qu'il possédait de ce grand homme.
U vante avec complaisance le fhmeut dessin de cette
main attribuée alors au Buônarotti, mais que des
connaisseurs de notre temps ont cru devoir restituer
à Anuibal Càrrache. Condivi, dans sa biographie de
Michel -Ange, i*aconte que le cardinal de Saint-
Georges, ayant envoyé demander à l'artiste florentin
s'il était réellement l'auteur d'une statue de Cupi-
don, qui lui avait été vendue pour antique^ Michels-
Ange ne fit autre chose que de prendre une plume,
dessiner une main et la donner, pour preuve de la
vérité du ftiit ^ Ce dessin, acheté en Italie par
Jabach, passa entre les mains de M. Bourdaloue, que
Mariette qualifie de fameux curieux^ et fut acheté
^ Histoire des plus célèbres amateurs italiens, i^, 345 et suiv.
* Condivi, § xviii; voyez aussi le catalogue Croint, p. 4.
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— 96 —
ensuite par Crozat, du cabinet duquel il parvint à
Mariette. Gravé par le comte de Caylus, et litho-
graphie de nos jours pour la vie de Michel-Ânge de
M. Quatremère de Quincy, il est maintenant au
Louvre. Mariette était convaincu de son authen-
ticité. Il écrivait à Bottari, le 4 août 1758 * : ce J'ai
mis à part une estampe gravée par le comte de
Caylus, de la fameuse main faite par Michel-Ânge,
de laquelle j'ai le dessin original. C'est une estampe
rare, parce qu'on ignore ce qu'est devenu le cuivre;
mais, par hasard, j'en possédais deux épreuves, et
je partage avec vous, avec le plus grand plaisir. »
Bottari, de son côté, ne doutait pas de l'origine de
cette main, et il fit insérer la reproduction de la
gravure du comte de Caylus, dans le VP volume,
p. 69, de l'édition qu'il publia deVasari, édition
pour laquelle il mit fréquemment le savoir de Ma-
riette à contribution. — Malgré l'autorité qui s'at-
tache à l'appréciation de connaisseurs aussi exercés
que Crozat, Mariette et Bottari, nous devons avouer
que le dessin de cette main, quoique beau, ne nous
a jamais paru mériter l'élc^e extraordinaire qu'on
en a fait dans le dernier siècle. Gaburri, en deman-
dant à Mariette de lui envoyer la gravure de cette
main, lui disait, dans une lettre du 4 octobre 1 732 ' :
« Je sais bien que M. Crozat possède un très-grand
nombre de dessins tous beaux et rares, mais n'eût-ii
que cette seule main, elle suffirait à elle seule pour
« T. m, n«ccxxiv, p. 540-541.
* Bottari, 1. 11, ii« xcix, p. 359.
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— 97 —
le rendre célèbre, comme il Test dans le monde en-
tier, parce qu'elle est véritablement un trésor, »
M. Quatremère de Quiiicy, dans sa Vie de Michel-
Ange % après avoir raconté, d'après Condivi, l'anec-
dote du Cupidon du cardinal de Saint-Georges^ nous
montre le Buonarotti improvisant cette main à la
plume, et ajoute que « c'est à ce trait plein de savoir
et de hardiesse qu'on peut appliquer le proverbe
latin ex ungue leonem. » — Sans chercher à savoir
si ce dessin est réellement de Michel-Ânge ou de
l'un des Carraches, comme on le prétend aujour-
d'hui, nous ne pouvons y voir qu'un trait jeté à la
hâte, hardi, mais lourd et surchargé, et ne méritant
pas tant de bruit. Nous comprenons qu'on reste en
extase devant les mains de la Joconde de Léonard de
Vinci; car il est impossible de rien imaginer de plus
parfait comme art, de plus délicat, de plus vivant
comme nature; mais la main attribuée au Buona-
rotti ne sera toujours qu'une ébauche qui ne peut
donner aucune idée du génie du peintre de laSixtine,
ou du sculpteur du Moïse de Saint-Pierre-aux-Liens.
Mariette possédait, de l'auteur du Jugement der--
nier, d'autres dessins dont l'authenticité n'est pas
contestable. Le musée du Louvre en a recueilli une
partie. On y peut admirer entre autres celui de David
combattant Goliath ; celui de la Vierge destinée au
tombeau des Médicis à Florence. On y voit aussi une
tête de Faune ou Satyre de grandeur presque natu-
* p. 18.
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— 98 —
relie, que Micbel-Ange a dessinée à la plume avec
tout l'art et la science dont il était capable, ainsi que
le dit Mariette *, « sur une autre tête de femme
au crayon rouge, qui avait été dessinée précédem-
ment sur le même papier par un pauvre ignorant,
peut-être le fameux Menighetla di Val d'Arno, dont
parle Vasari. On voit encore paraître au travers du
beau travail de Michel-Ange, cette tête de femme
au crayon rouge, qui était aussi de profil, et il y a
apparence que celui qui Taura faîte, étant venu
demander à Michel-Ange qu'il la lui corrigeât, celui-
ci, pour se moquer, aura transformé la tête de femme
en une tête de Faune ; parce qu'effectivement l'autre
était si mauvaise, qu'il n'était pas possible de l'amé-
liorer en y ajoutant seulement quelques traits. Peut-
être aussi que Michel-Ange se sera réjoui ainsi aux dé-
pens de quelqu'un de ses condisciples, qui travaillait
en dépit de Minerve; car, examinant la manœuvre
du dessin, je trouve que le maniement de la plume
tient beaucoup de la manière de Michel-Ange dans
sa jeunesse. Il arrangeait alors ses tailles avec plus
de soin, son dessin imitait davantage la gravure que
lorsqu'il fut parvenu à un âge plus mûr. Quoi qu'il
en soit, ce badinage de Michel-Ange est une chose
curieuse. »
* Dans ses observations sur le § xlvii de la Vie de Michel- Ange
par Gondivi. Ges observations existent au cabinet des estampes,
parmi les manuscrits de Mariette. Elles viennent d'être imprimées
dans VAbecedariode Mariette, que publie M. de Ghennevières, à la
suite des Archives de Vart français^ 4 8521, p. 208 et suiv.
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— 99 —
Nous avons dit que les observations de Mariette
sur Michel -Ange furent réunies à l'édition que le
savant Gori donna en 1 746, à Florence, de la vie de
cet artiste par Condivi. La même année, Mariette
adressa au ramte de Caylus une lettre sur la fontaine
de la rue de Grenelle, au faubourg Saint-Garmain,
que le Imreau de la ville venait de faire exécuter par
le sculpteur Bouehardon ^
Né à Chaam<mt en Bassigny, en 1698, Edme
Bouchardon, après avoir étudié la sculpture chez
Constou le jeune, et remporté le grand prix de TAca-
démie, le 29 août 1722 *, partit, comme pension-
naire du roi, pour Rome, où il resta plus de dix
années, « livré, avec ardeur, comme le dit le comte
de Caylus, à l'antique, aux grands mattres modernes
et à la nature. On ne peut rendre compte du nombre
des études qu'il avait faites dans tous les genres à
Rome, et il est certain que, par goût et par raison,
il en fit sa principale occupation pendant son séjour.
Aussi était-il en état d'exécuter le plus grand comme
le plus petit objet, avec une égale facilité et un égal
degré de perfection. » Les pierres gravées du Cabi-
net du Roi, qu'il avait dessinées pour le comte de
Caylus, en sont une preuve. Ce recueil fut donné
par le comte à son ami Mariette, et devint plus tard
* Cette lettre ne fût iraprimée qu'en 476^, à la suite de la vie
d'Edme Boucbardon, par le oomte de Gaylud; petit in-lâl.
' Son morceau de réception à l'Académie, en 4745, Jésus-Christ
portant sa croix, est au Louvre, dans la salle de la sculpture fran-
çaise qui porte 8on nom.
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— 100 —
rornement du Traité des pierres gravées ^ sur lequel
nous reviendrons.
De retour à Paris ^ vers 1733, Bouchardon y
vécut dans Fintimitë de ces deux illustres amateurs,
toujours empressés à encourager le véritable talent.
Il dut à leur appui d'être choisi, trois ans plus tard,
par M. de Mau repas, alors secrétaire d'État de la
maison du roi, pour dessinateur de TAcadémie des
inscriptions et belles-lettres. 11 remplit cette fonc-
tion jusqu'à sa mort, arrivée en 1 762, de manière,
dit le comte de Caylus, à faire honneur aux médailles
que la France a frappées sur ses dessins.
Mais c'est surtout comme sculpteur que Bou-
chardon a laissé une réputation justement méritée, et
la fontaine de la rue de Grenelle, au faubourg Saint-
Germain, qu'il fut chargé d'exécuter, est un témoi-
gnage éclatant du talent de cet artiste dans la sta-
tuaire et la décoration monumentale.
Mariette nous apprend, dans sa lettre du comte
de Caylus, que la première pierre de cet édifice fut
posée sur la fin de Tannée 1739, et qu'il fut entière-
ment terminé au commencement de 1746. Ou sait
que cette fontaine « représente la ville de Paris, assise
sur une proue de vaisseau et regardant le fleuve de
la Seine et la rivière de la Marne, qui, couchés à ses
pieds, paraissent eux-mêmes se féliciter du bonheur
qu'ils ont de procurer l'abondance et de servir d'or-
nement à la grande ville qu'ils baignent de leurs
eaux. La Seine, en tant que fleuve, est représentée
sous la figure d'un homme robuste, qui tient un
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— 101 —
aviron et qui a derrière lui un cygne se jouant parmi
les roseaux. La Marne est figurée par une femme,
qui a dans la main une écrevisse; et Ton remarque
auprès d'elle deux canards qui sortent encore d'entre
les roseaux, etc. »
On peut voir tout au long la description que fait
Mariette de cette fontaine, et les éloges qu'il adresse
à Bouchardon : <( Ce qui fait que l'oeil, dit-il, en cou-
sidérant ce bel édifice^ jouit d'un agréable repos,
c'est la justesse et l'élégance des positions, c'est le
parfait rapport de toutes les pailies les unes avec les
autres; c'est que tout y prend la forme pyramidale,
si recommandée^ si bien mise en pratique par le
fameux Michel- Ange... La grande richesse de cet
édifice vient de son extrême simplicité; et l'on y voit
éclater de toutes parts ce goût pur de l'antique, ce
goût solide et sage que donne seule l'étude de la
belle nature. » Ces éloges sont en grande partie
mérités : non pas que l'ordonnance générale et le
style des ornements^ et en particulier des statues,
aient, comme le croyait Mariette, beaucoup de rapport
avec l'antique : au contraire, nous louerons Bou-
chardon d'avoir su donner un caractère propre à ses
figures^ et spécialement à celle de la Marne; carac-
tère qui, loin de leur nuire, montre une véritable
originalité. Quant à l'édifice en lui-même^ il est bien
conçu et bien exécuté; il ne lui manque, pour pro-
duire tout son effet, que d'avoir un plus grand
espace ménagé devant sa façade. Il est fâcheux qu'on
n'ait pas songé, depuis 1746, à faire de cette belle
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— 102 —
fontaine monumentale le point de vue d'une large
place, et qu'on n'ait pas inondé son portique des
eaux du fleuve et de la rivière qu'elle a la prétention
de représenter : avec de l'espace, une perspective
bien ménagée, une grande masse d'eau tombant en
cascade^ cette fontaine ne serait pas inférieure,
comme ensemble, aux monuments de cette espèce
qui décorent les places de Rome. Mais les deux portes
laissées dans ses ailes, en empêchant que les eaux
puissent tomber comme une nappe jaillissante,
nuisent beaucoup à l'effet du monument. Néanmoins,
cette fontaine qui n'a subi aucun changement depuis
plus d'un siècle, circonstance à noter dans notre
pays, peut encore passer aujourd'hui pour nn spé-
cimen remarquable de l'art de la statuaire et de Tar^
chiteeture du temps de Louis XV. Le bureau de la
ville de Paris fut si satisfait de cet édifice, que, sur
la proposition de Micfael-Étienne Turgot, alors pré^
vôt des marchands, il voulut acconl^r à Bouchardon
une pemion viagère de quinze cents livres, en sus
de la somme que la ville avait afibctée aux dépenses
de cette fontaine*.
Bouchardon a joui pendant une notable partie du
dernier siède, de 1733 à 4762, d'une réputation
considérable : on peut même dire qu'il a exercé sur
* Indépendamment de rinscription f^acée au sommet de la fon-
taine, composée en Thonneur de Loui^ XV par le cardinal 4e Fleury ,
et qui a été conservée, ij en existait une autre plus bas, sur la plaque
de marbre entre les deux colonnes. Mariette la rapporte dans sa
lettre, pagp 97.
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— 103 —
Târt de la statuaire une influence décidée. De nos
jours, on a réuni au Louvre, dans la salle qui porte
son nom y ses plus belles statues. Elles présentent,
pour t'étude de l'art français, pendant le dix-huitième
siècle, un intérêt tout particulier. Elles montrent la
profond savoir de Tartiste et son talent supérieur à
traiter le marbre, k en Tas^ouplissant, comme le dit
Mariette, jusqu'à feire sentir la chair môme^ touchée
sans aucune manière, laissant voir toute Texpres*
sion de la peau et toute la justesse des muscla et des
attachements* » Mais il est à regretter que ses figures
affectent le plus souvent des poses et des expressions
qui se ressentent de l'influence de l'époque où il a
vécu. Sji statue de l'Amour n'est pas exempte de ce
défaut : Bouchardoii en a pris l'idée de l'Amour du
Gorrége, qui est maintenant à la galerie de Vienne ^
La statue n'est pas inférieure au tableau du grand
maitre de Parme ; elle &it le plus grand honneur à
l'art français, et montre que, même au milieu d'une
^oque de décadence, la statuaire sut, miteux que sa
sœur la peinture, conserver iniactes les fortes études
qui produisent les belles ëboses. Assurément, per-»
sonne oe niera, en contemplant cette charmante
statue, et en la comparant aux Vénus de JBoucber,
éeloses à la même date^ que Boucbardon ne fut r^té
le véritable dépositaire des saines traditions, de celles
qui ne cèdent pas à la mode d'un moment, mais qui
survivent à ses caprices. Mariette donna, dans le
^ Le tableau du Gorrége a été gravé par Bartdozzi.
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— 104 —
Mercure du mois de mai 1750, une description de
cette œuvre remarquable : on en trouvera le texte à
l'appendice *•
A peu près à l'époque où Mariette écrivait la lettre
sur la fontaine de Grenelle, il reçut de la Rosalba
Carriera un tableau au pastel, témoignage de l'an-
cienne affection qu'elle lui portait. On peut supposer
que la Vénitienne voulut faire ce cadeau à Mariette,
à l'occasion du mariage de sa fille aînée, dont elle lui
fait compliment. Dans une lettre du 5 février 1746',
elle s'excuse, avec sa modestie ordinaire, de la mé-
diocrité de ce tableau qui ne peut être, dit-elle^ ni
beau ni bon, et qui est indigne de lui être offert,
bien qu'elle y ait employé toute sa bonne volonté;
mais il doit savoir que souvent cela ne suffit pas. Elle
prie donc Mariette de l'accepter avec indulgence :
elle n'oublie pas non plus M"*' Dargenon, et lui an-
nonce l'envoi d'un autre pastel représentant un jeune
garçon.
Trois ans plus tard, nous retrouvons une lettre
de la Rosalba, du 23 août 1749', bien différente de
celles dont nous avons précédemment rendu compte.
Les infirmités de la vieillesse étaient venues l'as-
saillir : elle avait perdu la vue pendant plusieurs
années; affliction profonde pour tout le monde, mais
plus difficile encore à supporter avec résignation
• Bouchardon reçut 20,000 livres pour cette statue; voyez Ar-
chives de Varl français, 1. 1, p. 162-164.
* Boltari, t. IV, p. 179, n« cxxvii.
8 /(/em, t. IV, p. 481, n« cxxviii.
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— 105
par un artiste. La pauvre femme ne pouvait donner
à Mariette une preuve plus touchante de son atta-
chement^ que de lui apprendre de sa propre main
la cécité qui l'affligeait^ et en même temps Tespoir
qu'elle conservait de sa guérison. — « Vous avez su
par notre ami commun , M. Zanetti^ lui écrit-elle,
que j'ai été privée de la vue pendant Tespace de
trois années; je vous apprends aujourd'hui de ma
propre main que^ grâce à la bonté divine^ je l'ai re-
couvrée. JevoiSy mais comme on peut voir après
l'abaissement 4es cataractes, je veux dire confusé-
ment; et néanmoins; c'est un grand bien pour qui
a éprouvé le cruel malheur de la cécité. Tant que
j'ai été privée de la vue, je ne m'inquiétais de rien;
et maintenant; je voudrais tout voir, et cela ne m'est
pas encore permis, bien que la dernière opération
ait été faite le 17 de mai (1749). J'éprouve peu de
plaisir maintenapt par le moyen des yeux, et je
n'en espère pas beaucoup dans l'avenir : soyez donc
assez bon pour fairç en sorte que j'en éprouve [)ar
le moyen des oreilles. Faites-moi savoir comment
vous vous portez, et comment vont les personnes
que j'ai eu l'honneur de connaître, et rappelez-moi
à leur souvenir. En particulier, assurez de mon
inaltérable respect M. le comte de Caylus, pour
lequel j'ai eu et j'aurai toujours de Testime et de la
vénération, comme j'ai pour vous la même estime
et la même aflTection. »
Malheureusement, l'amélioration que la Rosalba
avait ressentie de l'opération de ses cataractes ne se
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— 106 —
soutint pas, et elle fut de nouveau frappée d'une
complète cécité. Elle soutint cette terrible affliction,
bien que sans espoir, avec une résignation parfaite.
Ne pouvant plus écrire elle-même, elle emprunta
la main de «a sœur Angela, femme d'Antoine Pellc-
grini, pour remercier Mariette de l'envoi qu'il lui
avait annoncé de son ouvrage sur les pierres gra-
vées : « M. Zanetti, lui disait-elle, le 2 janvier 4 750 S
m'a remi^, il y a environ deux mois, votre lettre du
1 août dernier, qui m'est une nouvelle preuve de
votre obligeance et de votre bonté. Mût k Dieu que
mu vue fût dans l'état que vous croyez : j'en «uis
entièrement privée, et je ne vois plus rien, comme
si j'étais plongée au milieu de l'obscurité d'une nuit
profonde. Songez au regret que j'éprouverai de ne
pouvoir examiner votre beau livre I Ma «œur, les
siens et nos amis^ qui sont très^impatients de le
recevoir, en jouiront, et moi j'aurai seulement le
plaisir d'écouter ce qu'ik en diront. 11 me semble
déjà entendre leur approbation, et tous ces éloges
que mérite une production de votre haute intelli-
gence. Je ne saurais trop vous remercier de cet en-
voi. J'oserai réclamer une autre faveur de votre
bienveillance; ce serait que vous voulussiez bien
me donner le moyen de continuer, au moinfi en
partie, notre correspondance. L'étendue de vos
connaissances &it honneur à votre nation, et je ne
manquerai jamais l'occasion de publier votre mérite.
* Bottari, t. IV, p. 482, n» c^xix.
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— 40T —
P. S. — Je viens de recevoir le livre pour lequd
je vous renouvelle mes vifs remerciements. )>
La Rosalba vëcut encore quelques années sans
recouvrer la vue ; elle s'éteignit à Venise, le 1 5 août
1757, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, après avoir
été, dans le dernier siècle^ la femme artiste le phis
en vogue. Aussi, son biographe, le bon chanoine
Vianelli, termine-t-il sa notice * sur la Rosalba, en
citant à sa louange ces vers de Salvator Rosa :
c( Furon le donne ançor chiare in quest'arte....;
« Ma che T antiche in cio nessun rimembri
« Poiebè le nostre son più dotte^. »
Nous avons dit que les pierres gravées du Cabinet
du Roi; dessinées par Bouchardon pour son ami le
comte de Caylus, avaient été données par ce dernier
à Mariette ; il y avait longtemps qu'il possédait ces
dessins sans les avoir publiés. Mariette avait formé,
dès sa jeunesse, le projet de composer une histoire
de la gravure. Nul, mieux que lui, ne pouvait mener
à bonne fin une entreprise aussi difficile, puisqu'aux
traditions qu'il avait puisée6 dans sa famille, il joi<-
gnait une connaissance profonde des oeuvres des
peintres et des graveurs. Le cadeau que lui avait
fait le comte de Caylus, ses relations avec Bou-
chardon, la vogue qui s'attachait à la gravure en
pierres fine$, depuis qu« M*^ de Pompadoar avait
* Diariodeyila Rosalba, p. 4Q5.
* Satire 3, sur la peinture. — « Les femmes, dans l'antiquité, se
sont également distinguées dans cet art; mais je ne cite ici le nom
d'aucune d'elles^ parce que celles de netre tempe sont plus célé^M'es. »
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— 108 —
pris sous sa protection le graveur Guay, détermi-
nèrent sans doute Mariette à commencer son his-
toire de la gravure par un traité sur la gravure en
pierres fines, art qui a précédé d'un grand nombre
de siècles Fart de graver au burin, sur cuivre ou
autrement. 11 travailla pendant plusieurs années à
cet ouvrage, et ne se décida à le publier qu'après y
avoir été encouragé par les éloges de ses amis les
plus compétents. Ce traité parut en 1 750, en deux
volumes in-quarto, de l'imprimerie de l'auteur, avec
des vignettes et un frontispice dédié à Louis XV,
dessiné par Bouchardon et gravé par P. Soubeyran.
Dans l'origine, Mariette voulait se borner à donner
au public les seules pierres gravées du Cabinet du
Roi,, celles dont il possédait les dessins exécutés par
Bouchardon. Mais ses amis se réunirent à l'exhorter,
comme de concert, à pousser plus loin ses recherches;
aucun auteur n'ayant, jusqu'alors, traité la matière
avec une certaine méthode, ni dans l'étendue cou*
venable. Mariette se soumit à leur décision, princi*
paiement due à l'influence du comte de Caylus : il
forma donc un nouveau plan, et voici celui qu'il
adopta. Nous en empruntons l'exposition à l'aver-
tissement qui précède son traité.
11 suit pas à pas l'origine et les progrès de la gra-
vure chez les anciens; il examine l'usage qu'ils fai-
saient des pierres gravées pour les sceaux et les
cachets, les bagues et les anneaux, les bracelets, les
agrafes et autres ornements, et il découvre, chemin
faisant, à quel point ils en ont porté le goût, l'estime
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— 109 —
et le prix. Il s'attache ensuite à distinguer les diffé-
rentes manières de graver des Grecs, des Romains
et des autres anciens peuples, et à rendre cette diffé-
rence palpable aux yeux des amateurs, en leur dé-
voilant tout ce qui la caractérise; et ne se laissant
toucher que par ce qui lui paraît être véritablement
beau, il n'hésite pas plus à marquer les incorrections
de certaines parties d'ouvrages, admirables d'ail-
leurs, qu'à en relever l'élégance et les finesses.
De la manière de graver des anciens, Mariette
passe à celle des modernes qui ont fait revivre cet
art précieux : il les juge avec la même impartialité;
et si ces derniers sont les seuls sur la vie et les ta-
lents desquels il se soit un peu étendu, c'est qu'il
li'a pas eu les mêmes secours, par rapport aux an-
ciens artistes, dont on ne trouve communément que
le nom dans l'histoire, ou sur les ouvrages mêmes
qui sont sortis de leurs mains.
Après avoir traité des articles si intéressants^ il
était naturel que Mariette donnât une notice som-
maire des diverses sortes de pierres fines, que les
anciens et les modernes ont également employées
pour servir de fond et de base à leurs gravures.
Mais il n'en parle que relativement à son objet,
sans s'engager dans des discussions physiques et
d'histoire naturelle, qui n'étaient pas de son res-
sort.
Il développe ensuite la pratique de l'art de graver
sur ces pierres; il l'enseigne, en quelque sorte, par
le soin qu'il prend de détailler tous les procédés
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— 110 —
du grayeuf, et de décrire la farme^ la position et
remploi des outil» cpii lui soat propres.
Mariette explique aussi comment ou panrient à
imiter 9 à contrefaire avec des verres de couleur ou
autres sortes de pâtes^ les véritables pierres gravées ;
la manière d'en tirer des empreintes ^ pour en former
à peu de frai^ des suites nombreuses, aussi instruc-
tives que les originaux mêmes; ne dédaignant sur
ce sujet rien de ce qui peut contribuer à l'exacte
GonjDai$sance d'un art qui mérite d'être approfondi.
Le traité de Mariette est terminé par un catalogue,
ou bibliothèque raisonnée de tout ce qui^ jusqu'à la
composition de son traité, avait été écrit et publié sur
les pierres gravées : traités généraux, descriptions
de cabinets^ recueils de gravures, dissertations par-
ticulières, livres même où ce n'est que par occasion
et comme accidentellement qu'il se trouve des
pierres gravées ; rien n'est omis. Il s' efforce de don-
ner une idée précise de chaque ouvrage, de mar-
quer ce qu'il y a de singulier, les différentes étions
qui en ont été faites, le succès qu'elles ont eu, les
disputes qu'elles ont quelquefois fait naître parmi
les gens de lettres^ le jugement que les savants en
ont porté : et s'il s'est permis de dire aussi ce qu'il
en pensait, il a toujours cherché à le faire sans
prévention.
Tout le second volume est consacré à la représen-
tation des plus belles pierres gravées en creux du
Cabinet du Roi. 11 est précédé d'une notice historique
très-intéressante sur cette célèbre collection, notice
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— m —
qui coutieiit toutes les singularités que Mariette avait
apprises de divers mémoires imprimés et manus-
crits, ou d'une simple tradition. Mariette n'avait
rien négligé pour la perfection des planches qui de-
vaient représenter les pierres gravées. 11 les avait
fait terminer avec soin par ceux des graveurs qu'il
y avait cru le plus propres. c< Mais, ajoute-t-il, j'ai
eu un premier avantage que je ne puis laisser igno-
rer ; M. Boucbardon s'est offert de partager la gloire
de cet ouvrage avec moi, et quoiqu'il n'en eût cet*
tainement pas besoin pour augmenter sa réputation,
il a bien voulu y sacrifier une partie considérable
d'un temps précieux. L'amour qu'il a pour ces belles
productions de l'antique, l'amitié dont il m'honore,
et sa déférence pour une personne de considération
(le comte de Caylus) qui a donné naissance à cet
ouvrage, l'ont engagé à dessiner avec tout le soin et
toute la précision dont il est capable, les sujets et
une partie des têtes^ et c'est sur ces beaux dessins
que les planches ont été exécutées. Quand je n'en
avertirais pas^ on s'en apercevrait aisément* 11 a trop
bien fait sentir les beautés piquantes des gravures
de l'ancienne Grèce, il s'en est rempli et il est arrivé
que quelques gravures d'une bonne invention, mais
faibles pour l'exécution, ont quelquefois, j'ose le
dire, gagné entre ses mains ; quoique je puisse assu-
rer avec la même vérité> qu'il n'y en a aucune où il
ne se soit monti*é extrêmement fidèle, et qu'il ne
s'est jamais permis ni licence, ni innovation. Des
néglig^ices, qu'il a laissées subsister, et même des
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— 112 —
incorrections qu'il aurait pu réparer, serviront de
preuves aux attentions scrupuleuses qu'il a eues
pour faire des portraits exacts et sur lesquels on
pût compter. »
Cet éloge donné à Bouchardon ne nous paraît pas
complètement mérité. En examinant avec attention
les gravures exécutées d'après ses dessins , on y re-
marque souvent des contours arrondis et des lignes
indécises, qui s'éloignent de la pureté, de la fermeté
des gravures antiques. Le burin lui-même n'est pas
assez nettement accusé, et laisse quelquefois beau-
coup à désirer. Néanmoins, l'œuvre de Bouchardon,
malgré ces légers défauts, est remarquable. Quant
au traité de Mariette, il pouvait être justement con-
sidéré, à l'époque de sa publication, comme le plus
méthodique et le plus complet sur la matière. Sans
doute, la science des pierres gravées, considérée au
point de vue historique, a fait, depuis un siècle,
comme celle des médailles, de notables progrès : les
grands ouvrages publiés en Allemagne, en Italie, en
France et en Angleterre, ont laissé en arrière le traité
de Mariette dont ils ont profité. Mais aucun de ces
livres n'a pu égaler la sûreté de ses appréciations
et la pureté exquise de son goût ; aucun d'eux, sur-
tout, n'a su démontrer avec autant de raison et
d'évidence la relation intime qui existe, au point de
vue de l'art, entre l'étude des pierres gravées anti-
ques et les chefs-d'œuvre de la sculpture que les
Grecs et les Romains nous ont laissés. Enfin, aucun
écrivain postérieur, que nous sachions, ne s'est oc-
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— 113 —
cupé des artistes modernes^ graveurs en pierres
fines : et l'on doit savoir beaucoup de gré à Mariette
d'avoir appelé l'attention des curieux et des connais-
seurs sur ces artistes, qui n'ont pas moins contribué
que les graveurs au burin à l'éclat de la renaissance.
On ne saurait non plus trop buer Mariette d'avoir
donné à la fin de son Traité un catalogue raisonné
de tous les ouvrages dans lesquels il est question de
pierres gravées. Ce travail a dû lui coûter beaucoup
de temps et de recherches^ et il serait à désirer qu'il
fût complété jusqu'à nos jours.
L'art de graver en pierres fines, beaucoup plus
en honneur dans l'antiquité que chez les modernes,
parait s'être donné pour devise cette phrase de Se-*
nèque : Magni artificis est, clausisse totum in exi-
guo^. « C'est le propre d'un grand maître, de savoir
tout renfermer dans un petit espace. » Aussi, lors-
qu'on examine les chefs-d'œuvre de la gravure anti-
que, on est étonné de la merveilleuse habileté des
artistes grecs à rendre jusqu'aux plus petits détails,
avec une pureté de dessin, une perfection d'effet
tellement saisissante, qu'on a peine à comprendre
comment ils ont pu parvenir à ce degré d'exécution.
Mariette a raison dédire c( qu'on n'exagère point, lors-
qu'on dit que dans leurs plus petites pierres gravées,
on trouve la même pureté de dessin, cette même
élégance de proportions, cette naïveté dans les atti-
tudes et les expressions, enfin les caractères sublimes
1 Epist. 53.
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qui mettent titiè si grande différence entre lés piro*-
ductioûs de ces homtnes rares^ et èé que le^ anti^
sculpteurs ftuciens et modernes ont mis au jour de
plus parfait ^ L'éclat et la diversité des couleurs des
pierres fines ont quelque chose de bien séduisant :
mais ce plaisir n'est que pour les yeuxy et ne doit
point entrer eh parallèle avec celui que fournit à Vè^
prit le tratail que l'art sait y mettre. Je ne vois que
cela seul, sUr les piérides gravées, qui soit digne
d'affecter quelqu'un qui se pique d'avoir de l'éléva-
tion, du goût et du sentiinent: Henreuk celui Qui
envisage Ces précieux restes de l'antiquité âved de
telles dispositions i ils sett)nt pour lui la source
d'une infinité de connaissances j ils peifectionneront
son goût) et^ sans qu'il s'en aperçoive^ sotl imagina-
tion se meublera des idées les plus nobles et les
plus magnifiques. C'est ainsi que pensait André
Sacchi, qui s'est fait admirer à Rome et par l'excel-
lence dé Ses ouvrages^, et par la justesse de ses
jugements : il ne cessait de recommander à oeUx qui
ptTitiquaient sous lui le dessin, de se nourrir conti-
nuellement de la vue de ces rares chefs-d'œuvre. Il
citait Raphaël^ Michel-Ange^ Jules Romain, Polydore
de Caravage et les Garraches^ qui n'avaient point
cru qu'il fût au-dessous d'eux d'étudier ces monu-
ments de la savante antiquité. Il aurait pu faire re^
» Traité des pierres gravées^ 1. 1, p. 55i
* Notamment au palais Barberini ; ses compositions ont été gravées
dans l'ouvrage intitulé : jEdes Barberianœ^ Roma, Mascardi, 4642,
in-i.
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— «18 —
marquer qu'AtiDibbl Carràcbe a emprunté de deux
pierres gravées antiques les pensées de deux de ses
plus beaux tableaux du cabinet du palais Farnèse^ à
Roiiie. L'Hercule qui porte le ciel est une imitation
d'une grayure antique qui est chez le roi. Le même
héros se reposant de ses travaux, s'éloigne peu d'ime
cornaline qui a appartenu à Fulvius Ursinus, et que
J'ai contemplée souvent chez M. Grozat. C'est préci-
sément le même sujets la même composition, la
môme intention deiigure. Le Carrache en a transcrit
jusqu'à cette admirable sentence qu'on y lit, et qu'un
savant, qui était aussi versé qu'on le peut être dans
la connaissance de la langue grecque, jugeait être
antérieure à Platon. Elle est ainsi conçue :
ce qui signifie que « la source du bonheur et de la
tranquillité est dans le travail \ >j
Mariette a bien raison de citer l'exemple des
grands maîtres, pour démontrer que l'étude des
pierres gravées est une des plus utiles et des plus
intéressantes pour les peintres et les sculpteurs, et
qu'elle doit procurer aux véritables connaisseurs une
occupation aussi attachante qu'instructive ^.
Toutefois, il est fort éloigné de penser que les
pierres gravées soient des ouvrages aussi sublimes
que les admirables productions des anciens sculp-
teurs. 11 reconnaît la distance qui les sépare, et ce-
* Traité des pierres gravées^ t. I, p. 34-35.
* Voyez id., ibid., p. 70 et 80.
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pttidanty soit dans le petit y soit dans le grand, c'est
toajoors diez ces illosties artisles la même ùlçou de
des^er eL de composWy et les pitres gravées ont
d'ailleurs des avantages qœ n'ont point les bas-
reliefe et les statues. Ces avantages naissent de la
matière même des pierres gravées et de la nature
du travail* Comme cette matière est très-dure et que
le travail est enfonce (il n'est ici question que des
gravures en creux;, l'ouvrage est à Tabri de Vusure^
et se trouve en même temps garanti d'un nombre
infini d'autres accidents que les grands morœaux
de sculpture en marbre n'ont que trop souvent
éprouvés. C'est dans ces seuls petits monuments
qu'on peut trouver les portraits fidèles des hommes
illustres. Il est, eu outre, bien consolant de pouvoir
imaginer que ces statues, ces groupes, et peut-être
quelques-uns de ces bas-reliefs qui firent autrefois
le sujet de Tadmiration d'Athènes et de Rome, et
qui sont l'objet de nos justes regrets, se retrouvent
aujourd'hui sur ces pierres gravées * .
Malgré tous ces avantages que Mariette se plaît
à éuumérer, lart du graveur en pierres fines est, de
nos jours, presque complètement négligé. Â quels
motifs attribuer cette décadence? Le principal nous
paiatt être le grand nombre de pierres antiques et
modernes en circulation, nombre plus que suffisant
pour satisfaire le goût des amateurs, et qui laisse
peu d'espoir aux artistes de placer leurs œuvres à
* TVaité des pierres gravées, \i, ^Q,
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des prix convenables^ et en rapport avec le temps
qu'il faut y employer. 11 n'est pas indiflFérent de
faire remarquer que la gravure des pierres fines de-
mande beaucoup de précautions, une main long-
temps exercée, une vue perçante, un talent peu
commun pour le dessin et la composition. Or, dans
notre siècle, où l'art tend de plus en plus à se rap-
procher de l'industrie en faisant vite> il faudrait une
grande abnégation à un artiste, pour se résigner à
travailler très-lentement, sans avoir beaucoup d'es-
poir de voir ses ouvrages appréciés à leur juste
valeur. Les habitudes de la société au milieu de la-
quelle nous vivons ne rendent point indispensable,
comme chez les anciens , l'usage des sceaux ou
cachets gravés avec des attributs particuliers* D'ail-
leurs, la gravure moderne en pierres fines ne peut
guère qu'imiter les sujets antiques, en empruntant
ses compositions à la fable , à la mythologie ou à
l'histoire grecque et romaine. Mais les belles pierres
antiques l'emporteront toujours sur les modernes ,
autant que le Laocoon et la Vénus de Milo l'emportent
sur les productions de la statuaire de notre temps.
Ce n'est pas à dire qu'un graveur en pierres fines,
d'un génie véritablement supérieur, ne pourrait pas
remettre cet art en honneur. Néanmoins , avec la
♦direction actuelle de l'art, il parait peu probable que
cette gravure puisse beaucoup se relever. Si, dans le
dernier siècle, elle a brillé encore d'yn assez vif
éclat, ce succès a tenu à des circonstances particu-
lières, notamment à l'influence de M™* de Pompa-
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L
~ 118 ^
dour^ qui avait pris cet art sous m protection^ ainsi
que nous Texposerons plus tard. Quoi qu'il en soit,
le traité de Mariette n'en restera pas moins un ou*
vrage très-remarquable » écrit d'un style simple et
clair^ rempli d'une véritable science sans pédan-
tisme, et dont la lecture est aussi instructive qu'at-
tachante.
La publication de cet ouvrage valut à Mariette,
le 19 décembre 1750, son admission comme associé
libre à l'Académie royale de peinture. C'était un
acheminement au titre de membre amateur, qu'il
obtint le 31 octobre 1767, plus de trente-cinq ans
après son ami, le comte de Caylus, qui avait été
admis le 24 novembre 1731.
Le Traité des pierres gravées souleva. plus d'une
critique. Le docteur Pietro GîulianelU, de Livourne,
attaqua l'ouvrage de Mariette dons un livre intitulé :
Memorie degli intagliatori moderni di piètre dure,
cammei et gioie^. On peut supposer, d'après quelr
ques expressions de la réponse de Mariette, que
Giulianelli avait agi sous Tinspiratiop du barou de
Stosch, auteur de l'ouymge : Gemnw antiqum cœlatu^^.
Quoi qu'il en soit, il paraît que le docteur avait dé*
passé, dans sa critique, les bornes de la politesse.
C'est ce que reconnaît l'impartial Bk)ttari ^ Mariette
répondit avec dignité, se justifiant facilement des
» Uvorno, 4753, in-4.
* Amsterdam, 1724, in-P>, fig.
> Dans une note mise au bas de la réponse de Mariette à Glu-
Uaœlii, %. VI, p. 248, n^ ui.
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torts et des erreurs qu'on lui reprochait sans fon-
dement. GiulianelH l'avait accusé d'abord d'avoir
copié tout son traité dans les livres publiés avant le
sien. Mariette n'a pas de peine à dénaontrer que,
lorsqu'il s'a^t de faits, il n'est pas possible d'en
inventer de H0uveau9c. U affirme d'ailleurs avoir cité
trèi^saetament les auteurs auxquels il aurait fait
des emprunte» et c^te afiinnation ressort surabon-
damment des nombreuses notes mises au bas des
pag^s de son traité» notes que chaque lecteur peut
&Q}lea)ent vérifier. Il parait que Giulianelli avait
traduit très^ioiparfaitement plusieurs passages du
Traité des pierres gr(wé$fi, et que, n'ayant pas bien
(iomppis 1^ taUe, il avait fait des £ontre-sen^. Mariette
les relève avec modération, faisant observer simple-
njent que c'eist chose rare qu'u» étranger connaisse
à fond le géni^ d'u^je langue qui n'est pa9 sa langue
natale, ftfariette piersifte, et avec beaucoup d# raison»
dans l'opinion par lui émis^» ^ signalée coeamp une
erreur par lo critique, qui attribue mu Grises d'avoir
aj^ris aux Florentins l'art de travailler les pierres
fines, commie ils leur avaient appris également l'art
de la peinture, du temps deCimnbué. U se disculpe
de n'avoir pu parter dB tous les graveurs contempor
raina m pierres fines, &ute d'avoir re(^ les rensei-
gnements qu'il avait demandés dans toutes les parties
de l'Europe; et il repousse le reproche d'avoir voulu
élever les grav^rs français, et particulièrement Guay
et Barier, aux dépens des autres. U ajoute : « Je ne
puis m'imagîner que vous ayez trouvé mon ouvrage
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aussi mauvais que vous voulez le faire croire, puis-
que vous vous êtes douné la peine de le traduire ;
fatigue ennuyeuse et désagréable, surtout pour un
homme de talent tel que vous. Je comprends, moh-
sièur, qu'étant appelé à des occupations plus distin-
guées, celle-ci ait dû vous coûter beaucoup, et je sais
également que vous y avez été, jusqu'à un certain
point, entraîné par force. Je n'ignore pas les noms
de ceux qui ont voulu vous faire entrer en campa-
gne contre moi. Le baron Stosch est probablement
du nombre; mais ce procédé ne changera rien à
l'estime que j'ai pour lui : les plus grands hommes
ont des faiblesses, et une des siennes est de trouver
qu'il n'est pas assez loué dans le compte que j'ai
rendu de son livre sur les pierres gravées. Puisque
vous êtes lié avec M. le chevalier Gori, gardien des
médailles du grand-duc, faites-moi le plaisir de lui
dire combien j'ai été sensible à l'honneur qu'il m'a
fait de parler de moi honorablement, dans la préface
de son livre sur les pierres précieuses astrifferes \ »
Enfin, Mariette termine sa lettre en rectifiant une
erreur commise par Giulianelli, par suite de l'igno-
rance où il était de l'importance des charges qu'on
pouvait acheter alors à la cour de France. Mariette
avait quitté le commerce vers 1751 *, pour se livrer
* Thésaurus gemmarum astriferarum, publié à Florence, en 4 750,
avec des observations de Passeri.
' Ce fait est attesté par la chronologie historique de MM. les curés
de Saint-Benoit, paroisse de la famille Mariette, depuis 4484 jus-
jnsqu'en 4752. — Paris, Guillaume Desprez, 4752, in-42, p. 77,
2« partie.
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tout entier à l'étude des arts et à la recherche des
estampes et des dessins. En se retirant des af-
faires, il avait acheté une charge de contrôleur de
la grande chancellerie et de secrétaire du roi, titres
qui étaient, avant 1789, un acheminement à la no-
blesse, et que les bourgeois de Paris , restés vilains
et railleurs de tout temps , appelaient plaisamment
une savonnette à vilain. Le docteur toscan, peu au
fait des usages de la France, avait pris ces titras pour
une récompense accordée à Mariette à la suite de
la publication de son Traité des pierres gravées. Ma-
riette prend la peine de lui apprendre que ces sortes
de distinction s'accordaient alors en France à toute
personne jouissant d'une bonne réputation , et qui
était en état de les payer. 11 l'engage donc à ne pas
se laisser eflrayer ni tromper par le titre pompeux
qui accompagne son nom. « Et s'il vous reste,
ajoute-t-il, quelque déplaisir de m'avoîr offensé,
j'ose même dire outragé, que ce soit uniquement
parce que je ne l'ai nullement mérité. »
Le succès du Traité de Mariette détermina un ar-
tiste en pierres fines, Laurent Natter, à publier en
Angleterre un ouvrage composé en français et inti-
tulé : Traité de la méthode antique de graver en pierres
fines, comparée avec la moderne et expliquée en diverses
planches * .
Dans ce livre, Laurent Natter nous apprend lui-
même qu'il est né à Biberach, en Souabe ; il ne dit
in-4
Londres, de Tiniprimerie de J. Haberkorn et C>« , 1754, grand
> oblong, avec frontispice — dédicace au prince de Galles.
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pas en quelle amié$. Il exerça dans eette vilio la |h?0-
fessioi) de mettepr en cBpvre o^ 4e joaillier pendant
six ans. De 1^ i} 3e r^^ndit m Suisse, où il travailla
presque ^u«sî longtanaps. Il fît ensuite m voyage à
Yeni^; et c'e«t dflPA Q«tte vUla qu'il abandonna son
premier état, ppur ^'adowiJisr entièrement à graver
en pierres fines. D'Italie, il vint en Angleterre, et
se rendit ensuite, avep M^i^c Tusclier, autre gra-
veur^, en Panemarcli, en Suè^ie et ^ SaîntrPateF&*
J)Qurg, Il revint se P?er eu Angleterre, où il a gvoYé
un grand nombre de pierres', La lecture de l'ou-
vrage de Mariette e^ita clie;^ Natter un seutimept
de jalousie bieu pardonnable, Mariette loue beau^-
coup le talent de Jacques Gpay, graveur français,
qu'il élève bien ^u-d^ssus de ses contemporains ; il
pous serait impossible de dire si cette préférence
était due à l'amitié ^e Mariette pour son compatriote,
00 si, réellement, elle s'appuyait sur des preuves ré-
sultant de la comparaison des oeuvres des divers
graveurs en pierres fines ^Iprs en réputation, |ant
en France qu'à l'étranger. Quant à nous, n'ayant
vu aucune des oeuvres de ces graveurs étrangers,
nous devons nous abstenir d'émettre ici aucune opi-
nion. Mais nous comprenons sans peine que ces ar-
tistes devaient se trouver, en quelque sorte^ humiliés
du rang inférieur dans lequel Mariette les avait
pljMîés, D'ailleurs, feuta de renseignements suffi-
sants, Tauteur^du Traiié (k§ pierre» grfivée^ avait
1 \0Y&i sur cet artiste, le TrcUté jde Mariette, 1. 1, p. 144.
» Trente de Natter, XXXJ.
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— 123 --
commis plus d'uqe erreur; attribuant aux mis les
œuvres des autres, par conséquent distrilmant k tort
les éloges et les critiqwes* Yoici ce qu'il avait dit de
Natter * ; « Dojis-je parler da Marc Tusi^her et de
Laurent Natter, l'un et l'autre de Nuremberg, qui
travaillaient k Rome il y a quelques années, $t dont
le dernier y a même paru avec é<jlat ? On vanta be^u^
coup la copie qu'il a faite en petit de la tète ^e Julia,
fille de Titus, dont l'original, gravé par Évodus, est
dans le trésor de l'abbaye royale die Saint-D^nis, e»
France, Mais il me semble qu'on doit faire encore
plus de cas du portrait du cardinal Alexandre Albanie
qu'il a gravé , puisqu'il n'en partage la gloire avec
personne, et que^ d'ailleurs, c'est un morceau qui,
en quelq;ue temps que ce soit, méritera d'être re-
gardé comme une très-beile chose. (Il y a écrit en
grec BfATTEP £IIOIEI). M. l'abbé de Rotbelin avait
apporté de Rome une tête do jeune hom^pe, gravée
sur une améthyçte^ et je sais que cette gravure était
fort estimée en Italie. Je conviens aussi qu'elle est
exécutée avec spin j n^ais, comme la propreté dans
le travail n'est pas ce qui me touche le plus, j'avoue
que je la priserais davantage si le graveur, un peu
moins froid ;^ avait mis plus de légèreté dans s^
touche et plus de finesse dans $on dessin. Qela
n'empêche p^s cependant qu'pn ne doive le regret-
ter, s'il est vrai, ce qu'on m'a dit, qu'il soit passé
d'Angleterre en Peyse; attiié psr Thanoa^-Kouli-Kan ; ^
» T. I, p. 145.
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car c'est un artiste de moins, et Ton ne répare pas
aisément la perte d'un homme qui se distingue ou
qui commence même à se signaler dans son talent. »
Cette appréciation faite par Mariette du talent de
Natter était, on le voit, plutôt bienveillante qu'hos-
tile. Mais ce passage renferme des erreurs que Natter
s'empressa de relever dans son livre; il supposait
que Mariette avait eu l'intention de dénigrer ses
œuvres, pour exalter, outre mesure, celles de Guay,
son compatriote et son ami. Mariette tint à honneur
de se disculper de ces reproches : il le fit avec con-
venance, même avec dignité; et sa lettre à Natter,
du 5 mai 1 755, porte l'empreinte d'une franchise
et d'une bonne foi remarquables ^
« J'ai reçu, écrit Mariette, le livre que vous venez
de publier; et je l'ai lu sur-le-champ, avec cette
avidité que fait naître en nous le désir de s'instruire.
J'ai éprouvé la satisfaction de voir que nous ne dif-
férons pas de sentiment, en ce qui concerne la pra-
tique de graver les pierres fines, laquelle, dans tous
les temps, a toujours été constamment la même.
Vous êtes persuadé, comme moi, que les outils dont
se servent les graveurs modernes sont semblables
à ceux avec lesquels travaillaient les anciens artistes
grecs et romains. Vous confirmez ce que j'avais dit
avant vous, dans mon Traité des pierres gravées^ et
vous lui donnez une nouvelle force, en produisimt
le témoignage de votre expérience ; de telle sorte
» Bottari, t. VI, no un, p. 259.
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qu'il n'y a plus moyen d'en douter. Je n'ai pas ëté
moins satisfait de voir que, dans tout le surplus de
ce qui dépend de ce bel art, nos opinions sont, eu
général, assez d'accord sur beaucx)up de points. Si
vous ayiez pu lire mon liyre sans le secours d'un in-
terprète, TOUS auriez été certainement plus convaincu
de cet accord que vous ne me semblez l'être. 11 est à
regretter que la langue française ne soit pas votre
langue natale. Il a pu encore arriver que vous vous
en soyez rapporté à des personnes peu pratiques de
l'art, qui ne vous auront pas expliqué assez fidèle-
ment le sens de ce que j'avais écrit. Elles auront
fait entendre que je ne faisais pas tout le cas que je
devais des graveurs modernes, et de vous, en par-
ticulier; et sur cela, j'ose dire qu'elles vous ont
trompé, parce que je connais bien tout votre mérite.
Et s'il vous semble que je me suis peu étendu sur
votre biographie et sur vos œuvres, vous devez être
persuadé que cela tient uniquement au manque de
documents. J'ai fait toutes les diligences pour me les
procurer ; mais toutes mes recherches sont restées
inutiles. Lorsque je composais mon ouvrage, vous
habitiez un pays où vous étiez, pour ainsi dire, perdu ;
puisqu'alors vous vous trouviez en Russie. J'ai cru
ne pouvoir mieux faire que de m'en rapporter à des
personnes que l'on croyait le mieux informées, et
dont quelques-unes se vantaient d'être vos amis. Ce
sont elles qui m'ont induit en erreur sur le lieu de
votre naissance, que vous me dites être Biberacb, en
Souabe, et non pas Nuremberg, ainsi* que je l'ai écrit.
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^ 426 --
Ce sont elles qui rôtis ont tkit faire on toystge idéa!
en Perse* Mais^ bien que je Talé avance, sur la foi de
leurs aUégations, vous devez remarquer que j'ai mis
ce fait en doute^ et que je n'ai pas osé l'affirmer. J'ai
affirme plus bardirbent que là téted'un jeunebomme,
gravée sur une âmétbyste, dtait vôtre (feuvre, bien
que vous ne vouliez pas la reconnaître. Mais je puis
vous répéter, avec vérité, que cette gravure est bien
votre Otivrage. M. l'abbé de Rothelîn l'a rapportée
d'Italie, et sur la pierre se trouve votre nom gravé
en toutes lettres. Si vous en doutez encore, je suis
fen mesure de vous en présenter tme empreinte,
parce que cet abbé légua cette pierre, à sa taort, à
l'un de ses amis, qui devrait l'avoir encore, s'il ne
venait pas de s'en défaire, l'ai seulement eu tort de
ne pas avoir fttit observer,* dans le jugement que j'ai
porte de Cette pierre gravée, que c'était «ne œuvre
de votre jeunesse. Je reconnais que j'ai eu tort en un
autre point, mais bien involontairement, c'est de
n'avoir eu aucone connaissance de beaufeoop d'antres
de vos gravares. Je les aurais décrites, et je ne
doute pas qu'elles n'eussent mérité le même tribut
d'éloges que celui que j'ai donné aux pierres gravées
par Sirleti et Costanzi. Ces artistes ne sont pas mes
(Compatriotes, et je n'ai aucune liaison avec le der-
nier : d'où vous devez conclure que ni l'amitié, ni
l'amour de la patrie ne sont capables de m'aveugler,
ainsi que vous voudriez me le persuader. Je ne me
repens pas d'avoir loué M. Guay : vous avouez vous-
même qu'il le mérite. Mais il ne m'arrivera jamais
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dé piSteef cet «rtidte lîi MiUti dutre Ffànçâi» âtk-dêd-
sti9 de ceux qui^ dadH la fnèftië carrière, auront plus
de talent que lui. Je li'fll nttllement prétendu vous
faire un reproche d^avoli* mîii lé mm d'un ancien
Grée sur yos gravufed. C'est le chevalier Vëtlorî qui,
dans Sa tHèsertation sût l'art de grai)et en pierres
fin&s, publiée à Rome ces années dernières, vous a
le t)rèniier acciisé de cela, et c'est à lui que vous de-
vez adresi^er voi^ doléances, et non b moi, qui n'ai
fait que rapporter ce qu'il a dit, étant obligé de pré-
senter une analyse èiacte de sou livre. Au surplus,
je ne vois pas en quoi cela pourrait vous nuire. Je
regarde Comme inutile la justification que je pourrais
faire de la proposition que vogs combattez, et qui
tend à prouver que les graveurs qui ont donné le
moins de relief à leurs ouvrages ont niieux compris
l'esprit de leur art que Ceut qui ont gravé plus pro-
fondément. Vous me pai'aissez résolu à soutenir
l'opinion contraire à la mienne. Il peut se faire que
vous ayez raison ; mais^ tant que j'aur£ii de mon côté
Tillttstre Dioècorides^ qui^ de votre propre aveu, a
constamment pratiqué la manière de graver à la-
quelle je donne la préférence^ j'aurai beaucoup de
peine à changer d'opinion é . ... Je ne se^ais pas entré,
en vous écî'ivânt, dans tous ces détails, si je ne dési-
rais pas vous amener à avoir de moi une opinion
plus juste et plus raisonnable; opinion que vous au-
riez eue, sans difficulté, pour peu que j'eusse eu
l'avantage d'être connu de vous plus particulière-
ment. Si j'avais eu cet honneur, vous ne m^auriez
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— 128 —
pas attribué, ainsi que vous le faites, un ton de hau-
teur et presque d'arrogance qui ne m'appartient pas,
et même que je déteste. Je ne puis m'empécher de
vous faire savoir que j'ai été fort étonné de ce re-
proche; et soyez certain que personne, ici, ne sera
de votre avis, parce que j'ai donné de telles preuves
du contraire, que je jouis en toute sûreté de la
réputation bien établie d'être d'un caractère tout
opposé. Je désire grandement que vous ayez sur ce
point une meilleure opinion de moi, n'ayant rien
tant à cœur que d'obtenir une place dans votre
estime, etc. »
Natter fut complètement désarmé par ces expli-
cations : convaincu aue l'auteur du Traité des pierres
gravées n'avait pas eu l'intention de dénigrer son
talent, il lui répondit en ces termes ^ : « Londres,
le 26 mai 1 755. — Si je n'avais été passer plusieurs
jours à la campagne, je n'aurais pas manqué de ré-
pondre plus tôt à l'obligeante lettre dont vous avez
bien voulu m'honorer. J'avais lu par moi-même
votre excellent ouvrage, parce que je comprends
très-bien votre langue, quoique je ne sois pas en
état de l'écrire correctement; et si j'ai mal saisi
votre pensée dans quelques passages, je l'ai par-
faitement entendue dans d'autres; tellement, que
j'ai conçu de votre livre une très-grande estime, et
que je désire vivement avoir l'occasion de vous con-
naître plus particulièrement. Vous avez été le pre-
« Bottari, t. VI, p. 265.
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— 129 — .
mier à me la présenter^ et j^apprëcie tout le prix
d'un procédé aussi poli qu'obligeant. Soyez per-
suadé que j'entretiendrai avec soin une correspon-
dance aussi précieuse, et que je chercherai tous les
moyens de vous témoigner combien je vous suis
attaché. Permettez-moi de nouveau de vous assurer
que l'améthyste que vous m'attribuez n'est pas une
œuvre de mes mains, puisqu'il y a trente ans qu'elle
est connue, et qu'il n'y en a pas encore vingt-cinq
que je me suis mis à graver les pierres fines. Néan-
moins, je serais curieux d'en voir l'empreinte, et
vous m'obligerez beaucoup si vous voulez me l'en-
voyer. Je ne comprends pas comment cette gravure
pourrait être de moi, ayant été faite à cette époque,
et ne se trouvant pas sur la liste de toutes mes gra-
vures, liste que je conserve scrupuleusement. Pen-
dant mon séjour à Rome, je me suis perfectionné
dans mon art plus encore que je n'avais espéré. C'est
pour cela que le cardinal Alexandre Albani m'a
donné plus d'une fois des certificats de sa haute
approbation, très-flatteurs pour moi. J'ai eu bien
des obstacles à surmonter de la part de nos graveurs
contemporains, en difierents pays, et il ne me res-
tait plus que la France à visiter pour obtenir d'y
être apprécié comme je le suis en Angleterre. Mais
les circonstances dans lesquelles je me trouve m'ont,
jusqu'à présent, privé de cet avantage dont je ne
perds pas l'espoir pour toujours. Je regarde M. Guay
comme très-heureux : il est encouragé par les ré-
compenses de son roi, il est aidé, pour le dessin, du
9
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^ 130 ~
aeeours du fameux Bouchardon^ et^ de plus> il a
votre approbation. Avec de tels aoiis et avec une
protection si glorieuse^ il peut, sans aucun doute,
etn ployer tout son génie, donner Un libre edsor à
$on talent, et s'avancer à grands pas vers la pei^
feotion. Je suis privé de tous ces avantages, et je me
trouve obligé de me pousser en avant par moi-
même, à force d'industrie et de travail. Je gagne à
peine de quoi vivre, et j'acquiers difficilement un
peu de réputation. J'ai toujours refusé d'accepter
une place dans une côur» bien que les occasions
m'aient été offertes plus d'une fois, par la raison
que j'ai craint de gêner ma liberté d'action et de
lui porter préjudice. Du reste,, monsieur, vous trou-
verez ci-jointe Tempreinte d'une excellente pierre
gravée grecque, que je viens d'acquérir pour cin-
quante livres sterling. C'est la Callirôé, sur corna-
line; je la juge d'une grande beauté, mais trop chète
pour ce pays, dans lequel personne ne l'a voulue
à ce prix. Pour moi, piqué de voir le peu d'estime
que l'on faisait des choses antiques de cette beauté,
j'ai eu le courage d'en orner mon cabinet. Plus je
la considère et plus je la trouve admirable. Le grand
artiste qui l'a gravée a voulu enrichir cette figure
d'une draperie extrêmement délicate, et remplir
toute la pierre de cette espèce de voile, de telle sorte
qu'il étonne et qu'il enchante les connaisseurs. Je
ne doute pas que vous n'en portiez le même juge-
ment* Comme je suis sur le point de faire un petit
voyage en Allemagne, pour me remettre entière-
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--. 131 —
meiit d'une longue maladie de laquelle je duîs h
peine rétabli, je ne pourrai^ d'ici à quelque temps,
avoir le plaisir de tous écrire ; mais aussitôt après
mon retour ici» mon intention sera, monsieur, de
renouveler notre correspondance, et dévoua attester
que rieti ne se peut ajouter à la parfaite estime que
j'ai pour vous. >i
Nous avons rapporté en entier cette correspon-
dance pour faire connattre Natter^ graveur sur
pierres fines presque ignoré en France, dont le livre
est devenu assez rare, et dont les œuvres sont au*-
jourd'hui fort difficiles à rencontrer. Son ouvrage
mérite d'être lu; on y trouve l'indication des prin-
cipaux amateurs de pierres gravées de la première
moitié du Sernier siècle, et d'autres notions cu-
rieuses sur un art qui tend de jour eu jour à perdre
de son importance.
Le graveur français Guay qui excitait l'envie de
Màtter^ moins favorisé de la fortune, mérite de fixer
notre attention. Né à Marseille, oâ il exerçait la
profession de joaillier, Jacques Guay ne songea à
devenir graveur que, lorsque étant à Paris et y ayant
reçu d'utiles leçons du peintre Boucher, il se sentit
appelé à ce bel art. Là vue des pierres gravées dé
Croxat acheva de l'y déterminer. Après quelques
essais, il entreprit, en 1742, le voyage d'Italie. A
Florence, il examina avec attention les pierres gra-
vées du grande duc. U vint à Rome, où le roi lui
avait accordé un logement dans le palais de l'Aca-
démie i et, mettant les moments à profit, il partagea*
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— 132 —
son temps de façon qu'il en donnait une partie h
visiter les cabinets^ et qu'il employait l'autre à tra-
vailler. Il y copia quelques têtes antiques, et grava
sur une cornaline une belle tête d'Antinous. Rentré
en France, il grava des portraits qui le mirent en
vogue, entre autres celui de Crébillon le tragique
qui, selon Mariette, est parlant. Des enfants> des
figures de femmes, qu'il a gravés, sont remplis de
grâce. Mais ce qui met le comble à sa réputation,
cest la gi*avure, sur une cornaline, du triomphe
de Fontenoy, d'après un dessin de Bouchardon.
Louis XV lui accorda le titre de sou graveur en
pierres fines, qu'avait Barrier, et le logement que
ce dernier occupait aux galeries du Louvre. Enfin,
l'Académie de peinture et de sculpture, souscrivant
au choix du monarque, l'admit au nombre de ses
membres, le 30 mars 1 748 *. Il grava pour son mor-
ceau de réception, selon l'usage alors imposé à tout
membre nouvellement admis, « le Génie du Dessin,
à qui Apollon fait part de ses lauriers; » ou, pour
parler un langage moins allégorique et plus facile-
ment intelligible aujourd'hui, « le roi Louis XV qui
fait à l'Académie l'honneur de s'en déclarer le Pro-
tecteur (le 2 décembre 1747); événement qui, dans
l'ordre des ouvrages de M. Guay, est placé entre le
triomphe de Fontenoy et la victoire de Lawfeld. Cette
dernière gravure, ajoute Mariette *, a été très-bien
reçue, et elle nous laisse envisager une histoire du
* Traité des pt erres gravées, 1. 1, p. U9.
* Idem, ibid,, p. 15Î.
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— 133 —
roi en pierres grayées, qui deviendra la chose du
monde la plus neuve et la plus intéressante. >j
L'idée de faire graver sur pierres fines les princi-
paux événements du règne de Louis XV appartient
à M"® de Pompadour. Dans un ouvrage spécialement
consacré à l'histoire des amateurs français, c'est-à-
dire des personnages qui ont, en France, exercé le
plus d'influence sur les arts et sur les artistes, une
notice sur M""® de Pompadour doit nécessairement
trouver sa place; car^ en étudiant l'histoire de l'art
pendant le dernier siècle, il est impossible de ne pas
être frappé du rôle considérable que cette femme
célèbre y a joué^ non-seulement comme amie et
protectrice des artistes les plus remarquables de
cette époque; mais encore comme ayant fixé, par
son goût, la direction de l'art lui-même en France
et dans les pays étrangers.
On sait que Jeanne-Antoinette Poisson naquit à
Paris eu 1720. Sa mère, femme d'un employé dans
l'administration des vivres, qui, dit-on, s'était com-
promis par des malversations, lui fit donner l'édu-
cation la plus brillante, déclarant dès l'enfance de
sa fille, remarquable déjà par son esprit et sa grâc^,
« qu'un roi seul était digne d'elle, w En attendant
qu'elle pût réaliser cette ambitieuse prétention,
M*"® Poisson maria sa fille avec M. Lenormant d'É-
tioles, neveu du fermier général Lenormant de
Tournehem.Peu de temps après ce mariage, M™® d'É-
tioles, ayant eu l'art de plaire à Louis XV, fut appelée
à succéder à M™^ de Châteauroux, en qualité de mat-
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— 134 —
tresse en titre du roi de France, C'était ^en 1745,
l'année de la bataille deFontenoy ; elle sut conserver
sa faveur jusqu'à sa TOprt, arrivée le 16 avril 1764,
c'est-ii^dire pendant près de vingt années. Durant
ce long espace de temps^ l'administration intérieure
de la France, sa politique extérieure, la paix, la
guerre, les parlements, les jansénistes, les jésuites,
tpvU, en un mot, fut soumis au pouvoir de cette
femme célèbre, que ses amis et ses flatteurs ont
élevée jusqu'aux nues, et que ses détracteurs ont
accuséede tous les vices et rendue responsable de toui^
les malheurs de la France. Nous n'avons point à la
considérer ici au point de vue politique, et nous vou-
lons jeter un voile sur la honte de sa conduite privée,
et sur les moyens qu'elle sut employer pour çonser^
ver, sur l'esprit faible et indécis du monarque, bien
plus que sur son cœur, un pouvoir non partagé.
Miua tout en faisant la part du blâme le plus sévère
et le plus justement mérité, pour une dissolution
publique de mœurs sans exemple^ il est impossible
de ne pas reconnaître que M^^ de Pompadpur était
douée d'un esprit des plus brillants etd'qn goût des
plus vifs pour les arts, qu'elle aimait ^t cultivait elle-
même, non sans talent. Obligée d'inventer tous les
jours de nouveaux moyens pour distraire Louis XV,
l'homme le plus ennuyé de son royaume» elle con-
çut, dès les premiers moments de sa faveur, l'idée de
fixer sur des pierres précieuses, par la gravure, le
souvenir des principaux événements du règne de
son royal ain^nt. EUe fit choix de quelques artistes.
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— 135 —
les plus renommés^ pour exécuter ce projet, de con-
cert avec elle, et, pour ainsi dire, sous sa direction.
Les peintres Boucher et Yien, le sculpteur Bouohar-
don, devaient composer les dessins; le graveur Guay
était chargé de les graver sur pierres fines. La mar-
^quise s'était réservé de reproduire l'œuvre de Guay
soit à Teau-forte, soit au burin.
Elle commença ce travail très -curieux par un
portrait de Louis XV, d'après une sardoine-onyx
de trois couleurs, gravée par Guay. Le roi, en em-
pereur romain, est placé au milieu d'un médaillon
entouré de lauriers. M"*® de Pompadour a gravé ce
médaillon à Teau-forte retouchée au burin ; et pour
qu'on n'en doute pas, elle a écrit au bas, comme
dans toutes les autres gravures de sa main : Pompa-
dour sculpsit.
Elle grava ensuite le Triomphe de Fontenoy,
d'après le dessin de Bouchardon , gravé par Guay,
sur une cornaline. On y voit Louis XV, en empe-
reur romain, debout sur un char antique tratné
par quatre chevaux de front : il est couronné par une
Vietoire ailée qui plane dans les airs, tenant une
palme dans sa main droite : à la gauche du roi, se
tient le Dauphin vêtu à l'antique; allusion à la pré-
sence du jeune pdnce sur le champ de bataille de
Fontenoy, où le roi voulut ('armer chevalier de pied
en cap, comme François P' l'avait été la veille de la
bataille de Marignan. Une pareille composition ne
pouvait manquer de plaire extrêmement à Louis XV :
elle lui rappelait la gloire qu'il s'était acquise en
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— 136 —
œniinaiidant en personne, sous la direction du ma-
réchal de Saxe, larmée victorieuse des Anglais; il y
retrouvait les traits de son fils, et la vue de la gra-
vure lui rappelait le talent délicat d une femme qui
lui était alors très-chère.
Au point de vue de l'art, on peut louer dans cette
gravure la disposition générale, conçue dans le goût
antique, et qui rappelle bien les bas-reliefs de l'arc
de Constantin et de la colonne Trajane, ainsi que le
Bîge antique du Vatican. Mais l'exécution n'a rien
du style des graveurs de l'antiquité, soit grecs, soit
même romains. Le dessin est de cette forme arron-
die, qui avait tout envahi à cette époque, sous l'in-
fluence de Boucher etdeBouchardon. Les contours
sont lourds; Louis XV et son fils paraissent épais et
cx)urts, et la Victoire ailée laisse aussi à désirer.
Quant à l'eau-forte de M"*® de Pompadour, qui est
légèrement retouchée au burin, elle annonce une
pointe très-fine, une main délicate et un véritable
talent.
Pour faire sans doute sa cour au roi. et à la mar-
quise, Mariette a placé le Triomphe de Fontenoy au
milieu du titre de son Traité des pierres gravées^
dans un médaillon formé de guirlandes de lauriers,
au-dessous de deux têtes, l'une d'Alexandre, d'après
Pyrgotèle, Tautre d'Auguste, d'après Dioscorides;
pour montrer sans doute que la gravure de Guay
pouvait rivaliser avec ces chefs-d'œuvre de la gra-
vure antique. C'est là une de ces illusions excusa-
bles de la part d'un ami, mais que la postérité, désîn-
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~ 137 —
téressée dans ses jugements, ne saurait pas admettre.
Après le Triomphe de Fontenoy, la marquise fit
successivement graver par Guay, et reproduisit elle-
même à Teau-forte, la Victoire de Lawfeld, les Pré-
liminaires de la paix de 1748, la Naissance du duc
de Bourgogne, le Vœu de la France pour le rétablis-
sement de la santé du Dauphin ; ÂpoUon-Louis XV,
couronnant le Génie de la peinture et de la sculpture ;
Minerve, c'est-à-dire M"*"" de Pompadour elle-même,
bienfaitrice et protectrice de la gravure; le cachet
du roi, 1753f; TÂUiance de la France et de l'Au-
triche, 1 756 ; le Génie de la France, 1 octobre 1 758 ;
la Victoire de Lutzelberg, le 10 octobre 1758 *.
Ou voit, par cette dernière date, que M"* de Pom-
padour cultiva l'art de la gravure à l'eau-forte pen-
dant presque toute la durée de sa faveur. Elle est
louable d'avoir su occuper ses loisirs à des distrac-
tions aussi sérieuses : tant de femmes, dans sa posi-
tion, n'ont trouvé d'autre emploi à leur temps, que
des futilités, des médisances et des bigott^ries !
On raconte que Voltaire, alors dans son intimité,
étant venu lui faire visite sans être annoncé, et
l'ayant trouvée dessinant une tête, improvisa ce
quatrain :
Pompadour, ton crayon divin
Devrait dessiner ton visage ;
Jamais une plus belle main
N'aurait fait un plus bel ouvrage.
> Voyez à l'appendice le catalogue de l'œuvre de M"® de Pom-
padour.
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- 138 —
Mais Voltaire qui, plus tard, traita la marquise d'un
tout autre ton, faisait ici de la flatterie; car il savait
fort bien que M**® de Pompadpur s'est plusieurs fois
représentée elle-même , dans ses gravures , d'après
les dessins de Boucher, son peintre favori. C'est ainsi
que nous reconnaissons ses traits sous la figure de
Minerve, protectrice de la gravure, et sous celle de
la France, offlrant des actions de grâces pour le réiar
blissement du Dauphin; prétentions non moins
ambitieuses qu'inconvenantes. Plus tard, nous la
retrouvons sou» les traits de TÂmitié, ûnr le cachet
qu'elle légua au prinoe de Soubise : allégorie fort
juste, car la marquise se montra toujours dévouée à
ses amis.
Dès scm arrivée au pouvoir, elle avait appelé Toncle
de son mari, M. Lenormant deTournehepi, à l'em-
ploi de direeteur*général ordonnateur des bâtiments
du roi, créé pour Colbert. Elle lui adjoignit en titre
de survivance,, son frère Abel Poisson, qui prit d'a-
bord le nom de marquis de Vandières; nom que les
mauvais plaisants de la cour avaient ridiculisé sous
celui de marquis d' Avant-hier, et qu'il changea plus
tard, un peu par ce motif, en prenant le titre du
marquisat de Marigny, dont sa sœur lui avait fait
cadeau*.' 11 n'avait pas vingt 6t un ans, en 1746,
lorsqu'il fut adjoint à M. Lenormant de Tournehem.
Ces deux nominations avaient excité à la cour comme
^ Après la mort de M*"^ de Pompadour, le marquis de Marigny
prit le nom de marquia de Ménars, sans doute pour faire oublier
son origine.
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— 189 —
à la ville de Yiolentes rtScriminations contre la fevo-
rite : on Tacousait d'aocdparer la direction des beaux-
arts et des fêtes, emploi toujours fort envie en France,
et de la confier à un vieillard connu seulement par
son luxe de financier, et à un jeune homme dont la
capacité paraissait fort douteuse. Pour faire taire ces
critiques, M**^ de Pompadour, sMnspirant des Ré-
fieœitms «tir quelques œuvres de l'état présent de la
peinture en France^ ouvrage publié en 1747, par Ija-
font de Saint-Ymne , résolut de faire , dans le palais
du Lu^^embourg, une exposition publique des ta*
bleaux du Cabinet du Roi, entassés jusque-là dans
les appartements de Versailles. Cette exposition fut
ouverte pour la première fois, le 14 octobre 1750,
et plus tard continuée en 1761, par ordre de M. de
Marigny. Mais avant que ce dernier prtt possession
de sa charge d'ordonnateur adjoint des bâtiments,
la marquise voulut l'obliger à feire un noviciat qu'elle
jugeait nécessaire pour former son goât, et le mettre
en état de bien remplir ses fonctions. Elle décida
qu'il irait voyager en Italie, afin de s'instruire par
l'étude et la vue des chefe-d'œuvre de Tantiquité et
des monuments de Tart moderne. Pour que son firère
pût retirer de ce voyage toute l'utilité que la mar-
quise s'en promettait, elle voulut qu'il fût guidé par
des connaisseurs et des artistes. Elle fit choix de
l'architecte Soufflot, comme del'artiste le plus en état
de le diriger. Ce choix était heureux; Soufflot, déjà
célèbre, connaissait bien l'Italie, et surtout Rome, où
il avait passé trois années comme pensionnaire du
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— 140 ~
roi. li avait également voyagé en Grèce et dans TAsie
Mineure, et son goût était très-vif et très-sûr. Lié
avec le graveur Cochin, et instruit du désir qu'il
avait de voir l'Italie, Soufflet le proposa à la mar-
quise, qui Taccepta. On leur adjoignit l'abbé Le-
blanc, homme de lettres, à qui l'on accordait des
connaissances dans les arts. Us partirent en décem-
bre 1 749, et après avoir visité avec attention toutes
les villes qui renfermaient quelque chose de cu-
rieux, dont ces artistes lui faisaient observer les
principales beautés, le marquis de Marigny vint
passer quelque temps à Rome.
Jean François de Troy était alors directeur de
TÂcadémie de France établie en cette ville. Ce
peintre, élève de son père, jouissait d'une grande
réputation. Doué d'une remarquable facilité d'exé-
cution, il e4)mposait de grandes scènes qu'il peignait
avec rapidité, comme des décorations d'opéra, sans
chercher à corriger les nombreuses négligences de
dessin échappées à son pinceau. Il avait ^ nommé
directeur de l'Académie de France en 1738, et de-
puis cette époque, il avait exécuté à Rome sept ta-
ble^aux de l'histoire d'Esther, la Conquête de la Toi-
son d'or par Jason, et d'autres sujets destinés à être
reproduits aux Gobelins en tapisseries. De Troy ne
manquait pas de talent, mais ses peintures sentent
la manière, son coloris est terne, son dessin peu
correct, ses attitudes et ses expressions vulgaires.
Mariette, dans son Abeced4irio\ raconte, sur le
1 Â l'article de Troy (François), p. 400.
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— 141 —
séjour de M. de Marigny à Rome, une aventure qui .
parait avoir occasionné la mort de ce directeur :
« M. de Marigny y ou, comme on l'appelait alors,
M. de Vandières, dit Mariette, fit le voyage d'Italie,
dans le temps du directorat de M. de Troy. 11 fut
logé (à Rome) dans le palais de France. M. De Troy
le reçut avec toute la distinction qui lui était due.
Tout se passa dans les commencements à la satis-
faction de l'un et de l'autre : il y eut des fêtes don-
nées. Les pensionnaires firent les honneurs d'un bal
où la principale noblesse de Rome fut invitée, et
M. de Vandières sut gré au directeur de toutes ses
attentions. Malheureusement, celui-ci avait pris
pour maîtresse la femme d'un médecin, extrême-
ment jolie. 11 en était amoureux à la folie. C'est le
faible d'un vieillard de porter la passion à l'excès et
d'être jaloux. M. de Troy se laissa gagner par cette
maladie. Il crut s'apercevoir que son hôte s'était pris
d'amitié pour la jolie femme ; il ne put y tenir, et,
ne se possédant point, il manqua à son supérieur :
il lui tint des discours qui furent entendus et qui dé*
plurent. Dès ce moment, sa perte fut résolue. Il y
avait du temps qu'il demandait son rappel; c'était
peut-être un jeu. Ce qu'il y a de sûr, c'est, qu'amou-
reux conmie il Tétait, il eût été très-piqué si on l'eût
pris au mot, et que, ne recevant aucune réponse, il
était persuadé que l'afiaire était oubliée. Il était dans
Terreur : on lui avait nommé un successeur. Au
moment qu'il s'y attendait le moius^ il le vit arriver,
sans aucune espérance de garder sa place. 11 restait
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— 142 —
à Roim^ «oipiif de eelle dont Q portait let liens, et il
tempiHrisftii : mais oifio il fidlat prendre son parti.
II. de Nivernais, notre ambassadeur à Rome, avait
obtenu la pennissiou de revenir en France; Une fré-
gate, équipée à Marseille» l'attendait et était vernie
pour servir à son passage. M. de Troy eut ordre de
se préparer à partir, et de profiter de Toecasion. Le
jour fut indiqué, et Tintimatioa lui en fut faite peu de
temps auparavant à l'Opéra, où il assistait avec sa
maîtresse. Ce fut un coup de foudre. Saisi et abattu,
faisant effort sur lui-même pour ne rien laisser aper-
cevoir de ce qui se passait dans son intérieur, il
rentre chet lui. La fièvre le saisit; ud mal de gorge^
qu on attribue à l'air froid (c'était dans le mois de
janvier 1 752) qu'il a respiré à la Sortie^'du spectacle,
le menaça 4'une esquinancie. Les médecins apfielés
le traitent en conséquence, et là maladie dégénère
bientôt en fluxion de poitxine> qui le fait périr en peu
de jours» « ^^ Si cette anecdote est vraie, elle prouve
une grande susceptibilité de la part de M. de Ma-
rigdy^ et lui fait peu d'honneur.
M. de Siariguy revint à Paris en septembre 1 751 ,
après un séjour en Italie de deux années. On peut
prendre une idée exacte de son voyage^ en lisant la
relation qu'en a faite Çochin * . Les titres que le gni*
veur se donne en tète de cet ouvrage témoignent
asse^ qu'il n'avait pas perdu son temps en acoom-
* Voyage d'Italie^ ou Recueil de notes sur les ouvrages de pein-
ture ei de sculpture qu'an toit dans lés principales villes d'Italie^
à Parw, chez Ùl-AdI. Jombert, 1758, 3 vol. m-421.
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— 143 —
pagotintlfi frère delafaYorite, devenu rohlonnateur
géoéral des beaux^afts. Il y avait à peine sept ans
que Gocbin était revenu lorsqu'il publia ses notes de
voyage, et dans ce court iatervalle^ il était devenu
chevalier dé l'ordre de Saint^Michel^ gravwr du toi,
garde de$ demM du cabinel de Sa Majeitéj êeeréudte
de r Académie rayak dé peinture et de sculpture f et am-
seur royal. On ttouve> Don<»seulenient dans ses notes
de voyage» mais dans une lettre de lui restée long-
temps inconnue^ et publiée dada les Archivée de l'an
français % le jugement très^juste qu'il porte sur lés
artistes italiens en répntation vârs 1750, et qui
étaient : à Rome, Mazucei» Manoinni^ Pompeo Bat-
toni et le chevalier Corado; i Naj^s^ Franoiscbello
délie Mura, élève de Solimène; à Bologne, Ërcole
Gmiani; et à VenisOi le Tiepolo et Piazetta« U re-
proche à ces artistes, avec beaucoup de vérité, de
manquer d'initiative et d'invention, et de faire des
figures qui paraissent plus occupées du soin de Se
donner une attitude ligréable^ que de celui de faire
l'action pour laquelle elles sont placées dans le ta-
bleau; défaut ordinaire des peintres médiocres. Leur
couleur lui semble fade et olivâtre; et tout en trou-
vant ces peintres agréaUes, il ajoute : a C'est doni-
fi^ge que la nature, qqi est fort belle, ne soit pas,
à beaucoup près, aussi belle que letirs tableaun j »
appréciatÎQi) piquante^ qui donne bien Tidée des
peintures italiennes de cette époque, à l'exception
de quelques plafonds du Tiepolo à Venise.
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— 144 —
L'architecte Soufflet ne profita pas moiDS de son
intimité avec le marquis de Marigny. Â son retour
dltalie^ il s'était arrêté à Lyon où il fit éieirer,
d'après le désir de l'administration de cette ville,
l'Hôtel du Change, le Grand-Théâtre, l'un des plus
vastes de France, et enfin l'Hôtel-Dieu, dont la ma-
gnifique façade, sur le quai du Rhône, frappe tout
d'abord les voyageurs. Rappelé de Lyon à Paris par
M« deMarigny, il fut décoré, en 1755, du cordon de
Saint-Michel, nommé directeur des Gobelins, contrô-
leur des bâtiments du roi, et chargé de la construc-
tion de l'église de Sainte -Geneviève, l'un des plus
remarquables monuments de l'art moderne, bien
que par suite de circonstances indépendantes de la
volonté de Soufflet , le plan primitif de cet édifice ,
dû entièrement à son imagination, ait été forcément
modifié.
M. Lenormant de Tournehem étant mort peu de
temps après le retour de M. de Marigny, ce dernier
lui succéda dans l'emploi d'ordonnateur des bâti-
ments. — L'idée qu'avait eue M*"* de Pompadour
d'envoyer son frère en Italie, pour former son goût
et acquérir les connaissances qui lui manquaient,
mériterait d'être suivie par les gouvernements qui
ont réellement à cœur les progrès de l'art. Il nous
parait bien difficile qu'un directeur des beaux-arts
puisse être à la hauteur de ces importantes fonc-
tions, s'il ne coQuatt ni l'Italie, ni ses chefs-d'œuvre.
Parler d'art sans avoir vu Rome, Florence, Venise,
Naples et les autres vflles de cette admirable cx)ntrée,
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— 145 —
nous paraîtra toujours une très -grande tëméritë.
Nous savons qu'on peut citer parmi les artistes
l'exemple de Lesueur^ qui n'a jamais quitté la
France. Mais on ne doit point s'autoriser de l'exem-
ple d'un homme de génie , lorsqu'il s'agit d'é-
tablir une règle générale, car le génie sera toujours
une très-rare exception. D'ailleurs, il est à présumer
que si Lesueur eût étudié Raphaël à Rome, et non
pas seulement d'après les cartons du Poussin, il
n'aurait pu qu'y gagner. Un ordonnateur des beaux-
arts, qui n'a pas vu par lui-même les monuments de
l'art antique et les chefs-d'œuvre des maîtres mo-
dernes , est toujours obligé de s'en rapporter à des
subalternes. Cochin a donc raison de dire, dans
le court préambule qu'il a mis au commencement
des notes de son voyage* : « L'expérience a fait
a voir combien il est important pour le service
« du roi et l'avantage des arts , qui fait une partie
« considérable de la gloire de la nation, que les
« personnes destinées à remplir ces places impor-
tantes (celles d'ordonnateur des bâtiments du roi),
a veuillent bien prendre les soins nécessaires pour
« se former le goût, et pour se mettre en état de
« juger par elles-mêmes du mérite des artistes qui
« sont sous leurs ordres. » Il paraît, si l'on s'en rap-
porte à la notice que Cochin a donnée sur M. de Ma-
rigny^, que ce directeur des beaux-arts, pendant
* T. I, p. 2.
« En tête du catalogue publié, en 4781, par Basan et PouUain,
des objets d^art et curiosités qui composaient son cabinet. Il était
10
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_ U6 —
une partie considérable du règne de Louis XV, sut
effectivement imprimer une remarquable impulsion
à toutes les branches de ses fonctions. S'appuyant
sur le crédit tout-puissant de sa sœur, naturellement
attirée vers les artistes, et qui désirait, avec leur
concours, jeter le plus vif éclat sur le règne de
Louis XV, le marquis de Marigny s'efforça de donner
aux arts un nouvel essor. Malheureusement, son
administration fut entravée par la guerre de Sept
Ans, qui dévora les ressources de la France, et fit
reporter sur les moyens de destruction les fonds
destinés aux arts de la paix. J^éanmoins, M. de Mari-
gny augmenta les commandes des tableaux d'his*
toire, et il en ordonna pour la manufacture des Go-
belins ; moins, ainsi que le fait remarquer Cochin
dans sa notice, pour le besoin qu'elle en avait, que
pour entretenir et soutenir la peinture d'histoire,
toujours près de dégénérer en France, par le défaut
de travailler pour le public dans ce genre.
En parlant de l'administration de M. de Marigny
cojnme intendant des beaux-arts , on ne doit pas
oublier de signaler la protection toute particulière
qu'il accorda au célèbre Joseph Vernet^ le plus ha-
bile peintre de marines que la France ait eu. Le mar-
quis avait fait sa connaissance à Rome , où Joseph
était fixé depuis près de vingt années. Appréciant
son talent en véritable connaisseur, M. de Marigny
le rappela en France vers 1 752, et, la même année,
alors connu sous le nom de marquis de Ménars. — Bibliothèque im-
périale, cabinet des estampes Y D - 422, n« 4S08 - J.
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— 147 —
il lui commanda pour le roi une suite de tableaux
représentant les principaux ports de mer de la
France. Il voulut tracer lui-môme à l'artiste l'ordre
dans lequel ces tableaux devaient être exécutés : il
dressa donc un itinéraire que le peintre était obligé
de suivre^, afin qu'il dessinât sur les lieux mêmes les
vues qu'il voulait reporter sur ses toiles. M.* de Ma-
rigny ne se borna pas à préparer le programme de
cette grande entreprise; dans plus d'une circons-
tance, il lui arriva de différer de sentiment avec l'ar-
tiste sur la manière dont la vue des ports ^ du ciel et
de la mer devait être représentée. Ainsi , lorsque
Joseph voulut peindre le port de Cette , il se propo-
sait de « faire sur le devant du tableau une mer un
peu en mouvement^ et, pejit-être, écrivait-il à M. de
Marigny, ferai-je une tempête, ce qui produirait un
effet assez rare dans le nombre des tableaux que j'ai
à faire pour le roi , peignant ordinairement Tinté-
rieur des ports, et par conséquent la mer tranquille,
ou bien du coté de la terre. »
M. de Marigny n'admit pas complètement cette
proposition : « Vos tableaux, répondit-il à Vernet, le
9 octobre 1756, doivent réunir deux mérites, celui
de la beauté pittoresque et celui de la ressemblance.
Je trouve bien l'un dans le projet que vous me pro-
posez ; mais je crains que ce ne soit aux dépens de
l'autre, et je doute que le port de Cette, représenté
en vue du côté de la mer, soit reconnu par le grand
nombre de ceux qui ne l'ont vu que du côté de la
terre. La tempête que vous avez dessein d'y ajouter
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— 148 —
rendrait encore votre tableau moins ressemblant,
attendu qu'il est rare de voir la mer, dans un port,
agitée de la tempête. Il faudrait que le devant de
votre tableau fût la pleine mer, et par conséquent
que le port fût reculé dans le lointain , ce qui vous
empêcherait de le détailler d'une façon caractéristi-
que. Il me semble que le projet de ce tableau , tel
qu'il est dans l'itinéraire que je vous ai remîs^ rem-
plirait mieux l'objet que vous devez vous proposer.
D'un côté, la plus grande partie de l'étang de Thau,
de l'autre côté, le commencement du canal du Lan-
guedoc, donneraient à votre tableau un caractère
distinctif qu'il n'aurait point suivant votre nouveau
projet. Consultez-vous avant de vous décider, et sur-
tout ne perdez pas de vue l'intention du roi, qui est
de voir les ports du royaume représentés au naturel
dans vos tableaux. Je sens bien que votre ima-
gination se trouve par là gênée ; mais avec votre
talent, on peut réunir le mérite de l'imitation et celui
de l'invention : vous en avez donné des preuves ^ . »
Malgré ces observations, Vernet n'en persista pas
moins à représenter le port de Cette agité par un
coup de vent, et vu de la mer, « avec des bâtiments
qui font une manœuvre extraordinaire, mais con^
venable pour l'entrée du port, et au vent par lequel
ils entrent *. »
* Voyez les Archives de Vart français, par MM. de Chennevières
et de Montaiglon, livraisons du 15 novembre 1855 et du 15 janvier
1856,p. 139etsuiv.
* Livret du salon de 4757, dans lequel ce tableau fut exposé.
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_ 149 ~
Toute cette grande entreprise des ports de France,
si habilement exécutée, fut commencée en octo-
bre 1753 et terminée en 1763, en moins de dix
années , sous l'administration de M. de Marigny,
auquel on en doit l'idée, le plan et l'exécution.
M. de Marigny ordonna aussi des statues, et,
malgré les attaques des envieux, il maintint à Rome
les pensionnaires du roi. M. de Marigny avait le bon
esprit de consulter Soufflot et de profiter de ses
conseils. Mais, selon le témoignage de Cochin , ce
fut de son propre mouvement, qu'après avoir vu et
admiré la belle statue de Vénus, que Coustou avait
faite pour le roi de Prusse (le Grand Frédéric), il jeta
les yeux sur cet artiste pour l'exécution du tombeau
du Dauphin, père de Louis XVI, et c'est à cette con-
naissance du vrai mérite que nous devons ce beau
monument qui a été placé dans la cathédrale de Sens,
et que Cochin regrettait de ne pas voir à Paris.
En 1762, il fit nommer Carie Vahloo premier
peintre du roî^ et à sa mort, arrivée le 1 5 juillet
1765, M. de Marigny fit élever à cette place le cé-
lèbre Boucher, dont l'influence sur la peinture,
pendant le dernier siècle, n'a d'égale que celle de
Watteau. Si l'originalité tenait lieu de toutes les
autres qualités, il est certain que ces deux artistes
pourraient revendiquer le premier rang; car l'un
et l'autre a créé une manière qui lui est propre,
et qui ne ressemble à rien de ce qu'on connaissait
avant eux dans la peinture. Watteau, grand colo-
riste, n'a peint que des scènes de convention, sui-
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— 150 —
vant le goût, alors à la mode, également éloigné de
l'idéal des grands maîtres italiens et de la nature
vraie. Boucher, doué d'une égale facilité, inventeur
d'une peinture à teintes plates qui n'appartient qu'à
lui, est tout aussi maniéré dans la forme de ses
personnages et dans l'expression de ses figures ; mais
pour la représentation des arbres et des paysages^
qu'il place toujours dans un horizon bleuâtre, il est
de beaucoup inférieur au peintre des Fêtes galantes.
Si Watteau a souvent copié ses figures sur les ac-
teurs de la Comédie italienne, et disposé ses tableaux
d'après des scènes jouées à ce théâtre, on peut dire
que Boucher a^ peuplé son Olympe de Dieux, de
Déesses et d'Amours qu'il faisait poser à l'Opéra,
ainsi que les bergers et les bergères fardées de ses
campagnes fleuries. Toute étude de l'art antique,
toute admiration des grands maîtres de la Renais-
sance, toute contemplation recueillie de la nature
avait disparu. Les artistes de cette époque de déca-
dence, cédant à l'entraînement général, se laissaient
aller à une facilité d'exécution qui ne pouvait pro-
duire, chez la plupart d'entre eux, que des résultats
déplorables. Tout efibrt, tout travail sérieux parais-
sait banni de leurs œuvres, nées du caprice d'un
moment, et destinées, sauf un très-petit nombre, à
passer avec la mode éphémère qui les avait fait
naître. Si les tableaux de Watteau et de Boucher
ont conservé de nos jours une véritable vogue, c'est
que ces deux artistes sont réellement doués d'un ta-
lent et d'une originalité fort remarquables. Le mode
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— 151 —
dans lequel leurs pinceaux se sont exercés est se-
condaire 'f mais leur exécution est pleine de charme
et de facilité. Quant à la foule de leurs imitateurs,
ils n'ont fait qu'outrer les défauts de ces maîtres, et
ils sont tombés dans l'oubli.
Le peintre Vien , que M"'' de Pompadour employait,
concurremment avec Boucher, pour les dessins des
pierres gravées par Guay , sacrifiait aussi à la mode ;
témoin les deux tableaux de la Marchande d'Amours
et de Y Amour qui s'envole^. Mais son style, même
dans des sujets de ce genre, était plus ferme que
celui de Boucher, et ses grandes compositions sont
infiniment supérieures à celles de cet artiste. On
peut en juger par son tableau de saint Denis pré-
chant dans les Gaules, composé en 1754, qui fut
placé dans l'église de Saint-Roch, où il est encore.
L'exemple de Vien ne fut suivi que plus tard, lorsque
David, enlevé par Vien à l'école de Boucher son pa-
rent, remit en honneur les véritables principes de
la grande peinture. -
Il était bien permis à M"^^ de Pompadour de don-
ner à Boucher la préférence sur les autres peintres
de son temps; car il avait plus d'une fois dirigé son
burin, et, comme pour la séduire, il avait fait d'elle
le plus charmant portrait qui se puisse voir. Boucher
excelle par la délicatesse et la transparence de Bes
touches; si les chairs, sous son pinceau, manquent
de fermeté et de vie, si le sang ne circule pas sous
1 Ils sont au château de Fontaioebleau.
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— 152 —
ses teintes plaies, ses étoffes sont jetées avec une
grâce et une coquetterie bien faites pour plaire aux
dames, et la soie et le velours, coloriés par sa palette,
ont tout l'éclat, tout le brillant de la réalité.
Le portrait de M"* de Pompadour peint par Bou-
cher ne peut pas faire oublier le beau pastel de De-
latour ^ Cet artiste a représenté la marquise vue de
trois quarts, coiffée en poudre à la mode du temps,
vêtue d'une robe de satin fond blanc, chamarré à
grands ramages et à bouquets, ouverte sur la poitrine
avec des nœuds de dentelle; le tout rendu avec une
véritable perfection. La marquise est assise, le coude
gauche appuyé sur un guéridon doré, forme Louis XY;
elle tient dans sa main un cahier de musique ouvert.
Sur le guéridon figure Y Esprit des Lois, en compagnie
d'un des in-folios deYEncyclopédief de laHenriade et
d'autres œuvres capitales de l'époque. 1^ dessin re-
produit par Mariette (p. 208, t. P' de son Traité des
pierres gravées) représentant le graveur en pierres
fines lorsqu'il travaille, et les divers instruments
qu'il emploie, pend d'un côté du guéridon, et l'on
distingue au bas les mots : Pompadour sculpsit. Aux
pieds de la marquise est un carton rempli de gra-
vures et de dessins, pour indiquer son goût pour les
arts. Ce magnifique portrait est d'un crayon plus
ferme que ceux de la Rosalba dont il est entouré,
et sa conservation est aussi satisfaisante qu'on pou-
^ Il est au Louvre dans la salle des pastels. Celui de Doucher ap-
partient à M. Duclos, et fait partie de son cabinet.
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— 153 —
vait Tespérer d'un genre aussi éphémère que le
pastel.
Le choix de Soufflet^ comme contrôleur des bâti-
ments, paraît avoir exercé sur M. de Marigny et sur
sa sœur une influence qui n'a pas été assez remar-
quée. De tout temps, les rois de France ont attaché
une grande importance à embellir leur capitale. Si
Paris est devenu la plus belle ville du monde, c'est
parce que, depuis près de huit siècles* on travaille
sans relâche à l'assainir, à encadrer son fleuve dans
des quais magnifiques, à percer et à élargir ses rues,
à y élever des églises, des palais, des fontaines et
des maisons d'un style aussi élégant que varié. Les
plus grands princes ont tenu à honneur d'attacher
leurs noms à ces embellissements, qui profitent à
l'immense population de leur capitale, le cœur et la
tête de la France. Saint Louis, Philippe Auguste,
Charles V, François P% Henri IV et Louis XIV ont
laissé dans Paris de remarquables monuments de
leurs règnes. De nos jours, ces exemples ont été
suivis et même dépassés par l'empereur Napoléon P'*,
par les Bourbons et par le roi Louis-Philippe. Depuis
le rétablissement de l'Empire, n'avons-nous pas vu
achever, comme par enchantement, les magnifiques
bâtiments du Louvre, œuvre qui suffirait à elle seule
pour illustrer le plus long règne? Tandis que le pro-
longement de la rue de Rivoli, le percement du
boulevard de Strasbourg et de la rue des Écoles, le
déblaiement et la construction des Halles centrales,
et la mise en train de tant d'autres entreprises non
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— 154 —
moins utiles que grandioses, changeront entière-
ment l'aspect du vieux Paris et en feront une ville
sans rivale* M"** de Pompadour n'ignorait pas que
les Parisiens sont très-vains de leur ville^ et que,
tout eu se plaignant des travaux de construction
qui dérangent leurs habitudes, ils sont fort glorieux
de la voir admirée par les étrangers. Si l'on s'en
rapporte à des mémoires écrits sur le règne de
Louis XY % il paraîtrait que la marquise aurait pro-
posé à ce prince d'acquérir un certain nombre de
couvents, alors fort nombreux et fort vastes, et
d'établir dans leurs enclos, devenus publics, des
places ou squares, à l'imitation de Londres. Elle au-
rait voulu rebâtir la Cité tout entière, pour dégager
Notre-Dame, et, dans ses rues élargies et alignées,
établir des trottoirs couverts avec des balcons au-
dessus, en forme de terrasses, pour le premier étage
des maisons. Des compagnies financières devaient
acheter de grands carrés de maisons entourés de
rues ; elles auraient démoli les vieilles constructions
pour en élever de nouvelles, suivant un plan général.
En achetant à vil prix les vieilles maisons, elles
revendaient les constructions neuves et devaient
recueillir des profits considérables. Mais il fallait,
pour réaliser ces deux projets, abattre des couvents
• Mémoires historiques et anecdotes de la cour de France^ pen-
dant la faveur de la marquise de Pompadour, par S.-L. Soulavie;
Paris, 4802, 4 vol. in-S, p. 259 et suîv. On croit que ces mémoires
ont été composés sur les notes trouvées dans les papiers du maréchal
de Richelieu. Voyez Biographie universelle de Michaud, v*» Sou-
lavie.
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— 155 —
et des églises, et l'opposition du clergé les fit échouer.
— On sait qu'en 1^50, les ponts étaient couverts de
maisons ; M*"* de Pompadour voulait faire dispa-
raître ces contructions et rendre aux ponts toute
leur largeur, pour la facilité du passage et l'agrément
delà vue. Elle voulait faire ouvrir une rue qui aurait
fait aboutir la rue de Tournon à la rue de Seine, de
manière à mettre le collège Mazarin ( l'Institut) en
face du Luxembourg, mais le roi fut insensible à
ce projet * .
Il ne fut, pas plus touché de l'idée d'achever le
Louvre, ou, tout au moins, de mettre les parties de
cet édifice, alors construites, à l'abri de la destruction .
On aura peine à croire aujourd'hui que, du temps
de Louis XV, il n'y a pas cent ans, les bâtiments du
Louvre élevés sous Louis XIV, par ordre de Colbert,
sur les plans de Perrault, n'étaient pas même cou-
verts^. La cour de Jean Goujon,qui n'a d'égale dans le
monde, mais dans un tout autre style, que celle des
Loges au Vatican, et plus en petit, mais non moins
belles, celles du palais Farnèse et de la chan-
cellerie, dues toutes deux au génie du Bramante,
cette cour si imposante, si régulière dans son en-
semble et pourtant si variée, si admirable dans ses
détails, était encombrée d'immondices amoncelées
depuis près d'un siècle. M™® de Pompadour aurait
voulu la faire déblayer, faire couvrir l'édifice et lui
donner l'aspect monumental. Elle proposait une
^ Mémoires historiques et anecdotes de la cour de France j p. 264.
» id., ibid.
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~ 156 —
innovation adoptée depuis, mais qui, alors, parais-
sait le renversement des anciens usages de la cour.
Reprenant l'idée du cardinal de Richelieu, elle
voulait faire décorer la grande galerie et demandait
qu'on y plaçât, comme dans un musée, les produc-
tions les plus remarquables des peintres de toutes
les écoles * . Mais il aurait fallu dépouiller Versailles
et Fontainebleau de leurs chefs-d'œuvre. Toute la
cour jetait les hauts cris; on trouvait malséant de
donner au public la jouissance des tableaux et des
statues que les rois de France, depuis François P%
avaient toujours réservés pour décorer l'intérieur
de leurs appartements, où la noblesse seule était
admise.
On assure que, dans un moment de retour sur
elle-même, la marquise fit décider la construction
de l'église de la Madeleine repentante, dans laquelle
elle désirait être inhumée. La pécheresse n'oubliait
pas les pauvres : elle aurait voulu faire construire
un second Hôtel-Dieu, pour laisser un lit à chaque
malade : car personne n'ignore qu'il n'y a pas long-
temps que chaque malade, dans les hôpitaux, a son
lit. Avant 1789, même en temps ordinaire et en
l'absence d'épidémie, un seul lit recevait jusqu'à
trois malades. La pensée de M°*' de Pompadour, em-
preinte d'une véritable charité, méritait donc bien
de trouver grâce auprès du gouvernement d'alors.
Mais elle échoua, comme les précédentes , devant
> Mémoires histùrique^et anecdotes de la cour de France, p. 262.
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— 157 —
l'apathie de Louis XV, et devant l'indifférence des
hautes classes de la société, alors aussi peu portées,
en général, à soulager les souffrances des classes
inférieures, qu'elles sont empressées de nos jours à
prendre l'initiative de toutes les mesures pouvant
servir à l'amélioration du sort de ceux qui souffrent.
Elle fut plus heureuse dans la réalisation du
projet de FÉcole-Militaire , élevée au Champ-de-
Mars, sur les plans de l'architecte Gahrîel ; cela ne
doit pas étonner, car les goûts belliqueux de la na-
tion ont de tout temps obtenu la préférence sur des
entreprises plus utiles.
Elle réussit également à faire adopter à Louis XV
le projet d'établir à Sèvres une manufacture de por-
celaines. Lorsque M™® de Pompadour fut déclarée
favorite, la porcelaine n'était en France qu'une con-
trefaçon maladroite des figures, fleurs et personnages
représentés sur les porcelaines du Japon. La du-
chesse du Maine avait bien établi à Sceaux une
fabrique de faïence, dont la pâte délicate et les des-
sins variés avaient obtenu le plus grand succès.
Mais l'art de la porcelaine était encore inconnu. La
raarquise n'eut pas de peine à faire comprendre à
Louis XV qu'il était digne de son règne de créer une
manufacture de porcelaines, comme Louis XIV avait
créé une fabrique de tapisseries aux Gobelins. Des
chimistes pour améliorer la pâte, des peintres de
fleurs et de paysages pour l'ornement, des sculpteurs
pour ordonner les plus belles formes, furent appelés
afin de perfectionner cet art. Les frères Dubois
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— 158 —
avaient établi à Vincennes, en 174Ô, la première fa-
brique dans laquelle on essaya de faire de la porce-
laine. Soutenue d'abord par M. Orry de Fulvy, con-
trôleur général des finances , elle fut placée , après
sa mort arrivée en 1 745, sous la protection de M"** de
Pompadour. Le premier service de porcelaine, pâte
tendre^ y fut composé en 1754. Deux ans après, ré-
tablissement reçut une organisation nouvelle et fut
transporté à Sèvres, dans Tancienne villa du musi-
cien Lulli - . Le roi se plaisait à visiter d'autant plus
souvent la manufacture, qu'elle se trouvait sur la
route de Bellevue, où sa maîtresse avait fait con-
struire une charmante habitation dans laquelle elle
donnait fréquemment des fêtes. La fabrique de
Sèvres a initié la France à l'art de la porcelaine;
avant sa fondation , la France en achetait tous les
ans, en Saxe, en Chine et au Japon, pour une somme
très-considérable. Peu de tçmps après que les char-
mantes productions de Sèvres eurent été répandues
en Europe, la France, non-seulement cessa d'être
tributaire de l'étranger, mais elle en exporta pour
une valeur importante.
Les porcelaines de cette époque, particulièrement
celles dîtes pâte tendre j atteignirent le plus haut
degré de perfection, soit sous le rapport de la forme,
de la légèreté, de la transparence et du dessin, soit
• Voyez V Histoire de la vie privée des Français, par Legrand
d*Aussy, nouv. édit. avec des notes et corrections par J.-B.-B. Ro-
quefort, t. III, p. 242 et suiv. Voyez aussi le Traité des arts céra-
miques^ par M. Brongniart, t. H, p. 496.
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— 159 —
sous celui de la matière. Les statuettes en biscuit de
Sèvres, exécutées d'après les dessins des premiers
sculpteurs, furent recherchées avec le plus grand
empressement, comme des modèles de grâce et d'é-
légance. Malheureusement, après la mort de M*"® de
Pompadour, cette fabrication fut à peu près négli-
gée, et, pendant les désastres de la Révolution, les
procédés pour composer les pâtes et les habitudes
de la fabrication furent en partie oubliés ou se per-
dirent. Aujourd'hui , les vases et statuettes de cette
porcelaine, qui ont échappé aux ravages du temps,
sont aussi recherchés que les objets d'art les plus
précieux.
Les tableaux de Boucher, le vieux Sèvres, les
meubles, les étoflFes et les dorures Louis XV, sont
comme autant de médailles frappées à l'empreinte
de M™® de Pompadour, de même que les tableaux de
Watteau et de Lancret et les ornements de GîUot rap-
pellent, sans qu'on puisse s'y tromper, l'époque de
la régence. Les œuvres d'art ou d'ornement de ces
deux époques, ont un cachet d'originalité qui les
distingue de celles de tous les autres temps, et qui,
partout, les fait à l'instant reconnaître pour des pro-
ductions purement françaises, n'ayant ni précédents
ni analogues nulle autre part. C'est en cela surtout
que les compositions de Watteau et de Boucher sont
intéressantes à étudier; car chacun de ces deux ar-
tistes possède une originalité propre, formant un
type à part. Aucun d'eux n'a pu faire école, parce
que ni l'un ni l'autre ne s'appuyait sur les règles
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— 160 —
générales de l'art^ l'étude du beau, d'après la nature
et l'antique. Néanmoins, leurs œuvres vivront, parce
qu'elles sont empreintes d'une originalité véritable,
et d'un talent d'exécution non moins remarquable.
Il semble que M™® de Pompadour ait voulu se
dédommager des échecs que ses projets de rues
nouvelles et d'édifices publics avaient reçus, en fai-
sant élever, pour elle seule, iin grand nombre de
maisons de campagne, d'hôtels et de palais.
Dès 1745, le roi lui avait donné le marquisat de
Pompadour, qu'elle n'habita jamais et dans lequel
elle ne fit presque aucune amélioration. Cette terre
était trop loin de Versailles, que la marquise n'osait
pas quitter, dans la crainte d'abandonner le roi à ses
ennemis et à ses rivales.
En 1746, Louis XV détacha du petit parc de Ver-
sailles environ six hectares dont il fit don à sa mal-
tresse. Elle y fit construire une habitation char-
mante, avec des volières, des bosquets plantés
d'arbrisseaux alors fort rares, jetés au milieu des
grands arbres qui ornaient déjà ce lieu, et l'appela
son Ermitage * .
Elle fit, en 1 749, l'acquisition de La Celle, char-
mante propriété à la porte de Versailles.
Au centre même de cette ville, et joignant aux
* Nous empruntons ces détails au Relevé des dépenses deM^de
Pompadour depuis la première année de sa faveur jusqu'à sa mort,
manuscrit des archives de la préfecture de Seine-etrOise, publié
avec des notes par M. J.-A. Le Roi, bibliothécaire de la ville de Ver-
sailles (petit in-8 de 40 pages), à Tobligeance duquel nous en devons
la communication.
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— 161 —
jardins du château, le roi lui donna/ ira 4752, un
terrain sur lequel se trouvait, sous Louis XIV, la
pompe ou tour d'eau détruite en 1 686. Elle y fit
construire son hôtel, en ménageant une communia
camion avec le château \
Comme elle accompagnait le roi dans ses voyages
de Fontainebleau et de Gompiègne, elle voulut avoir,
dans chacune de ces deux villes, son habitation par^
tîculière, qu'elle fit réparer et décorer avec le plus
grand luxe *.
A Paris, M™® de Pompadour avait acheté, en 1 75S,
moyennant 730,000 livres, le vaste hôtel d'Évreux",
qui avait été construit en 1718 pour le comte d'É-
vreux, sur les dessins de l'architecte Molet. Situé
entre le faubourg Saint-Honoré et les Champs-Ely-
sées, dont plus tard il a pris le nom^, cet hôtel a
toujours été Tune des plus magnifiques habitations
de la capitale, il parait qu'au moment de son acqui-
sition par M"^^ de Pompadour, il était en fort bon
état d'entretien, car la marquise, d'après ses comptes,
n'y dépensa, tant qu'elle en fut propriétaire, que
95,000 livres, mais pendant une seule année, en
1754. Elle n'y vint que fort rarement; Louis XV
n'aimait pas trop sa bonne ville de Paris, dont les
bourgeois, toujours frondeurs, chansonnaient sa
maîtresse.
* Cet hôtel est aujourd'hui Thôtel des Réservoirs, ou restaurant
Duboux, près de la préfecture.
* A Fontainebleau, l'hôtel, de M"» de Pompadour est le premier à
gauche en entrant dans la ville, après la pyramide.
9 rÉlysée-Bourbon.
11
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_ 162 —
Cûmme elle cherchait oonstamment à plaire au
roi et à le distraire de son ^inui et de son déscéuvrer
ment^ elle acheta, fit réparer et embellir plusieurs
maisons de campagne» situées dans les environs de
Paris, pour avoir le plaisir d'y recevoir son mattre,
et poui* le forcer à sortir de ses habitudes trop mo-
nptooe» de Versailles. C'est ainsi qu'elle acheta ou
créa Crécy, Aunay, Champs, OvUlé, et Ménars, et
qu'elle loua Saint-Ouen à la famille de Gesvrei;.
Mais de toutes ses habitations, celle qu'elle affec-
tionna le plus , p^irce qu'elle était entièrement sa
création, ce fut Bellevue. An point le plus élevé du
coteau qui, de Sèvres, ç'étend jusqu'au bois de Meur
don, dominant d'un côté le cours sinueux de la ^ine,
et tout l'horizon borné par les monuments, les mai-
sons et les brouillards de Paris; de l'autre, des bois,
des vergers, des étangs et des prairies; la marquise
avait fait élever un château, pas trop grand, point
massif et d'une architecture aussi nouvelle que char-
mante ^ Commencée le 30 juin 1748, sous la Aivefir
tion de l'architecte Lassurance, la construction de
Bellevue fut achevée le 20 novembre 1 750, et W^de
Pompadour put y recevoir le roi, le 24 du même
mois. C'est dans cet asile qu'elle aimait à se retirer,
fuyant la cour et Versailles, les envieux, les médi-
* Il existe une gravure représentant V Elévation de Bellevuey par
Fessard. Troisenfants, vêtus à l'espagnole, dérouknt leplandu château
de Bellevue, qu'on aperçoit sur l'arrière-plan. Celte gravure, ti*^
d'un tableau de C. Vanloo, qui ornait le grand salon de Bellevue,
est dédiée à M°^« de Pompadour, dame du palais de la reine.
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— 163 —
santd et tout le cortège de Tétiquette et des ennuis
officiels. Le roi Fy accompagnait souvent ou venait
l'y rejoindre, s'amusant des surprises que lui ména-
geait sa maîtresse, admirant la beauté de ses jar-
dins^ dessinés et décorés par l'architecte d'isle , l'élé-
gance de ses appartements, et pouvant apercevoir de
loin, du haut de la terrasse, sa bonne ville de Paris.
La marquise n'admettait à Bellevue que ses intimes :
on était des Bellevue comme sous Louis XIV le duc
de Suint-Simon raconte qu'on était des Marly. On y
jouait l'opéra et la comédie : VEnfant prodigue^ de
Voltaire ; le Méchant^ de Gresset, furent représentés
sur le théâtre de Bellevue, pair les plus grands sei^
gneurs et les plus nobles dames. Plusieurs opéras de
circonstance y furent qhantés par des ténors, des
basses et des soprani de la cour * . Enfin, dans qe
délicieux séjour, les invités passaient leurs journées
eomipe les personnages du Décaméron de Boecace,
au milieu des festins, des conversations, des fêtes et
des divertissements de tous genres. Aussi, Voltaire,
qui était alors admis à ces réunions, pouvait-il dire
à la favorite :
Ainsi donc tous réunissez
Tous les arts^ tous les dons de plaire,
Pempadourl tous embellisseK -
Ul cour^ le Parnasse et Gythère.
Charme de tous les yeux, trésor d'un seul mortel!
Que votre amour soit étemel !
Que tous Yos jours soient marqués par des fêtes!
* Voyez les J^émoir^ de M'^ DtAm^et, i^n 229 et guiv.
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— 164 —
Que de nouveaux succès marquent cent de Louis!
Vivez tous deux sans ennemis^
Et gardez tous deux vos conquêtes !
Ijme ^g Pompadour avait fait décorer Bellevue
avec la plus grande recherche, La sculpture y était
représentée par Coustou^ Rousseau, Maurissan^ la
veuve Chevalier, et Verbreck^ la peinture, par Ou-
dry, Neilson^ Gavau, Brûnelli ; rornementation, par
Janson et la veuve Cropel. Caffierî avait doré les cor-
niches et les lambris, comme on savait alors le faire,
d'une manière à la fois durable et délicate; l'art de
rémailleur, aujourd'hui négligé, y brillait dans les
•Ornements de Martinière\ Le mobilier répondait
aux décorations : Les meubles de Boule, d'autres,
d'une forme nouvelle à laquelle le nom de la mar-
quise est restée comme une désignation; les porce-
laines de Chine, du Japon et de Sèvres; les tentures
des Gobelins, de la Savonnerie et de Lyon ; les glaces
de France et de Venise; les cristaux, les bronzes,
les tableaux, les livres, enfin toutes les recherches
de l'élégance la plus délicate et la plus raffinée bril-
laient dans cette demeure d'une fée, qui gouvernait
alors le beau royaume de France.
]^me jç Pompadour absorba des sommes énormes
à Bellevue. On lit dans le livre de ses dépenses, qui
ne dit pas tout, qu elle paya de 1748 à 1754, pour la
construction et les décorations intérieures seulement,
^ La marquise employa presque toujours ces artistes ; elle leur
adjoignit, à Crécy, le sculpteur Pigalle, à -Fontainebleau le peintre
Boucher^ et à Versailles Rysbrack, peintre de fleurs.
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— 165 —
la somme de près de tms millions (2,983,047 fr, )♦
Le linge, pour draps et table, de sa maison de Crécyî
lui avait coûté 60,452 livres; qu'on estime ce qu'elle
avait dû dépenser pour celui de Bellevue ! Elle possé-
dait pour 1 ,787,000 livres de diamants, et elle estime
^Ue-méme sa vaisselle d'or et d'argent à 687,600 lî*
vres. Ses bijoux, boîtes en or et colifichets, 394,000 lî-
vresj sa garde-robe 350,235 livres. La marquise
aimait beaucoup, à ce qu'il parait, le vieux laque de
Chine; elle en avait, en différents morceaux, pour
111,945 livres, La porcelaine ancienne, non com-
pris celle de Sèvres, figure sur Tétat de ses effets
pour 1 50,000 livres. Les voyages du roi, comédies,
opéras et fêtes données en ses différentes maisons,
lui coûtèrent 4,005,900 livres; et elle dépensa pour
sa bouche j pendant les dix-neuf années de son rigne
(c'est l'expression dont elle se sert), 3,504,800 li-
vres. M"** de Pompadour n'évaluait sa bibliothèque,
y compris nombre de manuscrits précieux, qu'à la
somme de 12,500 livres. Mais elle en atténuait ou
n'en connaissait pas la véritable valeur, car le cata-
logue qui en fut dressé après sa mort contient
3^545 articles de livres seulement, parmi lesquels
beaucoup d'ouvrages à figures et magnifiquement
reliés. Les tableaux, objets d'art, et autres fantai-
sies appartenant à la marquise, figurent sur Fétat de
ses effets pour 60,000 livres. Après sa mort, une
partie de ses tableaux fut vendue le 28 avril 1766,
et jours suivants. Le catalogue, dressé par le peintre
Pierre Réray, et imprimé par Hérissant, contient
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— 166 —
trente-HlèUx purges : il en existe un exemplaire à la
Bibliothèque itopéHalè^ Cabinet déd estampes. On y
trouve des tableaux de François Snyders, Louis de
Boullongue,. Jean-Baptiste Oudry, Boucher (8 ta-
bleaux), Pierre, premier peintre du duc d'Orléans,
et, après la mort de Boucher, premier peintre du roi ;
des miniatures, des pastels de Beaudoin et autres * .
Nous remarquons, parmi les richesses portées sut
Tétot de ses effets : « Une superbe collection de pierreô
gravées par le sieur Leguay ^, chez moi, données au
roi, estimée quatre cent mille livres. »
Elle attachait un grand prix, on le voit, à ses
pierres gravées : aussi voulut^lle, par son testament,
les laisser au roi comme un souvenir, u Je supplie,
dît-elle dans cet acte de dernière volonté^ Sa Majesté
d'accepter le don que je lui fois de toutes mes pierres
gravées par Gay, soit bracelets, bagues, cachets^ etc.,
pour augmenter son cabinet de pierres fines gra-
vées \ »
* Je k*émar(}uf c}ud les deux Ubleadx de Bouôher, portéB n^" 14 du
cataloguai et représentant le lever et le coucber du soleil, furent
vendus 9,3Q0 livres, tandis que les plus beaux Snyders atteignirent à
peine iSiO livres. De tout temps^ la mode a exercé son empire sur les
objeta d'art. lie marquis de Ménars, héritier de M"» de Pompadour,
oonserva la plus grande partie des tableaux et autres objets venant
dé sa sœur. On les retrouve dans le catalogue de la vente qui eut lieu
Après son décès en 4 782. ^Cabinet des/ estampes, Y4)^ n«4S08^.
* M^^ de Pompadour ne donne pas à ce graveur sur pierres fines sod
véritable nom ; Mariette, plus exact, nous apprend ^u'il s'appelait
Jacques Ouay. Dans son testament, la marquise l'appelle Gay.
f Vémoites historiques pendant la faveur de M^ de Pompadour,
p. a80-3B4 . — PoUr être juste envers la mémoire de cette femme célè-
bhe, nous devons dire qu'elle était très-charitable, etqii*elte répandait
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— 167 —
On sait que k marquise était intimement liée avec
lo prince de Soubise , qu'elle avait fait élever au
gi'ade de maréchal de France* Cette distinction si
enviée avait excité contre elle la ville et la cù\lt^
surtout après la défaite de Rosbach. La marquise
essaya de dompenser ce revers par la victoire de
Lutzelberg, gstgnéè par le prince le 1 octobre 1 758 1
mais ce succès ne fut pris au sérieux par personne^
excepté par la marquise, qui voulut en éterniser le
souvenir à l'aide d'une pierre gravée par Guay , re*
fonée sur cuivre par elle-même. Elle nomma le
prince de Soubise son exécuteur testamentaire.
« Quelque affligeante que soit pour M. de Soubise
cette commission que je lui donne, ditn&Ue dans son
testament, il doit la regarder comme une preuve
certaine de la confiance que sa probité et ses vertus
m'ont inspirée pour lui. Je le prie d'accepter deux
de meâ bagues; l'une, mon gros diamant couleur
d'aigue^marine; l'autre, une gravure de Gay rëpré<-
sentant l'Amitié. Je me flatte qu'il ne s'en défera
jamais^ et qu'elles lui rappelleront la personne du
monde qui a eu pour lui la plus tendre amitié * . »
Guay grava pour la marquise, sur les dessins de
fioucher, plusieurs pierres représentant l'Amitié*.
sur les malheureux beaucoup d'aumônes et de pensions. Voyez le
relevé de ses dépenses, p. 28 et 29.
^ Le testament de M"^ de Pompàdonr est rapporté» aveesoA codi^
Qtie, dans les pièces justificatives des MéWoires historiques et anec-
dotiques de la cour de France pendant sa faveur, p^ 37.7-383.
* Voyez dans l'œuvre de M**^ de Pompadour, Cabinet des estampes,
lesn*** 46^41 j i%y 4iet 44> et à r<appendice lecatalogue de cette œuvré.
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— 168 —
Mous croyons q^m la bague à laquelle M^ de Pom-
padour elle-noéme a donné ce nom^ et qu'elle a voulu
laisser au maréchal de Soubise, est celle portant le
n^ 4 6 de l'œuvre de la marquise^ qui est au Cabinet
des estampes de la Bibliothèque impériale. On y
voit l'Amitié, sous les traits de M™® de Pompadour,
les bras et les jambes nus , foulant aux pieds un
masque : elle appuie sa main droite, dans laquelle
elle présente une offrande, sur un, fût de colonne
formant autel , entouré de guirlandes de fleurs ;
tandis que, de la main gauche, elle se tient à un petit
arbuste autour duquel serpente un cep de vigne. Â
gauche, au bas, est écrit : Longé et propë; — à
droite : Mors et vita ; — au-dessous, 1 753, Boucher
deli...
Nous avons essayé de faire connaître l'influence
que M™® de Pompadour sut exercer, tant par elle-
même que par son frère, sur les arts et sur le goût,
pendant une notable partie du dix-huitième siècle.
Cette influence a inspiré les tableaux de C. Wanloo,
de Boucher, et quelques compositions de Vien; les
matines de Joseph Vernet ; les statues de Bouchar-
don, de Coustou, Falconnet, Pigalle ; les gravures
de Cochin et de Fessard , les pierres gravées de
Guay; les charmantes villas de Lassurance, dlsle
et de Maurenzel ; les décorations de Brunelli , les
dorures de Caffieri, les émaillures de Martinière, les
porcelaines et les biscuits de Sèvres. Tout cet en-
semble, à Texceptiou des monuments grandioses de
Soufflot et de Gabriel, d'un style plus sévère, est
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— 169 —
inséparablement lié au souvenir de cette femme
célèbre, et consarve encore aujourd'hui la désigna-
tion d'a/rt Pompadaur.
Pour la faire très -superficiellement connaître,
nous avons été contraints de nous éloigner de Ma-»
nette. Ce n'est pas qu'il soit resté rebelle à l'attrao*
tion de cette femme supérieure : il est certain que la
publication de son Traité des pierres gravées fut
fortement encouragée par la marquise. Bien que son
nom ne soit pas cité dans cet ouvrage à côté de celui
de Guay^ on reconnaît, à des marques non équivo-
ques, qu'elle a dû contribuer à sa composition. D'à*
bord, la gravure du Triomphe de Fontenw/, intercalée
au milieu du titre, indique que Mariette a voulu
mettre son livre sous la protection du roi, auquel il
est dédié, en le plaçant également sous le patronage
de l'auteur de cette gravure. Si Mariette ne parle pas
de la marquise dans Ténumération des graveurs à
l'eau-forte ou au burin qui ont travaillé d'après les
pierres gravées, c'est par pure convenance, et par un
sentiment de réserve dont il faut lui savoir gré. Il
est en outre à remarquer qu'il était fort lié avec Bou-
cher et Bouchardon, inventeurs des dessins que
Guay grava sur pierres fines. Il avait également
d'étroites relations avec ce dernier. 11 n'est donc pas
possible de supposer que l'idée de son traité n'ait
pas été communiquée à M™® de Pompadour, et sou-
tenue par cette femme si bien douée pour les arts, et
qui faisait des pierres gravées ses plus chères distrac-
tions. Ce qui achève de lever tous les doutes, c'est
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— 170 —
ht liaiëoii de Mariette stgo le matquis de Merigny. Il
eti parle souvent dans sa oorrespondenee. Il lui fai*
sait envoyer y par ses amis d'Italie^ les livres sur lés
arts qui étaient publiés dans ce pays* C'est ilinsi
quMl engagea Bottari à faire hommage au marquis
de son édition des Vies des peintres de Yasâri ^ . Il parait
môme que Bottari faisait parvenir/ de Rome, ses
lettres à Mariette par l'ambassadeur de France^ sous
le couvert de M. de Marîgny. C'est, du moinsi ce
qu'on peut induire de la lettre de Mariette à Bottarii
du 28 avril 1764^^ où il dit i « La coïncidence de
l'arrivée de vos lettres au moment de la mort de
M^® la marquise dé PonApadOUr, èœur du marquis
de Morigny^aété cause que jài tardé à les recevoir;
par conséquent j'ai lardé à vous répondre. » D'après
tous ces indices , il faut donc tetiir pour couBtant
que les encouragements de M'"^ de Poïopadour et dé
son frère n'ont pas dû manquer à l'auteur du Traité
des pierrei, gravées.
Nous avons dit que Mariette avait quitté le coiH^
ttierce vers 1752. Il imprima encoi^e, au comitaen»
cernent de cette année, une nouvelle édition de
Germain Brioe, Descriptim de Pbris, qu9 nous ûe
mentionnons ici que parce que ce fut le dernier
ouvrage sorti d6s presses de Mariette.
C'efet également en 1 732 qu'il prit part à la publi*
cation de l'otivrage intitulé : « Dessins originaUûù^par
1 LellrQ de Mariette à Bottari, du 1 4 avril 1759. — Bottari, t^ IV,
n° ccxn, p. 501 . — Voyez aussi t. V, p. 424, lettre n** clvui.
^ T. Vf n^CLi) p» 406.
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— 171 —
Pietro SMtB Baftoli^ db peintures ahliquies trouvées
à Aoffief lesquels M. le comte de CaylUS d acquis,
fait graver et fait casser les planches aprhs le tirage
de trente exemplaires, dont Vun a été dôrinS par lui à
la Bibliothèque royale, et les dessins au Cabinet des
estampes m 1764*. »
Ce recueil contient trente-trois dessins de pein-
tures antiques, que le comte de Caylus a fait graver,
plus dnq nouveaux dessins qu'il joignit à reienl-
pkirë donné par lui au Cabinet dès estampes. Le
discours préliminaire est du comte de Caylus ; Teî-
plieation des dessins est de Mariette; sauf celle dd
pavé en mosaïque de Palestrînâ, qui est de l'abbé
Barthélémy ^
On Sait que du temps de Jules II et de Léon X>
on découvrit dans les ruines du palais dé Titus, sur
l'Esquilin, des fragments de peintures antiques asset
bien conservées* Raphaël les étudia et les fit copiei*
par ses élèves> notamment par Jean d'Udine, et il
1 Tel est le titre de cet ouvrage sur l'exemplaire du Cabinet des
estampes, G. d 2, m 2874 . Cet exemplaire est celui qui a appartenu
à Mariette. Il est précédé d'un portrait du comte de Caylus, dessiné
pÂt- Cot;hiti fils en 4752. Au-dessous de ce portrait, qui est collé, oti '
lit Tannotation suivante, de la main de M. Joly, garde des estampes
du Cabinet du Roi. — « Après avoir fait relier curieusement ce corps
de desôihs, il (M. letomté de Caylus) me dit en le lui montrant, que
j'avais trop bien habillé son iivi^» Puis, en le feuilletat^t, 11 aperçât
son portrait que j'avais mis à la tête. M. de Caylus s'en fâcha si bien,
ijù^il aurait cofitinué dé déchirer le feuillet, si je ne lui eusse ôlé le
irolume des mains. »
* L'explication de cette mosaïque avait déjà paru dans les Mé-
moires imprimés de l'Académie des Inscriptions, à la date du 22 juil-
let 4750. '
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— 472 —
s'en servit pour la composition des arabesques dont
il décora les loges du Vatican. « On ignore, dit le
comte de Caylus dans son avertissement, si ce grand
peintre fit copier, avec les mêmes soins et avec au-
tant d'ardeur, les sujets de composition qu'il dut
découvrir dans le même lieu ; car la collection de
ses études, d'après des peintures antiques, est dis-
sipée ou cachée dans l'obscurité de quelque cabinet
inconnu. Les dessins coloriés que le cardinal Camille
Massimi, étant nonce en Espagne, vit dans la biblio-
thèque de l'Escurial, en faisaient peut-être partie.
Cet ami des arts et de ceux qui les cultivaient, qui
lui-même maniait quelquefois le crayon, et qui avait
appris à l'école du savant Poussin * à estimer Tan-
tique, sentit tout le prix d'un recueil de dessins si
rares. Il obtint la permission d'en tirer des copies,
et, de retour en Italie, il s'en servit pour y ranimer
le goût de la peinture antique. Le commandeur
del Pozzo, lié pareillement d'estime et d'amitié
avec le Poussin ^, entra dans les vues du cardinal :
il montra le même désir de perpétuer, autant qu'il
était possible, les peintures antiques qui avaient été
découvertes jusqu'alors, et celles qui le pourraient
être dans la suite : tous deux travaillèrent de con-
cert, et bientôt ils composèrent des recueils considé-
rables de dessins coloriés, pris d'après les monuments
de ce genre. Celui du cardinal Massimi, après être
demeuré assez longtemps entre les mains de ses
* Voyez V Histoire des plus célèbres cmate/urs italienSy p. &04.
* Ibidem, p. 403, 4^9 et suiv.
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— 173 —
héritiers^ â été transporté en Angleterre; mais je ne
puis dire quel a été son sort depuis la mort du doc-
teur Nead, qui en avait fait l'acquisition. Et quant
au recueil du commandeur del Pozzo^ on sait que le
pape Clément XI l'avait fait passer, avec tous les
autres manuscrits de cet illustre amateur de l'anti-
quité, dans son cabinet particulier, et qu'il en faisait
ses délices. Presque tous les dessins dont les deux
recueils étaient composés ont été exécutés par Pietro
Santé Bartoli , de Pérouse. » — La découverte du
tombeau des Nasons, sur la voie Flaminienne, en
1674, par des ouvriers qui travaillaient à la répara-
tion de cette voie, mit au jour de nouvelles pein-
tures antiques, qui furent publiées, en 1680, avec
de savantes explications composées par Bellori. Un
autre ouvrage sur les peintures antiques, d'après
les dessins de Pietro Santé Bartoli, avec des explica-
tions de Lachausse, parut en 1 706. Enfin, M. Georges
TurnbuU avait publié à Londres, en 1740, un traité
de la peinture ancienne, contenant cinquante plan-
ches des peintures du jardin Farnèse, sur le Palatin,
provenant du cabinet du cardinal Alexandre Albani.
Telles avaient été les publications faites sur la
peinture antique, à l'époque où le comte de Caylus,
Mariette et l'abbé Barthélémy se déterminèrent à
faire paraître un choix des dessins de Pietro Santé
Bartoli. Pompéia venait à peine d'être découverte * :
^ En 4750 ; mais les fouilles ne oommencèrent qu*en 4755. Hercii-
lanum avait été retrouvée en 4713. Voyez le P^oyage de Lalande en
Italie^ t. Vn, chap. XV et xx.
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=- 474 ^
19019 00 ne eopnaissait p^s encore le4 petntiireB qni
déwvmmt Y'mlériwr de ses mai^onç et de ^^ édi-
fiQe6> retrouvés intacts aprèi^ dii^-sept siècles. Il n'est
donc pps étonnant que l'ouvrage du comte de Caylus
aif excité, sju plus haut degré, fei curiosité des sa-
vants et dq» amateurs. Cependant,, nour préparer le
public à )a vue de ces imitationi^ d^ peintures qui
n'avaient aucun rapport avec X^r\ moderne, le
comte crut devoir les faire précéder, dans son aver-
tissementi des réflexions suivantes : « •— La pein-
ture n'a d'autre but que la représentation fidèle des
objets qu'elle se propose d'exposer à nos regard».
Aiisujettie à des lois constanteSji qu'il ne lui est pas
permis de violer, sa pratique, ou, si Ton aiRie mienx,
lep moyens que l'art se fournit à lui-même pour par-
venir à ses fins, devraient donc être uniformes sans
jamais varier. Ils auraient dû être le^ mômes chez
tous les peuples, ainsi que dans tous les siècles où la
peinture a été cultivée. Rien n'a cependant éprouvé
et n'éprouve encore plus d'altérations et de fré-
quents changements. Il existe un goût qui domine
sur chaque âge et sur chaque nation, qui s'en em-
pare successivement, qui porte une certaine em-
preinte c^actérisapte, et qui fait^^ sans qu'on en puisse
trop rendre raison, que le choix et l'emploi des cou-
leurs, 1^ distribution des ombres et des lumières,
l'arrangement même des figures qui entrent dans
la composition d'un tableau, peuvent plaire dans
un temps et dans un lieu, et n'être point goûtés dans
d'autres. L'éducation y entre pour beaucoup; comme
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— 475 —
elle dirige qnelquefbi« le sentiment, elle influe aussi
jusque dans la manière de voir et de saisir les ob^
|ets. L'habitude est une seconde nature, et c'estainsi,
pour en donner un exemple plus frappant, que la
peinture, entre les mains des Chinois, oe peuple si
industrieux, si mesuré dfms toutes i^es actions, est,
dans la pratique, absoluqie&t différente de la nôtre ;
quoique l'une et l'autre, par rapport au but et li
l'objet général, soient entièrement d'accord. 9
Les peintures ai\tiques reproduites par les soins
du comte de Gaylus sont, en général, sur fond bleu-
dair. Les plus remarquables sont : un Combat d' AiQ^
lones contre des guerriers nus (p. 47); l'Entrée du
tombeau des Nasons; Vénus sortant de la mer, au-
dessus, des Amours tenant sa ceinture (p. 56); com-
position qui a évidemment servi à Raphaël pour
peindre à la Farnesine la fresque représentant le
Triomphe de Galatée; une Parque (p, 59), que
Michel-Ange n'a pas dédaigné d'imiter dans unç de
ses trois Parques du palais Pitti, et dans plusieurs
de ses Sibylles.
Le comte de Caylus dépensa de^ sommes considé-
rables pour la publication de ces peintures antiques.
Suivant une note de la main de Mi Joly, insérée
dans l'exemplaire du Cabinet des estampes, l'édition
de cet ouvrage lui aurait coûté plus de douze mille
livres, non compris les frais de l'enluminure de
chaque exemplaire^ faite sous ses ye\ii^^ dout A avait
fixé le prix à trois cents livres, qui étaient payées
par les personnes auxquelles cet illustre bienfaiteur
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— 176 —
des lettres et des arts faisait présent de ce volume.
Du reste; le comte offrait de le mettre à la dispo*
sition des amateurs qui lui eo feraient la demande, à
la seule condition qu'ils prendraient l'engagement
de le faire colorier.
Aujourd'hui, depuis les grands ouvrages sur Her*
culanum et Pompéia , la publication du comte de
Caylus n'a plus le même intârét. Mais on doit lui
savoir gré, ainsi qu'à Mariette et à l'abbé Barthé-
lémy, d'avoir donné l'impulsion, en rappelant Tatten-
tion sur les œuvres de la peinture antique, très-pea
connues en France, vers le milieu du»dernier siècle.
Pendant que Mariette travaillait à la publication
de cet ouvrage^ un artiste italien, d'un talent origi-
nal, et qui avait la prétention d'être antiquaire, en-*
treprenait de retracer, au burin et à l'eau-forte, les
monuments de l'ancienne Rome échappés à la des-
truction des hommes et du temps.
Né à Venise en 1721 *, Jean -Baptiste Piranesi,
après avoir étudié successivement dans cette ville,
àNaples et à Rome, l'architecture, la peinture acadé-
mique et la gravure à l'eau-forte et au burin, vînt
se fixer dans cette capitale dès arts pour s'y livrer,
avec toute la fougue d'un caractère très-ardent, à la
^ M. Periès, dans l'article de la Biographie universelle de Ali-
ehaud consacré à Piranesi, t. XXXIV, p. 493, le fait naître à Rome
en 1707. J'ai préféré suivre les indications deBianconi, qui avait vécu
à Rome avec Piranesi, et qui a écrit son éloge historique. — Voyez
Opère del con$igliere Gian-Ludovico Bianconi^ Bologneae^ ministro
delta corte di Sassonia pressa la santa sede; — Milano^ nella ti'
pografla de^classici italiani, 4802, i vol. in-8, t. Il, p. .427 et suiy.
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— 177 —
gravure des antiquités romaines. Le conseiller Bian-
coni, contemporain de Piranesi et son panégyriste^
assure que ce celui qui aurait pu écrire la vie agitée
de cet artiste, en respectant la vérité et les conve-
nances, aurait fait un livre non moins attrayant,
non moins intéressant à dévorer que les Mémoires
de Benvenuto Cellinù » 11 est à regretter que ce livre
n'ait pas été fait : une biographie complète et dé-
taillée de Piranesi, aurait jeté un grand jour sur les
artistes qui vécurent à Rome pendant une grande
partie du dernier siècle. Bianconi ne donne qu'un
abrégé rapide*de la vie de cet homme extraordinaire:
mais les incidents que par hasard il révèle sont de
nature à piquer vivement la curiosité de ses lecteurs*
Par exemple, il raconte * que « Piranesi était un jour
à dessiner au milieu du Gampo Yaccino, lorsque
vint à passer devant lui un jardinier, accompagné
d'une charmante jeune fille, sa sœur. — Cette jeune
fille est-elle à marier? demanda sans plus de façon
Piranesi. La jeune fille ayant répondu affirmative-
ment sans aucune hésitation, le dessinateur dépose
sur-le-champ son portefeuille et ses crayons , et se
levant aussitôt, il conclut, à la manière de l'ftge
d'or, sous les arbres et au milieu des animaux qui
encombraient le Campo Yaccino, ce singulier ma-
riage. » — Piranesi, on le voit, laissait prise à sa
première impression, même dans les choses les plus
sérieuses. Il n'est pas étonnant qu'avec un caractère
* Loc. cti., p. 434.
12
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— .1 7S —
de cette trempe, il ait eu plus d'ennemis et de dé-
tracteurs que d'amis et d'admirateurs de ses oeuvres.
U ne manquait cependant pas d'un véritable taleïit
pour certaines choses. U choisit pour objet de ses
travaux la représentation des monuments antiques
et modernes de la ville de Rome, bien que ces vues
eussent été déjà gravées par d'autres plus de cent
fois avant lui. Mais, à force de clair-obscur et d'une
certaine hardiesse pittoresque, qu'il sut introduire
dans ses compositions, il parvint à donner à ses gra-
vures un effet tout nouveau, comme une sorte de
magie, inconnue avant lui. « S^il nous fallait, ajoute
Bianconi, le ccmiparer à un antre artiste, nous ne
^aurions mieux dire que de l'appeler le Rembrandt
des mines. Là vogue que ses productions eurent en
Europe fut infinie, non-seulement par l'intérêt qu'il
Savait donner jusqu'aux plus petits objets, mais en*
core parce qu'il semblait à tout le monde qu'on
commençait alors, grâce à ses .gravures, à bien cob-
nattre de loin les antiquités romaines. Je dis de loin,
parce que ceux qui étaient sur les lieux ne trou-
vaient pas toujours que cet intérêt, cette chaleur
fussent l'expression de Ja vérité, bien que nëan*
moins uiie si belle infidélité leur plût extrême--
ment. » — Cette appréciation portée par Bianconi ^
du talent et de la manière de Piranesi, nous paratt
très-juste. U est certain que pour quiconque n'a pas
vu Rome, les grâvunes de eet artiste doivent pro-
^ Loc. cit.^ p. 131.
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— 179 —
duire un grand effet; mais aux yeux de ceux qui,
par un long séjour, ont été habitués à étudier le ciel
et les monuments de cette ville» toute la magie du
clair-obscur, toute la fougue d'exécution de Piranesi
ne peuvent pas suppléer à ce qui, dans se^ gravures,
manque de lumière et de vérité.
Piraaesi venait d6 publier, en 1 761 , dans le format
in-folio atlantique, l'ouvrage intitulé : Délia magnifia
cenm et architettura de' Romani^ dédié au pape Clé-^
ment XIIl, avec un grand nombre de planches gra-
vées par lui et par Cuue^. Cette publication était
accompagnée d'un texte^ destiné à réfuter l'opinion
d'un auteur anglais de plusieurs dialogues, impri^
mes à Londres» en 1755, et eelle que l'architecte
français Le Roy avait émise dans son ouvrage sur
les Ruines de$ plu$ becmo momments de la Grèce^
dans lequel il élève l'architecture grecqtte bien au^
dessus de celle des Romains.
Piranesi , ou le savant antiquaire dont il avait
emprunté la plume» car, suivant Bianconi, tl eut
l'art de séduire quelques dôotes antiquaires qui
composèrent pour lui les notices de ses estampes ',
Piran^i discute et combat cette opinion avec sa
fougue ordinaire, et s'efforce de démontrer que l'ar*
chitecture étrusque a prêché, exi Italie, l'architac*
ture grecque ; qu'elle a été en usage à Rome avant
et même après la conquête de la Grèce ; que , par
exemple 7 les aqueducs furent construits à Rome
* BiJahconi cite BoCtari et le savant jésuite Gontneoi, oomme s'é-
tant prêtés à cette complaisance. ^Loc. cit., p. 432,
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— 180 —
bien avant les guerres contre les Grecs , et que ces
derniers n*en construisirent jamais de semblables.
Il fait la même observation à l'égard du grand cloa-
que, ou égout souterrain construit du temps de
Tarquin. Il démontre qu'il en est de même des
anciennes voies romaines, et de celle d' Appius Glau-
dius, en particulier : il cite aussi les murs de Rome
élevés sous le règne de Tarquin ; les fondations de
l'ancien Capitole, l'émissaire du lac Âlbano, et quel-
ques anciens édifices qui furent construits de gros
quartiers de pierres, dans les premiers temps de la
république, et qui servent encore aux mêmes usages
que dans leur origine * •
L'opinion de Piranesî avait excité une certaine
émotion parmi les savants et les antiquaires. Ma-
riette crut devoir la réfuter et prendre la défense de
la Grèce. Il écrivit aux auteurs de la Gazette litté-
raire de l'Europe une lettre qui parut dans le sup-
plément de ce journal du 4 novembre 1764, page
232 '. Après avoir exposé la question, voici, dit-il,
comment M, Piranesi raisonne :
' « Les plus anciens bâtiments des Romains ont
été construits avant que cette nation eût aucune
communication avec celle des Grecs. Les plus ré-
cents sont chargés d'ornements et se distinguent
par des membres d'architecture de forme bizarre,
^ Délia magnifieenza ed architettura de* Romani^ p; 61-70. 27,
U, 31,32,24, 84,23.
* Cette lettre a été traduite en italien par Bottari, et insérée dans
son recueil, t. V, p. 447, n« olxvii.
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— 181 —
qui ne ressemblent en aucune manière aux mêmes
membres dont les Grecs furent les inventeurs.
Donc, les Romains n'ont rien emprunte ni rien
appris des Grecs ; ils ne tiennent d'eux ni la science
de la construction ou la meilleure foçon de bâtir,
ni le goût de la décoration. — Mais ce raisonnement,
ajoute Mariette, ne proure pas que les Romains
aient trouvé soit l'un, soit l'autre dans leur propre
fonds. M. Piranesi même convient que , lorsque les
premiers Romains voulurent élever les masses de
bâtiments , dont la solidité nous étonne, ils furent
contraints d'emprunter la main des architectes étrus-
ques, leurs voisins; autant valait-il dire celle des
Grecs, puisque les Ëtrusques, qui étaient Grecs d'o-
rigine, ne savaient des arts et n'en pratiquaient que
ce qui avait été enseigné à leurs pères dans le pays
d'où ils sortaient. Les voilà donc ces Romains qui ,
persuadés de l'excellente constitution de leur gou-
vernement, qu'ils estiment devoir être éternel,
conçoivent le dessin d'élever des édifices auxquels
ils assignent la même durée qu'à leur empire, mais
qui n'ont que le courage de les ordonner, et non pas
le talent de les exécuter. Dans la suite, ils portè-
rent leurs conquêtes hors de l'Italie ; ils subjuguent
la Grèce ; ils y trouvent les arts dans un état floris-
sant: ils sont éblouis de leur éclat, autant qu'un
homme privé de goût , mais riche et puissant, peut
l'être à la vue d'un morceau ipfiposant dont il entend
faire l'éloge à des connaisseurs. Alors, par une ré-
volution des plus singulières , les vainqueurs sou-
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— 182 —
mettent leur goût à celui des yaincus, et le fruit de
leurviotoire fut riutroduction des beaux-arts dans
Rome ^
« Du moment qu'ils eurent mis le pied dans les
maisons des Grecs, qu'ils en eurent reconnu la com^
moditëy et qu'ils eurent admire là majesté de leurs
temples et de leurs édifices publics , ils ne furent
occupés que des moyens d'en procurer de semblables
à leur patrie. Ce ne fut certainement pas à une force
supérieure de génie qu'ils durent cette résolution :
ils consultèrent imiquement cet instinct , si naturel
aux hommes, de se procurer le bien-^étre, et, sur-
tout, un sentiment de vanité qui ne leur permettait
pas de se laisser vaincre en magnificence par des
peuples soumis à leur pouvoir. Pour entrer plus
promptement en pleine jouissance, ils n'eurent pas
bonté de dépouiller de leurs principaux ornements
les édifices des Grecs , et de se les approprier : le
consul Mummius s'étant emparé de Corinthe , en
donna l'exemple : il transporta à Rome une infinité
de chefs-d'œuvre de l'art. Les maisons des particu-
liers et les édifices publics qui reçurent ces chefs-
d'œuvre, de bâtiments peu considérables et peu
apparents qu'ils étaient, devinrent autant de palais et
de monuments somptueux et magnifiques. Mais con-
tents de briller à si peu de frais, il n'y eut aucun
* C'est ce qu'Horace reconnaissait, liv. ii, ép. i :
a GrsBcia capta ferum victorem cœpit, et artes
« IntuUt agresti Uatlo. »
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— 183 —
Romain qui ne se mît dans l'esprit qu'il serait in-
digne d'hommes consacrés à la conquête de l'uni-
vers entier de professer les arts. Us n'eurent jamais
ni le loisirt ni même la volonté de les démêler d'à*-
vec les métiers purement mécaniques ; ils en ahan-
donnaient la culture à des Grecs mercenaires^ qui,
attirés par l'espoir du gain, n'eurent aucune peine à
s'expatrier, et à quitter un pays où , depuis la con-
quête qu'en avaient faite les Romains, les occasions
de se faire valoir et de soutenir un nom , n'étaient
plus, sans doute, les mêmes. Bientôt, les arts ne
furent pratiqués à Rome que par les esclaves. Les
personnes que leurs richesses mettaient en état d'en
avoir un grand nombre, eurent principalement en
vue, dans l'acquisition qu'elles en faisaient, le profit
et l'utilité. Aussi recherchaient-elles par*dessus tout
les esclaves doués de talent. De leur côté, les mar-
(iiands d'esclaves, guidés par l'intérêt, sondèrent de
honna heure les dispositions naturelles de ceux
qu'ils se proposaient d'exposer en vente ; et s'ils
leur reconnaissaient quelque talent , ils les enga*
geaient à le cultiver. Pour exciter leur émulation,
ils leur faisaient entendre, ce qui ne manquait guère
d'arriver, que plus ils se rendraient habiles, et plus
ils acquerraient de considération auprès des maî-
tres qu'ils devaient servir. Les Grecs , les plus in-
dustrieux de tous les hommes soumis aux Romains,
furent ceux qui leur fournirent le plus abondam-
ment de ces esclaves artistes , portion d'hommes
nécessaires à l'Ëtat, mais relégués dans une classe
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— 184 —
basse, et regardés , avec tout leur talent , comme
étant d'un ordre très-inférieur à celui du moindre
citoyen romain. C'est ce que nous fait voir Virgile,
dans ces beaux vers qu'il met dans la bouche d'An-
chise, lorsque ce héros, consulté par Énée, annonce
la destinée du peuple romain :
a Excudent aliî spirautia mollius sera^
« Credo equidem ; vivos ducent de marmore Yiiltus.
c( Tu regere imperio populos^ Romane, mémento;
« Hae tibi erunt artes, pacisque imponere morem>
<( Parcere subjectis, et debellare superbos. »
« Ce sentiment, dicté par l'orgueil, dut nécessaire-
ment étouffer dans les Romains tout amour et toute
propension pour les arts. 11 dut leur paraître suffi-
sant d'avoir parmi eux, à leurs gages, des hommes
auxquels ils pussent commander, et toujours prêts
à seconder leurs projets et à les exécuter. Ce n'était
pas là sans doute le moyen d'entretenir l'émulation,
ni de porter les arts à ce degré de perfection auquel
ils étaient autrefois parvenus en Grèce, dans le temps
qu'il n'était permis qu'aux personnes libres d'en
faire leur profession. En effet, l'honneur encore plus
que les réex)mpenses donne la vie aux arts ^ . Aussi,
bien que les travaux se multiplièrent et devinrent
plus considérables, vit-on le goût se corrompre au
lieu de se perfectionner. 11 était arrivé au point de
perfection où l'on pouvait espérer d'arriver^ lorsque
les arts passèrent pour la première fois de Grèce à
* Honos (dit artes. — Cicéron.
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— 185 —
Rome; c'est-à^lire qu'il suivait encore les lois qui
lui prescriTstient une belle et noble simplicité. L'ex-
périence nous apprend que les choses ne subsistent
pas longtemps dans le même état : tout, dans ce
monde, a sa période de durée. La mode y règne, et
elle y exerce un empire souverain et tyrannique. On
a honte de marcher sur les traces d'un autre : Ta*
mour de la nouveauté l'emporte; on veut surpasser
ses modèles, et c'est toujours aux dépens du bon
goût. 11 n'est alors aucune production qui «ne se
charge d'ornements superflus et absolument hors-
d'œuvre. On sacrifie tout au luxe, et bientôt, on se
met à pratiquer une manière qui devient très-promp-
tement ridicule et barbare. Voilà précisément ce qui
arriva chez les Romains, relativement à l'architec-
ture. Les exemples que fournit M. Piranesi en sont
la preuve : on y trouve une profusion d'ornements
et des licences révoltantes qui, quoi qu'il en dise,
marquent une décadence totale dans le génie des
architectes qui en fournirent les dessins. J'ai déjà
fait observer que tout ce que la Grèce renfermait de
plus beau avait été transporté à Rome, et l'on sera
sans doute surpris que la vue continuelle de tant
d'ouvrages excellents n'ait pu faire germer le goût
parmi les Romains, ni les diriger dans la bonne
voie. Il ne s'agissait, ce semble, que d'imiter les
beautés qui s'offraient constamment à leurs regards.
Mais, outre qu'il est dans l'homme d'aimer à se sin-
gulariser, et que les objets les plus estimés et les
plus dignes de l'être causent à la fin une sorte de
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— 186 -^
fatiété, j'avancerai qu'une trop gmnde aboadance
de belles choseSi et surtout de oes ouvrages qui sem-
blent surpasser les forces dei) simples mortels^ nuit
souvent à ceux qui s& les proposant pour modèles.
On les iîonsidère avec un sentiment de respect et
d'admiration qui enchaîne l'âme et le: talents Aussi
voyou^-nous que les artistes modernes qui oatfait
preuve d'un génie supérieur ne sont pas ceux aux*
quels le hasard a procuré un plus grand nombre de
semblables secours* Ni le Corrége, ni Raphaël, ni
Michel-Ange ne se sont élevés, que parce que la na-
ture seule ai^ssait sur eux et les avait douée d'un
génie créateur \ Peut-être que s'ils eussent été pré-
cédés de maîtres de leur trempe, ils auraient été
tentés de faire comme eux^ et qu'ils seraient restés
dans la classe de disciples fidèles, mais médiocres :
car tout imitateur, quel qu'il soit, est inférieur à soq
modèle.
« Je n'ai été occupé jusqu'ici que du goût des
* Bottari fait ici la remarque suivante : — « Pes trois artistes nom^
mes par M. Mariette, le Corrége est le seul auquel on peut le mieux
appliquer le nom de eréateur. Mtdiel-Ânge avait pratiqué une nour
Yelle mapi^ra, et <}ans Tarohitecture il avait ^urpaa^ les Grées,
comme aussi dans les statues plus grandes que nature. Raphaël est
celui des trois qui s'est le plus attaché à Tétude des Grecs. » — Mîchel-
Aoge est sans do^te un trés*grand géi»e; mais je ne crois pas qu'il
soit juste de dire qu'il est supérieur aux Grecs en archit^ture ou
en sculpture. Limmensité de Saint-Pierre, la statue colossale de
Moïse, ne sont certainement pas au-dessus de ce qui reste encore do
Partbé»oq, ou des statues du liaocoon et de la Vénua cte Hfilo. Us
œuvres de Michel-Ange sont assurément dignes de ta plus grande ad-
miration; mais leur beauté est tout autre chose que «elle de Tart
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^ 187 —
Ro&iaiiis pdur Farctiitecture* La fausse opinion de
Mt Pii^aDe^i, que j'étais bien aise de combattre et
réftiter, m'y a en quelque sorte engagé. Mais ce que
X'ai noté sur ee point peut également s'appliquer à
tous les autres arts; car tous se tiennent, pour ainsi
dire, par h nîain et n'ont qu'un &eul et même but. On
pourrait;, en outroi pour ce qui concerne l'architec-
ture, aller plus loin, et produire des comparaisons
tirées d'ouvrages qui jetteraient de la lumière sur
cette controverse; ce qui ne se peut faire facilement,
si Ton veut aus3i discuter et comparer le goût des
Grecs avec celui des Romains. On ne peut s'appuyer
que sur l'autorité de Pline, et qet auteur, qui a dû
s'intéresser à la gloire de sa nation, ne nomme, dans
sa table des peintres, qu'un seul Humain : tous les
autres sont Grecs. 11 en est dq môme des sculpteur»,
et aussi des graveurs en pierres fines. Dans ces d^ux
genres, il pous reste des merveilles de l'art, et ces
ouvrages sont dus à des artistes grecs. Remarquez
que sur quelques-uns^ tant statues que pierres gra^
véea, on lit les noms des artistes; et ce sont con-
stamment des noms grecs : pour moi, je n'ai pas
encore renopntré un seul nom romain. Si cette cir-
constance n'est pas une preuve décisive que leurs
œuvres n'étaientpas jugées dignes de passer à la pos-
térité, avec le nom de l'auteur, c'est au moins une
forte présomption qu'on savait alors faire la diffé-
rence entre les artistes des deux nations. »
Piranesi répondit à la lettre de Mariette dans la
seconde édition de son ouvrage. Délia Magnifi^enza
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— 188 —
ed Architettura de' Romani; et, bien qu'il Fait fait
avec une certaine aigreur, on doit lui savoir gré
d'avoir imprimé en regard la lettre de Mariette, afin
de mettre les pièces de ces débats sous les yeux
du lecteur.
Bianconi, dans son éloge historique de Piranesi^
rend compte, en ces termes, de la discussion élevée
entre l'artiste romain et Mariette :
« Nous devons faire une mention particulière de
la discussion que Piranesi soutint contre M. Mariette,
Parisien érudit, auteur du beau Traité des pierres
gravées des anciens^ et grand connaisseur en estampes
et en dessins. M. Mariette prétendait, conformément
à l'opinion anciennement reçue, et contrairement à ce
que, dans son ouvrage de la Magnificence et de V Ar-
chitecture des Romains f Piranesi avait avancé que tout
ce que l'ancienne Rome avait su, en fait d'arts, elle
en était redevable à la Grèce. L'opinion soutenue
par Piranesi était, en substance, que les Romains et
même les Grecs avaient plutôt tout appris de ces
Italiens qui, avant les Latins, avaient étendu leur
domination sur l'Italie; c'est-à-dire des Étrusques,
dont l'histoire a été obscurcie par la flatterie des
écrivains qui ont voulu élever jusqu'au ciel les seules
entreprises
« Dei nipoti magnanimi di Remo.
u Les Étrusques cultivèrent certainement les
« T. U, p. 427-434.
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— 189 —
beaux-arts jusqu'à la perfection, alors que les Grecs
étaient encore dans la barbarie, comme nous le
voyons par leurs très-anciennes monnaies, par leurs
pierres précieuses, par leurs statues, par ceux de
leurs édifices qui existent encore, et par les pas-
sages peu nombreux, il est vrai, mais décisifs des
écrivains grecs et latins qui font autorité. Si quelque
chose passa de la Grèce en Italie, ce ne fut, tout au
plus, que les ornements et une certaine élégance
dans le travail, signe infaillible et caractère non
équivoque, quoique d'une époque postérieure, de la
patrie d'Homère et de Méandre. La question ayant
été savamment discutée par un grand nombre d'é-
nidits et d'écrivains italiens très-distingués, à com-
mencer parle marquis MafPei jusqu'à M^*^ Guarnacci,
il ne convient pas de la remettre sur le tapis, étant
aujourd'hui décidée pour toujours. Le fait est que
tous furent de l'avis de Piranesi, qui publia une
forte réponse adressée à Mariette, laquelle, es guise
de supplément, est aujourd'hui réunie à l'ouvrage
susdit de la Magnificence et de l'Architecture des Ro-
mains. »
Sans vouloir relever ici cette discussion, il nous
paraît impossible de ne pas faire une distinction
importante, pour éviter toute confusion dans le rai*
sonnement, distinction que les deux adversaires et
leurs partisans ont souvent omis ou refusé de faire.
U est certain qu'il y a eu en Italie un art étrusque
antérieur à l'art romain. Cet art étrusque a-t-il été
introduit par les Grecs, par les Égyptiens ou même
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~ 490 —
par les Phénicierts, on bien est^il natif du sal même
de l'Ëtruiie? C'est là une question qui peut donner
encore aujourd'hui matière à une volumineuse con-
troverse, qui ne nous pauratt s'appuyer de part et
d'autre (pie sur des suppositions^ des analogies et
des raisonnements, plutôt que sur des £ails et des
témoignages certains. Quoi qu'il mi soit, il est im^
possiUe da mëooanaltre que du temps de leurs rois
aussi bien que dans les premiers siècles de leur
république^ les Romains empruntèrent tout de l'art
de l'Étrurie. Mais il est également hors de doute
qu'après la conquête de la Grëcé^ et môme à partir
»de celle de la Sicile, l'art des Grecs ne tarda pas à
s'introduire à Rome et à s'y substituer, bien qu'en
dé^nérant, aux anciens modèles tirés de l'art des
Étrusques* C'est pour n'avoir pas séparé les deux
époques que Piranesi et Mariette n'ont pu s'enten^
dm. Nous trouvons la confirmation de notre opinicA
dans k tableau qu'un savant Milanais, (oH en répu-
tation en Italie, et qui a beaucoup étudié les Romains
et leurs institutions dans la paix et dans la guerre^
présente de leurs arts et de leurs manufactures avant
la première guerre punique. Le comte Franeesco
Mèngotti, dans sa dissertation couronnée par TAca-
demie des inscriptions et belles-lettres de France, et
intitulée : Dél commercio de' Romani dalla prima guûrra
punica a Co$tantinù\ s'exprimie en ces termes :
« Dans le petit nombre d'objets febriqués par les
* Nona edizione, Milano, presse Paolo Cavaletli e comp. 4824,
{ledit in-i 8. Gap. ii, p. 4 8-^4 .
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^ 491 -^
RoiMim^ il né pouvait y avoir ni goiftt^ ni desdîti,
ni finossOy ni grAce^ parce qu'ils ne oonnai^sdient ni
les beaux^artSy ni les lettres, ni les sciences. La
pdnture fut presque inconnue pendant cinq siècles
à Rome. Un certain Fabius Ait surnommé le Peintre/
pour avoir le premier, parmi les Romains ,tbatiK>uillé
les murs du temple de la déesse de la Santé, au mi<^
lieu du cinquième siècle de la fondation de Rome,
encore bien que, par rapport à lui, les premiers
élèves de Cimabué eussent été des Titien et des Paul
Véronèse, (jO Fabius et le poète Pacuvius forment
la série des peintres de Rome tant que dura la ré^
publique ; ils ont l'honneur d'dtre les premiers, léS
derniers et les seuls. Aprè& eux, on ne trouve pas
ttaseul peintre parmi les Romains, mdme dans les
sièdes de luxe, alors qu'ils faisaient étalage, dans
leura superbes portiques, des plus fomeux tableaux
de la Grèce dépouillée*. Cicéron avoue que la pein-
tore ftit toujours négligée à Rome, parce qu'<m là
regardait avec mépris, et comme un art qui ne con-
prenait qu'à un peu^de faible et avili*. » -^ Dans la
gtmre punique, Q. Fabius Maximus, qui prit et sac-
eagea Tarente, ne sut que &ire des statues et des
peintures fameuses qui se trouvaient dans cette cité
opulente et vohiptoeuse K A la prise de Corinthe, les
* Picttira poêteà non est sffBCiata honeêtis manibus ; «« tes in
risuet contumelia erat. — Plin. Hisi. nat., lib. xxxv, cap. ifti.
* An emismnuêsi Fàbw kmdi daHmn eêiet quod pinç/erH, non
multos, etiam apud nos, Bolycktos et Parrhûêios fidsêê ? Honas alit
aitêê^. -^ Gic. Tuaoul. quœsi., iib. i^ cap. n.
* Plut, in vit. Q. Fabii, et in Marcel.
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— 192 —
soldats romains joi]mient aux des sur des tableaux
d'une inestimable valeur. Le Bacchus d'Aristide était
un de ces tableaux » et le hasard youiut que Polybe
en fût témoin. Quelle douleur pour un Grec tel que
lui ! Dans la même circonstance, cette brute de consul
Mummius, faisant transporter à Rome les tableaux
de Polignote, de Zeuxis^ d'Âpelles et des autres pein-
tres célèbres de la Grèce, imposa à l'affiréteur du na-
vire la condition d'en rendre le même nombre, dans
le cas où ils viendraient à se perdre : il les comptait
en nombre et non en valeur*. — Ce que j'ai dit de
la peinture peut se dire également de Farchitecture;
non pas qu'il n'y eût à Rome, dès les premiers
temps, quelque temple, quelque lieu public, quel-
ques statues ; mais tout ce qui s'y trouvait alors dans
ce genre était dû aux artistes toscans. Les égouts de
Tarquin, la voie Âppienne, l'aqueduc Glaudien et la
roche Tarpéienne, qui sont si hautement et si juste^
ment .vantés parles historiens, furent l'œuvre ex-
clusive des architectes de TËtrurie'. La chaise eu*
rule, la toge teinte en pourpre, les faisceaux et tous
les autres ornements et insignes des magistrats,
furent apportés de Toscane'. Les Étrusques culti-
* Tiu-Liv., 2« supplém., lib. ui, cap. xvni. — « Mummius tam
rudis fiiit^ utjuberet conducentibus statuas et tabulas, si easper*
didissenty navas eos reddituros. — Velh Paterc, Hist.^ lib. i,
cap. XIV*
* Antè hano mdem, Tuscaniea onmia œdibus fii^e auctor est
M, Farro. — Pline, Hist. nat., lib. xxxv.
' Dionys. Halicar. ArU. Rom., lib. iir, passitn; et Tit.-Uv., Hist.j
lib. Vf.
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— 193 —
vaient seuls les beaux-arts à Rome, tandis que les
Romains s'exerçaient à combattre et à dépouiller, les
uns après les autres, tous les peuples de lltalie ^ »
A l'autorité du comte Mengotti, nous ajouterons
celle du savant historien Denina. — « C'est une
observation faite par tous les auteurs qui se sont
occupés de l'histoire romaine, dit-il', que les insi-
gnes des magistrats, les cérémonies de la religion,
ainsi que les édifices publics construits avec une
certaine magnificence, autant que le comportait la
rusticité de ces temps, furent pris des Étrusques et
construits avec l'art des Toscans. »
Ainsi, pendant les cinq premiers siècles de Rome,
il est constant qu'il n'y eut pas, à proprement parler,
d'art romain : tous les édifices, tous les ornements
qui ont le dessin pour base, furent l'œuvre des
Étrusques.
Mais à partir de la première guerre punique et
après la conquête de la Sicile, les Romains ne tar-
dèrent pas a préférer les artistes grecs aux toscans.
Ce goût alla toujours en augmentant, au point que
l'architecture, la peinture et la statuaire des Grecs
avaient complètement remplacé les traditions étrus-
ques, dès l'époque de Sylla et de Pompée.
tf Les Grecs, dit le comte Mengotti % construisi-
rent aux Romains leurs portiques, leurs temples,
leurs amphithéâtres ; les Grecs élevèrent les colysées,
* Fabris undiquè ex Etturia accitis, — Tit.-Liv., lib. i, cap. lvi.
* Rivol. (Tltaîia^ lib. ii, cap. i.
' Epoca seconda^ ut suprà^ cap. viii, p. i04.
13
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— 194 —
les pyramides, les arcs de triomphe; les Grées of-
nèrent de peintures et de statues les palais et les
jardins; les Grecs portèrent à Rome toutes leurs
inventions de goût et de mode ; les Grecs chantaient,
dansaient» jouaient ; les Grecs enseignaient à Rome
la philosophie, la médecine, l'éloquence, et même
leur langue, qui était la langue des hommes in-
struits, que les grands parlaient pour se distinguer
du vulgaire, et que les vieilles femmes septuagé-
naires employaient pour se distraire ^ En résumé,
les Grecs vaincus soumirent jusqu'à un certain point
leurs vainqueurs. Dans les cinq premiers siècles de
Rome, peinture, sculpture, architecture, arts, ma-
nufactures, tout fut étrusque; dans les siècles pos-
térieurs, peinture, sculpture, architecture, musique,
arts, manufactures, tout fut grec. Telle est l'his*
toire des arts à Rome, »
Cette conclusion du comte Mengotti est parfaite-
ment exacte, et de tous points conforme, non-seule-
ment à tous les faits rapportés par les historiens,
mais au témoignage parlant des monuments anti-
ques de peinture, d'architecture et de sculpture que
Rome possède encore aujourd'hui. En admettant
donc que Mariette ait eut tort d'attribuer aux Grées
Tart des Étrusques, importé à Rome soué ses rois
et pendant les premiers siècles de la république,
toujours est-il qu'il avait raison de soutenir que ce
fut l'art grec, modifié, dégénéré même, qui plus tard
* Juvénal, satire yi.
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^ 195 -^
envahit Rome, et se substitua entièrement aux an-
ciennes traditions de rÉtnirie*
La controverse que Mariette soutenait contre
Piranesi ne lui faisait pas négliger ses correspon-
dants d'Italie. Le savant Bottari fut, après la mort
du chevalier Gaburri, celui avec lequel il entretint,
d'une manière suivie, des relations fondées sur une
parfaite conformité de goût pour les arts et pour les
belles choses. -— Né à Florence en 1 689, Jean-Gaétan
Bottari était venu se fixer à Rome en 1730, à Té*
poque de l'élévation sur le siège de saint Pierre de
son compatriote, le Florentin Laurent Corsini, élu
pape sous le nom de Clément XIL Ce pontife lui
donna, en 1732, un canonicat et la chaire d'histoire
ecclésiastique et de controverse au collège de la Sa-
pience. Peu après il le nomma prélat palatin, dis-
tinction qui donne le droit» à Rome, d'être appelé
monseigneur. Mais Bottari ne paratt pas avoir été
très-sensible à la vanité : il préféra toujours l'étude
de l'antiquité, de l'art moderne et de son histoire,
aux honneurs et aux titres si recherchés dans toutes
les cours. Il venait de terminer, avec le savant
Manfredi, en 1 746, le nivellement du cours du Tibre
et du TeveroneS lorsque le pape, pour lui témoi-^
gner sa satisfaction de ce travail qu'il avait ordonné,
le nomma garde (custode) de la bibliothèque du Va--
tican. Cet emploi est très-important à Rome, et il
exige de la part du titulaire des connaissances peu
* Dette ragioni e de' rimeedj délie inondazioni del Tevere, —
Eoma^ 4746.
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— 196 —
communes et un dévouement absolu au culte des
lettres, culte qui, dans Tesprit de tout prélat romain,
doit s'allier 'étroitement à celui des sciences et des
arts. Bottari possédait à un degré supérieur toutes
les qualités exigées pour bien remplir ces difficiles
fonctions. Cette magnifique bibliothèque du Vatican,
dont l'origine remonte aux premiers pontifes, a été
constamment l'objet des soins de leurs successeurs.
Depuis là réintégration à Rome, sous le pontificat
de Martin V, vers 1420, des livres et des manuscrits
qui avaient été transportés du Vatican au palais
d'Avignon, par ordre de Clément V, dans les pre-
mières années du quatorzième siècle, la bibliothèque
du Vatican a constamment reçu des accroissements
considérables. Les papes Nicolas V, Calixte III,
Sixte IV, Léon X, Paul IV, Pie IV, Pie V et Gré-
goire XIII, s'attachèrent, avec le zèle le plus louable,
à augmenter la collection des livres et des manuscrits
précieux qu'elle contenait déjà. Le grand Sixte V,
trouvant la bibliothèque tellement encombrée de
volumes que l'ancien local était devenu insuffisant,
résolut de la transporter dans cette partie du Vatican
appelée le Belvédère, où il fit élever, sur les dessins
du chevalier Dominique Fontana, les galeries et les
salles nécessaires pour recevoir cette immense col-
lection^ augmentée, par ordre du pontife^ de nom-
breux et de précieux manuscrits. Elle s'accrut suc-
cessivement des acquisitions faites sous les pontificats
de Paul V, Grégoire XV, Urbain VIII, Alexandre VU,
Alexandre VIII et Clément XL Enfin, Clément XII fit
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— 197 —
construire le côté droit de la bibliothèque^ afin d'y
déposer les manuscrits orientaux qu'il avait achetés,
ainsi que les livres donnés par le cardinal Quirini.
Le même pontife fit établir les armoires qui ren-
ferment, en les cachant, les livres et les manuscrits;
ce qui donne à cette bibliothèque un aspect particu-
lier. Clément XII voulut en outre annexer à cette
collection une nombreuse réunion des médailles les
plus rares, égyptiennes, grecques et romaines, qu'il
avait achetées à grands prix du cardinal Alexandre
Âlbani^ Le savant Bottari fut chargé de classer et
de disposer cette précieuse collection; et il s'acquitta
de cette difficile mission à la satisfaction des nu-
mismates et des antiquaires.
Parmi les ouvrages que publia Bottari, pendant
qu'il exerça les fonctions de custode de la bibliothè-
que vaticane, nous citerons les fragments d'un an-
cien manuscrit de Virgile, et les peintures de ce
manuscrit^ qu'il fit graver par Pietro Santi Bartoli,
en 1 741 *. La même année, il publia le tome premier
du Musée du Capitale^ contenant les portraits des
hommes illustres. En 1 750, il fit paraître le tome se-
cond, renfermant les empereurs et les impératrices,
avec de savantes explications '.
i Voyez, 6ur la bibliothèque du Vatican, l'ouvrage de Nibby , Roma
descritta^ parte seconda, modernay t. I, p. 204 et suiv.
• ArUiquissimi Virgiliani codicis fragmenta, et picturœ ex Fa-
ticana bibliotheca ad priscas imaginum formas à Petro Sancto
Bartoli incisœ, — Rome, grand in-folio, 4744, à la calcographie de
la Chambre apostolique.
» On trouvera dans la Biographie universelle de Micbaud, v» Bot-
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— 198 —
De son côte, Mariette ne restait pas oisif : repre-
nant les premières pensées de sa jeunesse^ il faisait
des recherches sar la vie et les œuvres d'Albert
Durer, dont il avait pu voir une précieuse collection
au musée de ViennCi 11 ne craignait pas de mettre à
contribution la complaisance et l'érudition de Bottari,
en le priant de faire des recherches dans la biblio-
thèque du Vatican.
a Je travaille actuellement, écrivait^il à Bottari,
le 1 6 décembre 1 759, à un ouvrage qui a pour objet
les œuvres littéraires de l'empereur Maximilien, et
dans lequel, après avoir donné une notice exacte du
fameux roman de Theuwerdanck et de tous les autres
ouvrages auxquels cet empereur a pris part, je
ferais connaître la personne et les œuvres d'Albert
Durer, qui lui fut spécialement attaché. Je désire^
rais savoir si, dans la bibliothèque du Vatican^ il
y aurait quelque chose qui eût rapport à mon sujet,
et s'il s'y trouverait quelque exemplaire de ce ro-
man, et de quelle édition ; comme aussi d'un ouvrage
de grande importance : TriumpfWagen, c'est-à-dire
Chars de Triomphe^ ou tout autre manuscrit composé
par le susdit Maximilien, ou quelque autre notice
particulière concernant cet empereur. Vous me ferez
grand plaisir en me communiquant tout ce que vous
pourrez recueillir. Je me suis adressé à Vienne, et j'y
tari, t. V, p. 255, rénumération des ouvrages publiés par oe savant
homme; et, plus spécialement, de ceux ayant rapport aux arts»
dans Tavertissement des Lettere pittoriche, édition de Ticozzi, BÏilaii^
4822, 1. 1, p. XII.
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— 199 —
ai obtônu Un grand nombre de documents. Si je mû
décide à publier cet ouvrage^ je ne tiianqueraî pas
de TOUS le transmettre^ parce que j'attache le plus
grand prix à votre approbation ^ »
Cette publication n'eut pas lieu : Mariette se con-
tenta de réunir beaucoup de documents sur Albert
Durer et l'empereur Maximilien '.
Il est douteux que les gravures qui ornent le roman
deXheuwerdanck soient d'Albert Durer. Sur l'exem-
plaire du Cabinet des estampes, qui vient de Ma-
riette, on lit l'explication suivante, qui ne nous a pas
paru de l'écriture de Manette, mais plutôt de celle
de M. Joly, garde de ce cabinet pendant plus de qua-
rante ans : « Le Theuwerdanck , ou roman du
chevalier de la Roue, c'est-à-dire les Aventures de
Maximilien, archiduc, depuis empereur, et père de
Charles-Quint, à l'occasion de son mariage avec
l'héritière de Bourgogne, dont Louis XI élait maître
de disposer pour son fils Charles VIII. Ce roman a
été composé par Melchior Pfiuzing, curé de Saint-
Alban, gravé sur bois par Hans Scheuffling, dit le
maître à la pelle. Aussi employait-il cette figure
sur ses ouvrages, avant ou après son chiffre ou
monogramme. Ce roman est orné de cent dix-
huit gravures in-4** sur bois , dont trois seulement
sont désignées par le monogramme de cet artiste.
* T. IV, p. 516, n^ccxvi.
* Voyez VAbecedario de Mariette, à la suite des Archives de Vart
français^ livraison du 45 janvier 4854, p. 144 et suiv., et spéciale-
ment p. 465.
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— 200 —
La première édition de ce poème paiiit à Franc-
fort en 1 51 7. L'empereur Maximilien y est toujours
en scène, sous le nom de cinq personnages allégori-
ques qui sont :
. Theuwerdanck, c'est-à-dire pensées nobles;
Ernhold, la renommée^ dit le chevalier à la roue^ parce qu'il
porte une roue sur sa casaque ;
Furwitlig, c'est-à-dire jeupe téméraire;
Unfalo^ désireux de gloire;
Neidelhort^ c'est-à-dire persécuté par l'envie et la perfidie.
La seconde édition n'a paru qu'en 1 563 : elle est
ornée des mêmes planches; mais le poëme fut cor-
rigé et augmenté. La raison donnée par l'éditeur
Burcard Waldis est, que le poëte Pfinzing n'avait
pu donner à son roman une conclusion telle qu'il la
désirait, parce que son hérois vivait encore et qu'il
avait laissé de nouvelles vertus à décrire, vertus
qui l'ont accompagné jusqu'au tombeau : flatterie
de l'éditeur à l'adresse de Charles-Quint, fils de
Maximilien.
Quant au triomphe de cet empereur, dont parle
Mariette, le dessin et la gravure en sont bien d'Albert
Durer. Ce prince y paraît assis dans un char con-
duit par les vertus. Albert en fit le dessin, en 1 518,
sur la pensée de son ami Bilibald Pirckheimer,
et il en publia, en 1 523, à Nuremberg, la gravure
composée de huit planches qui s'assemblent * .
Ainsi que nous l'avons dit^ Mariette ne publia
pas ses observations sur le roman de Theuwerdanck,
^ Abecedario de Mariette, loc, cit,y p. 465, v® Durer (Albert).
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- 201 —
et nous n'avons rien trouyë^ dans sa correspondance
avec Bottariy qui puisse indiquer ce que devint la
suite de ce travail.
L'ouvrage à Foccasion duquel Mariette entretint
une correspondance très -suivie avec Bottari est
l'édition que le prélat romain donna^ en trois vo-
lumes in-4^, RomCi 1759-1760, des Vies des pein*
très, sculpteurs et architectes de Vasari. Mariette
prit une véritable part à la publication de cette édi-
tion, en fournissant à son ami des notes savantes et
des éclaircissements précieux sur un grand nombre
de faits se rattachant à la biographie et aux œuvres de
ces artistes. C'est ainsi qu'il lui envoya, au mois
de janvier 1 760, des observations sur les œuvres du
Corrége, dans lesquelles il explique la manière de
dessiner de ce maître, en défendant Vasari du re-
proche qu'on lui a adressé d'avoir voulu rabaisser
son génie ^ Ces observations ne purent trouver
place dans l'édition de Bottari ; elles furent ren-
voyées à Mariette, suivant son désir, car il n'en
avait pas gardé la copie, et il se proposait de donner,
s'il en avait le loisir, une biographie plus complète
et plus exacte du peintre de Parme, sur lequel il
avait réuni une très-grande quantité de documents '.
Mariette ne craignit pas ^ dans plus d'une occa-
sion, de signaler au savant prélat romain les erreurs
qui lui avaient échappé ; et ce dernier reconnaissait
sans hésiter, presque toujours, la justesse de ces
* Bottari, t. IV, p. 521, ii« ccxviii.
• AbecedariOy v* Gorregio ÂU^ri.
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— 202 — ^
critiques : eiemple bien rare ^ entre deux MYantt^
d'une estime et d'une modestie réciproques. Ainsi^
Mariette releva l'erreur dans laquelle Bottari était
tombé, en attribuant à Rosso de' Rossi, connu eu
France sous le nom de maître Roux, les quatre pro«
phètes qui sont peints à fresque dans l'église de la
Paix, à Rome. U prouva facilement que ces pein*
tures sont de Raphaël , et que leur style n'a aucun
rapport avec celui du Rosso ^ Dans une autre cir-
constance, Bottari avait dit, d'après Vasari, que Da-
niel de Yolterre avait fait deux bas*-reliefs en terre
cuite dans l'église delà Trinité-des-Monts, à Rome«
Mariette, que ses souvenirs trompaient rarement^
soutenait qu'il ne devait y avoir qu'un seul bas-re-
lief dont il avait fait prendre le dessin *• Bottari
s'empressa de vérifier le fait sur les lieux , et re-
connut qu'il s'était laissé induire en erreur par Va-
sari ^ 11 lui écrivait plus tard % avec bonhomie : -*^
« Il semble qu'il y ait une malédiction qui s'attache
aux écrivains qui traitent des beaux^rts ; car tous
ont commis et commettent journellement des er-
reurs incroyables. Je le dis en me citant moi-même,
qui me suis trompé sur des noms que je connais
aussi bien que mon nom. La même chose est arrivée
à Vasari et à ceux qui sont venus après lui* »
Bottari fut toute sa vie attaché à l'illustre famille
* Bottari, t. IV, p. 532, n» ggxxiii.
* 7rf., ibid., p. 558, n« ccxxxvi.
• /d., ibid,^ p. 574, n° ccxl.
♦ W., t. V. p. 433, tf> CLX.
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— 203 —
Cùniûi. Après la mort de Clément Xll, en 1740^
il entra au condaTe avec le cardinal Neri Corsini,
comme (Secrétaire ou camérier secret. Ce cardinal
avait le goût des belles choses, particulièrement des
livres et des estampes. Il augmenta considérablement
la bibliothèque que son oncle f Clément XII ^ avait
fondée au palais Corsini, dans la Lungara, et, ce qui
est encore mieux, il la rendit publique en 1754 S à
l'exemple de celles ouvertes par les nobles familles
Chigi et Barberiûi; car c'est Thonneur des pre-^
mières familles romaines d'avoir, depuis plusieurs
siècles, admis le public dans leurs galeries et leurs
bibliothèques, avec un empressement, une libéra-
nte dignes des plus grands éloges. Le cardinal Neri
Corsini ne se borna pas à faire l'acquisition de livres
et de manuscrits : grand amateur d'estampes, il prit
plaisir à en acheter, d'abord par lui-même , dans
ses voyages en France, en Hollande et en Angleterre,
une collection des plus précieuses» Plus tard, il
chargea Bottari de ce soin, et cet habile connaisseur
eut souvent recours à Mariette , pour se procurer à
Paris les œuvres des graveurs français , tant an-
ciens que modernes, les plus recherchées. Mariette
considérait Bottari comme le véritable fondateur de
la collection d'estampes du palais Corsini. Aussi
n'hésitait-il pas à lui signaler les ouvrages publiés
en France, qui lui paraissaient dignes de figurer dans
ce recueil. C'est ainsi que par une lettre du 2 dé-
* Voyez l'ouvrage de Nibby, ut mprà, p. 197.
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_ 204 —
cembre 1765 *, nous voyons qu'il l'engage à faire
venir l'ouvrage intitulé : Monuments érigés en France
à la gloire de Louis XV; publication enrichie de près
de soixante planches, avec des explications et une
table sommaire des progrès des arts et des sciences
sous le règne de ce prince. La collection d'estampes
du palais Corsini devint bientôt, grâce aux soins
de Bottari , l'une des plus remarquables qu'il y ait
au monde. De nos jours, elle a reçu de très-grands
accroissements par le zèle éclairé du prince D. Tom-
maso Corsini, qui s'en occupe avec amour, et qui
n'a reculé devant aucun sacrifice, pour se procurer
les pièces les plus remarquables de l'art illustré à
Rome par le génie de Marc-Antoine.
Le comte de Caylus était également dans les meil-
leurs termes avec Bottari : — « 11 est rempli d'une
singulière estime pour vous , écrivait Mariette au
prélat romain, le 4 août 1758^, et il serait très-
heureux que vous lui fournissiez l'occasion de vous
obliger. Vous avez bien raison, rien ne serait plus
convenable pour la noblesse que de s'occuper,
comme il le fait, de choses utiles ; mais l'étude de-
mande d'opiniâtres efforts, et l'on ne surmonte pas
facilement cet obstacle. On aime mieux s'abandon-
ner à l'oisiveté et en ressentir tous les ennuis : les
hommes ne sont pas nés pour être véritablement
heureux. » Dans cette même lettre, il parle à Bottari
de l'ouvrage sur les peintures antiques que le comte
> Bottari, t. V^ p. 436, n^ clxi.
» /d., t. lU, p. Ô40, n« ccxxi>'.
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— 205 —
de Caylus préparait alors, et pour la publication du-
quel il avait fait une grosse dépense. « Il m'a chargé,
ajoute-t-il, d'en donner l'explication , et je me suis
décidé à courir ce risque, parce que l'ouvrage, fort
heureusement, sera peu vu, et par conséquent moins
exposé à la critique^ puisqu'il ne sera imprimé qu'à
trente exemplaires. » Mariette fit passer un de ces
volumes à Bottari, en juin 1 762, par le père Paciaudi,
savant antiquaire. « Il espérait que ce livre ferait
honneur à la riche bibliothèque qui devait à Bottari
toute sa perfection \ » On trouve dans cette lettre
un passage qui donne bien une idée du goût de Ma-
riette, resté pur au milieu de l'abaissement général
de l'art. — « J'apprends , dit-il , que la fontaine de
Trevi (à Rome) vient d'être découverte, et qu'elle
est fort critiquée. Si ce qu'on m'en écrit est vrai, je
ne puis non plus donner mon approbation à ce mo-
nument. A vrai dire, on ne peut,;de sang-froid, voir
le bon goût se perdre de plus en plus et disparaître en-
tièrement. £t ce n'est pas seulement ici, en France ,
mais la même chose arrive partout. » — Mariette
avait raison : en 1762, les arts étaient en décadence
non-seulement en France , mais ailleurs : Pii*anesi
venait alors de terminer à Rome, sur le mont Aven-
tin, l'église du Prieuré de l'ordre des chevaliers de
Malte, monument qui ne se fait remarquer que par
son architecture bizarre et tourmentée. En France,
la peinture facile de Boucher avait jeté l'art dans
« Botteri, t. IV, p. 542, n» ccxxvii.
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— 206 —
une Yoîe déplorable; il ne devait B6 relever qae
plus tard, d'abord à Rome par les efforts de Raphaël
MengSy et, quelques années après, en France, par
les leçons et les exemples de David. Bottari, en vé-
ritable Italien, n'estimait pas beaucoup les œuvres
des peintres flamands; Mariette partageait cette
manière de voir, et, à Texception de Rubens et de
Vandyok, il ne paraît pas avoir fait de l'école fla-
mande tout le cas qu'elle mérite. « Vous avez bien
raison de dire, écrivait-il à Bottari le 12 octobre
4765 \ qu'on montre ici et dans les Pays-Bas trop
d'engouement pour les œuvres des peintres fla-
mands. Vous serez étonné de l'argent qui a été dé*
pensé à une vente de dessins presque tous flamands,
dont un amateur a voulu se défaire. Il s'y trouvait
un beau dessin de Raphaël qui a été payé quinze cents
francs ; mais quelle différence d'un tel dessin qvee
des dessins d'ivrognes, de bouviers, d'arbres , qui se
sont vendus de huit à neuf cents francs pièce ! Je les
ai laissés tranquillement aller. 11 est vrai que, comme
dédommagement, il m'est venu un rouleau de des-
sins italiens, dans lequel j'ai trouvé beaucoup mieux
mon compte. J'y ai trouvé un petit dessin du Titien,
qui est la première pensée du Prométhée, gravé par
Cornélius Cort; et , sans exagération , je dis que si
Michel-Ânge l'eût dessiné, il n'y aurait pas mis plus
de science. »
L'ouvrage le plus ins^rablement lié au nom de
* Bottari, t. V, p. 427, n» clviii.
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— 207 —
Bottarf , quoiqu'il y ait mis très-^peu du sten, e'est
l6 Recueil des lettres sur la peinture^ la $culptwe et
l'architecture, écrites par les plus célèbres maîtres
qui ont illustré ces arts, pendant les quinzième ,
seizième et dix-septième siècles. Il le publia de 1754
à 1759, à Rome, en trois volumes in-V*. Ce fut
iine très-heureuse idée; car si les ouvrages compo^
së3 sur les arts et sur la vie des artistes , par des
personnes étrangères aux arts, présentent presque
toujours de l'intérêt, bien que souvent ils s'écartent
de la vérité, combien ne doit-on pas préférer la
lecture des lettres écrites par les artistes eux-inémes?
Ces lettres renferment les pensées et les sentiments
les plus intimes de leurs auteurs sur leurs propres
ouvrages; elles mettent dans- la confidence de leurs
espérances, de leurs travaux, de leurs succès, et
souvent aussi de leurs illusions déçues. On y trouve
les conseils qu'ils demandent , les encouragements
qu'ils reçoivent des véritables amateurs; enfin on y
assiste à la vie intime des artistes, à la création de
leurs œuvres, et ces documents donnent sur leur
caractère et sur leurs relations les renseignements
les plus authentiques et les plus précieux.
Bottari fit appel à tous ses amis de France et
d'Italie pour composer son recueil. Mariette lui en-
voya plusieurs lettres de Jacquet Stella, de Lyon»
l'ami du Poussin; une lettre de Rubens et les lettres
* Ce recueil fut continué du vivant de Bottari, et arrivSi en 4773,
à sept vi^unoies m4.
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— 208 —
que la Rosalba lui avait écrites ^ MaiS; doué d'une
modestie qui devrait toujours accompagner le véri-
table talent, Mariette ne voulait pas que les lettres
qu'il avait adressées à ses amis fussent publiées par
l'auteur de ce recueil. « Comme je n'ai jamais pensé,
lui écrivait-il le 28 octobre 1 763 », que les lettres
que je pourrais avoir écrites vinssent un jour à être
imprimées et rendues publiques, je vous supplie
instamment, s'il vous en tombe quelqu'une entre
les mains, de n'en faire aucun usage. Je dis cela
non dans l'intérêt de mon amour -propre, mais à
cause des égards que l'on doit toujours conserver
avec le public, qui ne doit lire que pour s'instruire, »
— Bottari n'eut garde de se conformer à ce désir :
il inséra dans son recueil toutes les lettres de Ma-
riette qu'il put se procurer; et il fit bien, car elles
sont, en général, très-intéressantes pour l'histoire
de l'art, et, en particulier, pour l'art de la gravure.
Bottari envoyait à Mariette les volumes des Lettere
pittoriche aussitôt qu'ils étaient imprimés. On peut
voir, au commencement du sixième volume de l'é-
dition de Ticozzi ', les observations de Mariette sur
les volumes précédemment publiés, et les erreurs
qu'il relève dans un grand nombre de ces lettres. Ce
n'était, au surplus, que sur l'invitation de Bottari
lui-même qu'il consentait à lui envoyer ses obser-
* Bottari, t. IV, p. 663, n° ccxxxvin, et n^ glxxx-ix-x. W.,
p. 555, no ccxxxiv-v. /d., p. 559, n® ccxxxvi.
' /d., ibid.y p. 556, n« ccxxxiv.
» Id.y p, 5, n® I. —Voyez à FAppendice ces observations.
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— 209 —
valions. Chacun des deux amis trouvait dans ce tra-
vail une véritable satisfaction , et l'histoire de l'art
ne pouvait qu'y gagner.
Réunissant lés lettres pittoresques au fur et à
mesure qu'il les découvrait ou qu'on les lui envoyait,
Bottari ne pouvait pas mettre dans leur publica-
tion l'ordre, la méthode qu'on aimerait à rencontrer
dans ces précieux documents. Il est très-regrettable
que, dans les éditions postérieures, notamment dans
celle donnée par le savant Ticozzi , à Milan , 1 825,
en huit volumes in-i2, on n'ait pas apporté à ce
recueil les améliorations qu'il réclame. Les éditeurs,
de cette réimpression, considérablement augmentée
par de nouvelles découvertes, se sont excusés, par
d'assez mauvaises raisons, de n'avoir pas introduit
les modifications demandées par les savants et par
les artistes. — « Nous aurions pu peut-être, disent-
ils dans leur avertissement % donner un meilleur
ordre à ce recueil, en disposant les lettres chronolo-
giquement ou par matière ; mais alors on n'aurait
conservé de Bottari que les seules notes, et on aurait
considéré notre édition comme un nouveau recueil ;
et nous voulions nous borner à reproduire celui de
Bottari, sans assumer une aussi grande responsabi-
lité. » — Cette excuse n'est pas admissible : le recueil
de Bottari attend un nouvel éditeur, suffisamment
instruit, pour mettre de l'ordre et de la clarté dans
ces précieuses lettres, qui seront toujours les docu-
« T. I, p. IX.
14
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— 210 —
noents les plus sûrs et les plus précieux à étudier,
par tous ceux qui voudront connattre à fond la vie
intime des artistes et l'histoire de leurs œuvres.
La correspondance établie entre* Mariette et Bot-
tari n'est pas la partie de ce recueil la moins intéresr
santé à parcourir. On y voit deux véritables ama-
teurs» vivant uniquement pour l'art, ^ncher leurs
sentiments sur les œuvres des maîtres anciens et
contemporains, et, ce qui est assez rare entre sa-
vants, avoir la même confiance dans les jugements
qu'ils portent sur les hommes et sur les choses.
Mariette achetait à Paris des livres, des estampes et
des dessins pour Bottari; et celui-ci lui en envoyait
de Rome et d'Italie. Chacun d'eux s'excusait d'a-
buser de la complaisance de l'autre; et, en véri-
tables amis, ils recommençaient à chaque nouvelle
lettre* — * « Je suis honteux, disait Mariette au prélat,
le 9 septembre 1759*, en lui envoyant une liste de
livres à acheter, de vous donner tant de tracas ; mais
à qui pourrais -je m' adresser, si ce n'est à vous?
 Rome, vous êtes, par bonheur, le seul homme qui
s'intéresse un peu vivement à l'histoire des arts.
C'est ce qui me donne le courage de croire que vou8
ne refuserez pas de répondre à mes désirs. » — Plus
tard^, en lui demandant deux dessins du peintre
espagnol Marco Benefial, il lui écrivait : « Peut-être
vous semblerai*^je importun de vous en parler si
souvent; mais il faut que vous me pardonniez, eu
« /d.,t. IV,p. 544,n«ccxiv.
• Lettre du 5 janvier 4765, t. V, p. 445, n» cliv.
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— 2H —
égard à l'araour que je porte aux beauxrarts. Toutes
mes lettres le respirent, et les fréquentes questions
et les demandes continuelles dont je vous fatigue ne
le démontrent que trop. »
Le désir de connaître l'histoire des arts dans tous
les pays de l'Europe le détermina, étant déjà âgé,
à apprendre l'anglais, afin de pouvoir traduire l'ou-
vrage d'Horace Walpole qui venait de paraître. « Il
a été publié à Londres et en anglais, écrivait-il à
Bottari, le 3 août 1764 S un ouvrage en quatre vo-
lumes in-V, qui contient des anecdotes sur les pein^
très, les sculpteurs, les architectes et les graveurs,
qui ont exercé ces différents arts en Angleterre. Je
me suis amusé à le traduire, et je suis déjà à la fin
du troisième volume. Mais ce travail sera sans doute
pour moi seul; car je n'y trouve rien d'assez impor-
tant pour qu'il en soit fait part au public dans notre
langue. Je voudrais au moins que cet ouvrage pût
faire honneur à la nation anglaise; mais si l'on en
retranche tout ce qui concerne les artistes étrangers,
le reste ne contient presque rien autre chose que
des peintres de peu de réputation, et presque tous
portraitistes. L'auteur, néanmoins, est un homme
de beaucoup d'esprit, et qui a mis dans son livre
tout l'esprit que son livre pouvait comporter. C'est
M. Horace Walpole, fils du ministre qui a gouverné
longtemps l'Angleterre : cet ouvrage est enrichi de
près de cent portraits, et l'impression en est vérita*
* /d., t. IV, p. 570, n° ccxxxix.
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— 212 —
blement magnifique. Je vous ferais rire, si je vous
disais que l'église de Saint-Pierre n'est pas de son
goût, et qu'il la trouve trop chargée d'ornements;
ce qui ne lui paraît pas convenir à un temple digne
de la majesté de l'Être suprême qui Thabite; que les
embellissements, qui s'y trouvent semés à profusion,
n'y ont été placés que pour entretenir la supersti-
tion, dont il accuse méchamment notre Eglise ro-
maine. Et à quel édifice croyez-vous qu'il donne la
préférence sur Saint-Pierre? à une église construite
dans le goût gothique et dont les murailles sont toutes
nues : raisonnement qui fait pitié. »
Mariette ne fit pas paraître sa traduction de l'ou-
vrage de Walpole^ dont le manuscrit vient d'être
retrouvé parmi ses papiers que possède le Cabinet
des estampes. Quoi qu'il en ait dit, cet ouvrage est
curieux, en ce qu'il fait connaître les artistes an-
glais, sur lesquels il serait fort difficile de se procurer
d'autres renseignements. Mais lorsque Horace Wal-
pole préfère l'abbaye de Westminster ou Saint-Paul
de Londres à la basilique élevée sur les plans de
Bramante et de Michel-Ange , il se laisse aveugler
par ses sentiments exclusifs d'Anglais et de protes-
tant, trop étroitement attaché au culte et aux pré-
jugés de sa patrie.
L'intimité de Mariette et de Bottarî se resserrait
encore parles malheurs qui venaient les affliger. Au
commencement d'août 1 764^ , Mariette s'excusait d'a-
* T. IV, p. 568, fto ccxxxix.
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— 213 —
voir tardé à répondre à plusieurs letti^es de son ami,
par suite d'une circonstance bien cruelle. — « Je me
suis trouvé et je me trouve encore, écrivait-il, dans
une situation qui me trouble et m'éte, pour ainsi
dire, toute la possibilité de ne pas l'être. J'ai vu
mourir ma jeune et aimable belle-fille, qui faisait
mon bonheur et celui de ma famille, et qui, attaquée
de la poitrine, nous a été enlevée à la fleur de l'âge,
alors que les rares qualités de son cœur nous appre-
naient à l'aimer. J'ai été sur le point également de
craindre fort pour la vie du comte de Caylus, qu'une
goutte cruelle a menacé d'emporter, et maintenant
il n'est pas tout à fait quitte de ses douleurs. Cette
humeur mordante s'est mise à parcourir toutes les
parties de son corps, et s'étant jetée sur ses jambes,
il a fallu en ouvrir une. Cette opération a été son
salut; mais la plaie subsiste, et notre malade ne
pourra sortir du lit et recouvrer la santé qu'avec le
tomps. Je sais que vous vous intéressez à tout ce qui
regarde la personne de ce seigneur; c'est pourquoi
je n'ai pas hésité à vous en donner des nouvelles. »
Bottari s'inquiétait, comme son ami, de la maladie
du comte de Caylus, dont l'état ne s'améliorait pas.
— « Je voudrais, écrivait-il à Mariette en octobre
1 765 * , avoir appris l'entier rétablissement du digne
comte de Caylus. Je prie Dieu pour lui, et je crois
servir le genre humain; car il est des hommes qui
ne devraient jamais mourir. » Ces vœux, malheu-
1 T. V, p. 432, n9 clix.
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— 214 —
reuseraent, ne furent pas exaucée : — « Nous avons
finalement perdu le comte de Caylus, mandait Ma-
riette , le 12 octobre 1765 $ il a eu le sort que nous
redoutions tous : il est mort le 5 septembre (1765),
après avoir été dix- huit mois dans des soufl^nces
continuelles. J'étais depuis longtemps, vous le savez,
préparé à ce funeste coup : cependant il ne m'en a
pas fait moins d'impression. Il est dur, à mon âge,
de voir partir un ami qui avait, depuis quarante ans,
autant d'attachement pour moi, que j'en avais pour
lui. »
Mariette cherchait à combattre ses chagrins, en
redoublant de zèle et d'activité pour se tenir au cou«
rant de tout ce qui paraissait sur les arts. Le célèbre
comte Âlgarotti, qui, au milieu de sa vie agitée,
trouvait le temps de s'occuper des arts, avait beau-
coup de considération pour Mariette. Lié comme
lui avec Bottari et Zanetti, il n'était point insensible
au suffrage de l'amateur parisien, et il lui envoyait
ses ouvrages. Une lettre du 11 août 1764 *, de Ma-
riette à Bottari, nous eii fournit la preuve. — w Ce
que j'ai lu dans une de vos lettres adressées à M. Za-
netti, écrit Mariette, m'a donné le désir de lire
l'opuscule du comte Algarotti, intitulé : Essai sur
V Académie de France établie à Rome^. L'auteur était
de mes amis, et l'une des dernières lettres qu'il a
reçues était une des miennes, dans laquelle je le
^ T. IV, p. 566, n° ccxxxviii.
' Traduit en français par Pingeron; Paris, in-12, 1769, chez
Merlin.
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-- 215 —
remerciais d'un exemplaire du premier volume de
ses œuvresi dont il m'avait fait cadeau. Lorsqu'il
faisait imprimer quelque opuscule sur les beaux*
arts^ il me l'envoyait sui^le^^champ^ et je ne sais
comment il ne m'avait pas donné celui-là. C'est peut-
être parce que, contre son usage, il ne parlait, dans
cet ouvrage, pas trop favorablement de notre nation.
Je dirais quelque chose de plus, si j'avais vu son
livre de mes yeux ; c'est pourquoi vous me ferez le
plus grand plaisir si vous pouvez me le procurer. »
Dans la même lettre il ajoute : On dit que le très-
érudit abbé Winckelman est sur le point de publier
les monuments antiques qui n'ont pas encore été
gravés jusqu'à ce jour : Fiat! fiât! »
Ces passages font bien comprendre l'amour que
Mariette portait aux arts, et ses efforts continuels,
pendant toute sa vie, pour se procurer tout ce qui pa-
mssait en Europe sur leur histoire ou sur les œuvres
des artistes* Aussi conserva-t-il , comme connais-
seur, une supériorité marquée sur ses contempo-
rains, et ses appréciations faisaient autorité autant
en Italie qu'en France.
Après Bottari, Tarchitecte Temanza fut le dernier
correspondant de Mariette en Italie. Né à Venise,
en 1705, Thomas Temanza, dès sa première jeu-
nesse, montra les plus heureuses dispositions pour
l'architecture et pour les travaux hydrauliques. 11
étudia sous Poleni et Zendrini, et ne tarda pas à
obtenir dans sa patrie une réputation qui se répan-
dit jusqu'à Rome. 11 y fut appelé par le pape Clé-
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— 216 —
ment XIII, à faire partie d'une commission d'ingé-
nieurs, chargés d'exécuter des travaux hydrauliques
dans les légations de Bologne, de Ferrare et de
Ravenne. Rentré a Venise, il s'occupa d'architec-
ture, et fit de savantes recherches sur la vie et sur
les ouvrages de quelques architectes célèbres. Il
publia en 1 752, la vie de Jacopo Sansovino; en 1 763,
celle d'Andréa Palladio; en 1770, celle de Vincenzo
Scamozzi\ 11 avait fait cadeau de ces biographies à
Mariette, qui ne vit pas publier les vies des plus cé-
lèbres architectes et sculpteurs vénitiens du seizième
siècle; ouvrage qui ne parut qu'en 1777, en 2 vol.
in-A''^. La correspondance que Mariette entretint,
de 1760 à 1772% avec le Temanza, roule, comme
celles avec Gaburri et Bottari, sur l'art, son histoire
et ses œuvres, et plus spécialement sur les artistes
contemporains de Venise, Vicence, Vérone et Pa-
doue; tels que Cignaroli, Fazuolo, Balestra, Mitelli,
Curii, Diziani, Mauro lesi, auteur du dessin du tom-
beau d'Algarotti*, Barloti, Giulio Garpioni %, Lon-
ghi^ et le Ganaletto. Le Temanza envoyait à l'ama-
teur parisien des dessins de ces maîtres, à peu près
inconnus en France aujourd'hui, à l'exception de
l'habile compositeur des vues de Venise. Mariette
* Elles ont été imprimées à Venise, in-4, avec portraits.
' Le Temanza a composé beaucoup d'ouvrages j voyez la Biogra-
phie de Michaud, à son nom, t. XLV, p. H 4.
» Bottari, t. VIII, p. 368 à 431.
♦ Id., ibid., p. 403.
« /(/.,î6id., p. 379.
« Id., ibid., p. 445.
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— 217 —
savait apprécier le talent de Ganaletto. « U m'a été
adressé de Venise, écrivait-il le 12 janvier 1768',
les deux premières pièces d'une continuation de
douze morceaux /qui représenteront les diverses
fonctions (funzioni) du doge, et qui seront gravés
sur les dessins de Ganaletto. Ce travail me parait
plus curieux que bien exécuté; néanmoins, je re-
gretterais de ne le point avoir. M. Ganale est excel-
lent dans ses tableaux représentant des vues de villes
et de monuments. J'ai eu de lui quelques dessins
qu'il a faits dans toute sa fougue; entre autres, une
vue de Padoue, qui est un excellent morceau, et si
je trouvais de lui quelque autre dessin du même
temps et de la même force, j'en ferais volontiers
y acquisition. »
Le Temanza avait été admis membre associé de
l'Académie royale d'architecture. Mariette contribua
pour une bonne part au succès de sa candidature,
qui se recommandait d'ailleurs par un véritable talent
et par des ouvrages sérieux. Il fut nommé, le 1 1 dé-
cembre 1769 : dès le lendemain, Mariette s'empres-
sait de lui apprendre cette bonne nouvelle ^ . « Aussitôt
que votre nom fut prononcé par M. Le Roy, toutes les
voix se réunirent en votre faveur; il ne vous en a
manqué aucune, et, dans cette adoption, l'Académie
a eu égard plutôt à l'honneur que vous lui faisiez,
en désirant de devenir son associé, qu'au plaisir de
vous être agréable. Je puis vous assurer que tels sont
* Bottari, t. VIIÏ, p. 379, n® clxvi.
* W., ibid,f p. 4(M, n» txxii.
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— 21« —
ses sentiments, M. Le Roy est venu en courant m'en
donner avis^ et je ne puis m'empécher de tous trans-
mettre sur-le-champ cette bonne nouvelle^ en vous
témoignant la satisfaction que j'en éprouve. Vous
ne tarderez pas beaucoup à recevoir vos lettres de
nomination d'associé; jusque-là, vous pouvez néan-
moins, sans scrupule, ajouter à vos titres celui de
membre de l'Académie royale d'architecture. M. Le
Roy, que je quitte, et auquel je n'ai pas voulu man-
quer de faire, tant en votre nom qu'au mien, les
remerctments qui lui étaient dus, s'en porte le ga-
rant. Ainsi, supposé, comme j'aime à le croire, que
vous n'ayez pas encore publié votre vie du Scamozzi,
vous pouvez, sans courir aucun risque, y prendre
votre nouvelle qualité, et, de même, vous ne risquez
rien d'écrire à M. Le Roy, et de lui adresser vos pre-
miers remercîments. Tout ce que votre bonté vous
a fait entreprendre pour moi, tous les dérangements
auxquels vous avez bien voulu vous soumettre pour
satisfaire aux demandes que j'avais pris la liberté de
vous adresser, en exigent véritablement beaucoup
de ma part, et je crains de ne jamais pouvoir vous
témoigner suffisamment ma reconnaissance. » Ces
sentiments peignent bien la modestie de Mariette,
qui se considérait toujours comme l'obligé, alors
qu'il rendait à ses amis les services lès plus si-
gnalés.
Le Temanza, en s'occupant de recherches sur Fra
Giocondo^ architecte de Vérone, désira savoir exacte-
ment quels étaient les monuments qu'il avait élevés
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— 219 —
à Paris, et, spécialement, cîOmbîen de ponts il y avait
construits. On sait que Vasari, mal informé, attribue
à Fra Giocondo, la construction de deux ponts dans
cette capitale « Mariette redressa cette erreur dans
une notice, où il prouve que ce célèbre architecte
n'a bâti que le pont Notre-Dame. Il s'entendit avec
M. Moreau, alors architecte de la ville, pour faire
lever le plan de ce pont, qu'il fit passer à Venise en
même temps que sa notice*.
Par le même envoi, Mariette adressa au Temanza
' l'ouvrage qu'il avait composé, à l'occasion de la statue
de Louis XV, par Bouchardon ^. 11 supposait, dans sa
lettre, du 17 mars 1771/, que cet ouvrage, qui n'a^
vait pas été mis dans le commerce, ne pouvait man^
quer d'exciter sa curiosité. — C'est une exposition
fidèle et précise, de tous les procédés dont on fit usage
pour la fonte et l'érection de la statue équestre du
roi, qui fut placée à l'extrémité du jardin des Tuile*
ries. Cet ouvrage, qui est accompagné d'un grand
nombre de planches, fut composé aux frais de la ville
de Paris, et ne fut pas exposé en vente. On n'épargna
aucune dépense pour en faire un livre d'apparat. Les
discours sont de Mariette, auquel il avait été donné
quelques exemplaires de l'ouvrage. C'est un de ces
exemplaires qu'il oflFrit au Temanza, pour qu'il le
plaçât dans son cabinet.
* On trouvera cette notice à l'appendice.
' Description dê$ travauœ qui ont préoédé^ cuicompagné et suivi
la fonte de la statue équestre de Louis XV ^ de Bouchardon, d'après
ies Mémoires de Lempereur, Paris, 1768, grand in-folio.
• 7d., ibid., p. 427, nocLXxvii.
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/
— 220 —
Mariette ne lisait jamais un livre sur les arts, il
n'examinait jamais un dessin ou une gravure^ sans
consigner ses observations par écrit : véritable et
seule manière de s'instruire. C'est à cette habitude
que l'on doit le recueil de notices qui vient d'être
publié, sous le titre d'Abecedario de Mariette. En le
parcourant , on voit que ce sont de simples not^s
prises souvent à la hâte, au milieu d'une lecture,
quelquefois en présence d'un tableau, d'un dessin
ou d'une autre œuvre d'art. Il n'y faut pas chercher
de la suite, de la méthode ; mais on y trouve des
appréciations presque toujours justes, des observa-
tions qui révèlent une connaissance étonnante de
l'histoire de l'art, enfin, et ce n'est pas la partie la
moins intéressante, des renseignements curieux sur
un grand nombre d'artistes du siècle dernier. Ma-
riette, en effet, les connaissait tous; il était lié avec
les plus éminents, tels que Watteau, Boucher, Bou-
chardon, Lemoine, Coypel, Cochin, Soufflet, Lem-
pereur; mais il entretenait des relations avec beau-
coup d'autres, aujourd'hui oubliés. Sans les notices
qu'il a laissées sur ces derniers, il serait fort difficile
d'indiquer et de retrouver leurs ouvrages. Les no-
tices de YAbecedario de Mariette, composées comme
celles du P. Orlandi, par ordre alphabétique, mais
avec beaucoup plus d'instruction et d'intelligence,
paraissent avoir occupé une grande place dans la
vie de notre amateur. Il y consacra surtout les der-
nières années de sa vie, alors que, possédant mieux
qu'aucun autre connaisseur l'histoire de Fart, il était
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— 221 —
probablement, en France, le seul homme qui eût
employé sa vie tout entière à l'étude, pour le seul
amour du beau.
Comme il arrive à tous ceux qui vieillissent, Ma-
riette voyait le vide se faire auteur de lui. En 1765,
il avait perdu le comte de Caylus *; en 1766, M. de
Jullienne *; deux ans plus tard, il éprouva une dou-
leur non moins cruelle, en apprenant la mort de
Zanetti. « Je ne puis me persuader, disait -il au
Temanza, le 8 avril 1768% que ce malheur me soit
arrivé. Ce serait en effet un affreux malheur pour
moi, puisque c'est un ami dont le goût était con-
forme au mien, et qui ne me laissait à souhaiter que
le plaisir de vivre avec lui. Mais il faut en venir là,
quand on devient vieux, et se préparer ainsi à se
détacher de la vie. » — Ces appréhensions n'étaient
que trop fondées. — « Je ne vous demande plus,
écrivait-il au Temanza, le 1 5 du même mois % des
* Voyez p. 2IU ; et, à l'appendice, la lettre à Bottari, n» glviii.
< Abecedario de Mariette» v^ Jullienne (de).
> Bottari, t. VIII, p. 385, n« clxviii.
* Bottari, t. VIII, p. 382, n® clxvu. — La Biographie univer--
selle deMichaud, t. lu, p. 440, art. Zanetti, fait nattre Ant. Maria
Zanetti à Venise, en 4746, et elle le fait mourir dans cette ville le
3 novembre 4778, à 62 ans. Le frère de Zanetti, Girolamo, dans l'a-
vertissement qu'il a mis en tête de l'ouvrage : Farie pitture à
fresco, etc., d'Ant. Maria, le fait naître le 4«' janvier 4706, et mou-
rir également le 3 novembre 4778, mais à Vdge de 8^ ans, comme
le porte son épitaphe mise au bas de son portrait, en tôte de cet
ouvrage. Mariette, de son côté, annonce en 4768 la mort de cet ami
de cinquante ans, qu'il avait connu à Vienne en 4748. Il est fort dif-
ficile de savoir d*où vient Terreur et de la corriger. Toutefois, nous
sommes disposés à croire, en suivant le témoignage de Mariette.
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— 222 ~
nouveUes de mon yieil ami, le comte Zaaetti. J'ai
appris sa mort avec doul^qr. Nous nous connaissions
depuis cinquante ans, et rien, pendant un si long
espace de temps , n'avait pu troubler notre amitié.
Nous avions les mêmes goûts; nous nous faisions
part respectivement' de nos découvertes, et ces com-
munications nous les faisaient mieux apprécier. 11
faut se soumettre aux décrets de la divine Provi-
dence, et se rappeler que nous ne sommes pas créés
pour rester éternellement sur la terre. »
Aux regrets que causaient à Mariette la mort de
Zanetti, venaient s'ajouter les inquiétudes que lui
donnait la santé de Bottari. Chaque hiver lui faisait
craindre pour la vie de ce respectable vieillard S ar-
rivé aux dernières limites de l'existence, et qui,
néanmoins, était destiné à lui survivre. Aussi, rece-
vait-il avec la plus grande satisfaction l'assurance
qu'il se portait aussi bien qu'on pouvait l'espérer
d'un homme de son âge '.
La santé de Mariette, qui avait été bonne pendant
la plus grande partie de sa vie, déclinait avec la vieil-
lesse. Pendant l'hiver de 1769, il fut malade d'un
catharre qui ne lui laissa aucun repos^ et ne lui
permît pas môme de mettre sa correspondance à
jour avec ses amis'. Comme toutes les personnes qui
jouissent habituellement d'une bonne santé. Ma-
que Zanetti était né vers 4686, et qu'il mourut en 4768, à près de
83 ans, comme le porte son épitaphe.
* Bottari, t. VIII, p. 379, n^ clxvi.
* W,, ibid.y p, 444, n<? cLXXiii.
« /d., ibid., p. 388, n*> glxix.
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w- 223 ^
riette pren^t difficilement son parti de souffrir et
d'être malade. « J'ai, disait-il au Temanza, le 3 fë-
Trier 1771 S une répugnance invincible pour la mé-
decine ; mais Tâge auquel je suis parvenu me rend
plus docile^ et je me trouve satisfait du traitement
qui m'a été ordonné ; de manière que j'espère me
retrouver, avant peu, dans mon état habitud. » Au
milieu de ses souffrances, les arts étaient sa con*
solation et son refuge. « J'ai fait une maladie vé-
ritablement sérieuse, écrivait*il à son fidèle corres*
pondant de Venise, le 8 avril 1 771 ; le bon traitement
m'a sauvé. Ce que vous m'avez expédié est arrivé
précisément dans le temps que j'en avais le plus
grand besoin. Cet envoi (les Vies et les Portraits des
peintres vénitiens^ de Longhi) m'a servi de soulage-
ment dans ma convalescence, et c'est une nouvelle
obligation que je vous dois. Mais ce n'est pas la
seule : je vous remercie surtout de la complaisance
et de l'attention qui vous ont déterminé à me procu-
rer une copie, faite avec tout le soin possible, de
votre dessin des thermes d' Agrippa, composé par
Palladio ^
Mariette retomba malade pendant l'été de 1772.
Mais, dès que la souffrance lui laissait une trêve, dès
que ses forces lui permettaient de reprendre ses
nobles et chères occupations, il revenait à son cabi*-
net, à ses dessins, à ses gravures, à ses livres d'es-
tampes. — « Un homme qui» depuis la dernière lettre
* Bottari, i6id.,p. 414, n® clxxiv.
» W., ibid., t. Vm, p. 445, n« ql\\\.
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— 224 —
que vous avez reçue de lui, écrivait-îl au Temanza,
le 28 juillet 1772, a été presque toujours au milieu
des douleurs, et qui, depuis tout ce temps (depuis
la fin de mars de cette année], a été confiné à la cam-
pagne, plongé dans les remèdes, lesquels, grâce à
Dieu, ont produit effet, vous prie de l'excuser s'il a
tant tardé à vous expédier ce que vous attendiez de
lui. » — Il envoyait en même temps au Temanza les
dessins du pont Notre-Dame, qu'il avait fait lever
par M. Moreau, architecte de la ville, et des livres
sur les arts. Le désir de Mariette de posséder des
dessins , des gravures et des ouvrages sur les arts
n'était pas moins vif, à près de soixante-dix-neuf ans,
que dans sa jeunesse et son âge mûr. — « Il pourrait
se faire, dit-il dans la même lettre, qu'il fût sorti de
vos presses, ou de celles des villes voisines, quelque
ouvrage nouveau concernant la peinture et les arts
qui dépendent du dessin, comme aussi quelque por-
trait gravé d'artiste. Dans ce cas, vous m'obligeriez
de me les procurer, et vous porteriez à mon compte
ce que vous auriez dépensé. » — A Paris, il suivait
toujours les ventes, et complétait chaque jour sa col-
lection. — « L'hiver dernier (1771), ajoute-t-il dans
la même lettre, il s'est fait une vente considérable
de divers morceaux de sculpture, et principalement
de modèles en terre cuite de Français, de Flamands
et d*artistes d'autres nations, de premier ordre. J'en
ai eu ma bonne part. J'ai placé, avant tout, dans
mon cabinet, un morceau qui, à mon avis, est sans
prix : c'est un modèle en terre bien connu, de Paul
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— 225 —
Véronèse, lequel, comme vous savez, a manié le
ciseau avant de tenir la palette. Le sujet est Vénus,
accompagnée d'Adonis, qui part pour la chasse; et
il faut que cette composition ait plu à sou auteur,
puisqu'il l'a reproduite en peinture Depuis peu,
j'ai fait l'acquisition d'un excellent dessin de cet
habile homme. Ou y voit représenté un groupe
d'anges qui soutiennent un globe surmonté de la
figure du Sauveur; il y a toute apparence que l'A-
liense , qui a donné le dessin du beau tabernacle
qui décore le principal autel de Saint-Georges-Majeur
(à Venise), aura eu connaissance de celui de Paul
Véronèse, puisque c'est précisément la même idée,
mais une idée encore plus gracieuse et plus élégante
que la sienne. Cela ne doit pas étonner, étant naturel
que le maître composât avec plus d'habileté que l'é-
lève. On voit dans mon dessin, ce qu'avait produit
sur Paul Véronèse l'étude qu'il avait faite des dessins
du Parmesan. On y retrouve la grâce répandue avec
la même profusion. Je termine cette lettre, en vous
annonçant que je me trouve, pour le moment,
presque débarrassé de mes maux, et que j'ai d'au-
tant plus de motifs de me réjouir, que je me sens
en état de vous rendre mes services * . »
Mariette, on le voit, fidèle aux traditions du siècle
de Louis XIV, aux exemples de Crozat et à ses pro-
pres inspirations, puisées dans les souvenirs de ses
voyages, préférait de beaucoup les œuvres des maî-
» Bottari, t. Vlïl, p. clxxmii.
15
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— 226 —
très italiens à celles des altistes des autres écoles. H
ne partageait points eu cela, le goût, ou pour parler
plus exactement, la mode de ses contemporains. Les
Flamands étaient alors en grande vogue, et les Ita-
liens délaissés. — « Le croiriez-vous , disait-il au
Temauza ' , on se moque ici des amateurs qui, comme
moi , donnent la préférence aux ouvrages des maî-
tres italiens, sur ceux des artistes qu'ont produits
les Pays-Bas. Ces ouvrages ont pris une telle vo-
gue, qu'on se les arrache des mains , et qu'on jette
à profusion l'or et Targefit pour les avoir ; tandis
qu'un tableau ou un dessin d'un artiste italien n'est
regardé qu'avec une sorte d'indifférence. Cette mode
ne m'empôche nullement de suivre mon goût, et ce
n'est point une exagération de vous dire, que ma
collection formée' dans cet esprit, est, peut-être, la
plus complète et la mieux choisie qu'il y ait en Eu-
rope. J'y compte plus de deux mille dessins de pre-
mier ordre, indépendamment de ceux qui ne vien-
nent qu'au second rang. » — Il était curieux de tout
ce qui regarde la peinture, et il croyait qu'il ne lui
manquait aucun des ouvrages qui avaient été com-
posés sur cette matière. Il en achetait tous les jours,
et cherchait constamment à augmenter sa collec-
tion. — « Cela me soutient, disait-il, et me rend la
vie moins dure*. »
C'est ainsi qu'il passa ses dernières années , me-
nant une vie retirée, et ne se plaisant jamais mieux
* Bottari, t. VIII, p. 405. n» clxxii.
• Jd,, ibid,j p. 431, n^'cLXXvii.
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— 227 -^
que dans son cabinet. Les arts, qu'il ne cessa de
cultiver, lui procurèrent ce calme intérieur^ cette
douce satisfaction de l'esprit qui ne Tabandonnèrent
jamais. Il mourut le 10 septembre 1774, après une
longue et douloureuse maladie : il était âgé de plus
de quatre-vingts ans.
Nous nous sommes efforcé de faire connaître Ma-
riette, en reproduisant de nombreux passages de ses
ouvrages et de ses lettres à ses amis : c'est , à notre
avis^ la seule manière qui permette d'apprécier sûre-
ment son caractère, ses travaux et son influence. 11
faut parcourir toute sa correspondance > les notes
de son Abecedario, son Traité des pierres gravées^ en
un mot tout ce qui est sorti de sa plume , pour se
faire une idée de l'immensité de ses connaissances
en fait d'art, de la pureté de son goût^ de la recti-
tude de ses jugements. Sa collection de livres, de
dessins, de gravures et d'autres objets, était un té-
moignage irrécusable de l'amour qu'il portait aux
belles cboses: elle était, sans contredit, la plus nom-
breuse et la mieux choisie qu'il y eût alors en Eu-
rope. Bien qu'il y admit toutes les écoles, il donna
toujoui*s, nous l'avons vu, la préférence aux maîtres
italiens, et, parmi ceux-ci, aux dessins ou gravures
composés par ou d'après Léonard de Vinci, Michel-
Ange, Raphaël , le Corrége , André del Sarto, Fra
Bartolomeo, lé Titien, Paul Véronèse, et leô autres
grands artistes de la noble patrie du Dante , de Pé-
trarque, de l'Arioste, du Tasse, et de tant d'il-
lustres génies dans les sciences, les lettres et les
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— 228 —
arts. Parmi les Finançais , il paratt avoir préféré le
Poussin et Lesueur, sans dédaigner toutefois le talent
si facile, si brillant, mais si peu classique, de ses con-
temporains Watteau et Boucher. Il plaçait Rubens et
Vandyck bien au-dessus de tous les Flamands , et
considérait Rembrandt comme le véritable chef de
lecole hollandaise, il aimait aussi les principaux
maîtres espagnols, surtout ceux qui^ comme Ri-
bera , avaient étudié en Italie.
Mariette pensait que l'idée de la composition, qui
est une des parties de la peinture, se fait mieux
reconnaître par les dessins des maîtres que par
leurs tableaux * . C%st sans doute cette considération,
qui lui faisait rechercher avec tant d'ardeur les des*
sins des principaux artistes des diverses écoles. Mais
il n'aimait pas les trop grands dessins, parce qu'il
avait pris l'habitude, pour éviter l'encombrement, de
ranger les siens dans des portefeuilles d'une même
dimension : il préférait donc les dessins d'une
gi-andeur moyenne , c'est-à-dire ne dépassant pas
douze pouces d'un côté , et douze ou treize pouces
de l'autre *.
Quant aux gravures, il faut parcourir le catalogue
de sa collection, rédigé par Basan', pour se faire
« Lettre à Bottari, du 29 octobre 4762 ; t. IV, p. 546, n» ccxxix.
* Lettre au Temanza, du 22 février 1769, t. VIU, p. 390,
n« CLXix.
* Paris, 1775, in-8 de 418 pages, plus xvi, avec un frontispice
allégorique représentant THistoire, le Génie du dessin, le Dieu du
^oût et l'Étude, rassemblés au pied du buste de M. Mariette, gravé
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— . 2*29 ~
une idée des soins qu'il avait apportés, des dépenses
qu'il avait faites, pendant soixante ans, pour com-
pléter le recueil commencé par son aïeul, et que son
père lui avait transmis.
Ordinairement, le goût des arts du dessin s'allie
étroitement à celui de la musique. Mais Mariette lui-
même, dans une lettre à Gaburri^ nous apprend
quil n'était pas très-sensible à cet art. « Je voudrais
pouvoir être agréable à M. Giuseppe Bencini, votre
ami ; mais il faudrait être initié au goût de la mu-
sique, et avoir accès auprès des personnes qui s'en
occupent. Par malheur, ces deux conditions me
manquent : la musique ne m'a jamais procuré qu'un
très-médiocre plaisir*. » C'est là une particularité
remarquable, chez un homme si bien doué pour
comprendre et sentir les belles choses. Nous pou-
vons dire aujourd'hui, pour expliquer cjîtte indiffé-
rence, que, du temps de Mariette, la musique, en
France, était assez médiocre. Gluck n'y vint qu'en
1774, et la première représentation de son Iphigénic
n'eut lieu que le 1 9 avril de cette année, alors que
Mariette était déjà mourant. Si Haydn, Mozart,
Beethoven, Grétry, Méhul, Boïeldieu, Auber, Hé-
rold, Meyerbeer et Rossini eussent fait entendre
leurs œuvres de son temps, il ne serait sans doute
sur les dessins de C.-N. Cochin fils, par Choffard, 1*775.-011 y
trouve à la page 495 et suiv. trois gravures de Mariette lui-même,
dont une d'après le Guerchin, dédiée à son ami Zanetti.
* Bottari, t. H, n» xcii, p. 291.
* « Questo è il minor piacere che io ahbia. »
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— 230 —
pas reste insensible aux délicieuses sensations que
fait éprouver le génie musical.
La collection d'objets d'art que Mariette et ses
pères étaient parvenus à réunir et à compléter avec
tant de soins^ de peines et de dépenses pendant plus
d'un siècle, eut le sort de toutes les collections : elle
fut mise en vente moins d'une année après sa mort.
La dispersion hors de France de ce cabinet, unique
au monde, était regardée par les amateurs et les
artistes comme un malheur irréparable. M. Joly,
alors garde du Cabinet des planches gravées et des
estampes de la Bibliothèque du Roi, qui connaissait
mieux que personne la valeur des objets d'art pos-
sédés par Mariette, s'efforça de déterminer le gou-
vernement à eh faire l'acquisition. Dans une lettre
adressée, le 4 septembre 1 775, à M. Lamoignon de
Malesherbes, secrétaire d'État de la maison du Roi,
il représenta les raisons puissantes, adoptées par
M. Bignon, pour faire réunir le cabinet de Mariette
à celui de Sa Majesté *. Mais iïudtfférence pour les
arts, et sans doute aussi le défaut d'argent, mirent
obstacle à la réalisation de cette proposition; et, à
l'exception d'un petit nombre de dessins et de gra-
vures, tous les objets composant cette magnifique
collection furent vendus aux enchères ^. Il n'est pas
, ^ Voir cette lettre à la fin de rAppei»}ice. Elle o'a pas encore été
publiéej elle existe manuscrite, de la main de M. Joljr, en tète du
catalogue Mariette que possède le Cabinet des estampes, à la 9i-
bliothèque impériale ; — t D, 83.
' La vente de la collection Mariette a été faite en deux fois:
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— 231 —
inutile de faire observer que, tous les manuscrits dé
Mariette sur les arts furent retirés de la yente, et se
trouyent aujourd'bm an Cabinet des estampes. Quelle
douleur Mariettie n'aurait-il pas q^rouyée, s'il avait
pu voir ainsi dispersée, cette collection créée par son
aïeul, augmentée par son père, et portée par lui avee
tant d'intelligence à la perfectbn ! Mais c'est le sort
qui attend inévitablement, tôt ou tard, tous les cabi«
nets de tableaux, dé statues, de dessins et de livres
formés par de simples particuliers. En France, la
modicité des fortunes et l'égalité des partages, ne per-
mettent pas qu'une galerie particulière se transmette
héréditairement, comme à Rome, où l'effet des sub-
stitutions fixe dans les familles nobles là possession
de^ chefs-d'œuvre de Tart, et en immobilise la trans-'
mission aux héritiers, à la chaîne de les conserver
et de les rendre à leurs successeurs. En l'absence
d'une telle loi, le goût des arts du dessin suffit seul,
pour déterminer Mariette à suivre les exemples de
son père et de son aïeul.
Telle fut la vie de Mariette : ses lettres peignent
sou caractère doux, conciliant, d'une humeur tou-
jours égale, d'un commerce sûr. Qui pourrait mettre
en doute la probité, la délicatesse de cet excellent
homme? Il fut ami fidèle et désintéressé, sans am-
la première en 4775, composée deè estampes doubles, a produit
69,000 fr.
La seconde , commencée dans les derniers jours de
4775, et terminée en 1776, s'est élevée à 288,500
En totalité 357,500 fr.
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— 232 —
bitiou et sans envie; sévère dans ses mœurs au
milieu de la société la plus corrompue ; indulgent
pour les autres ; pratiquant la religion sans fausse
honte et la charité sans ostentation ' ; modeste avec
un profond savoir; constamment occupé de Tact, de
son histoire et de ses œuvres; discret et réservé dans
ses appréciations^ quoique doué du goût le plus sûr;
modéré en toutes choses, si ce n'est dans son admi-
ration du vrai beau; n'ayant vécu que pour sa fa-
mille, pour ses amis, pour les pauvres et pour Fart.
— Noble exemple, bien digne de trouver des imita-
teurs; éclatant témoignage qui prouve une fois de
plus que l'amour des belles choses élève l'âme, la
transporte dans le domaine de l'idéal au milieu des
jouissances les plus pures, l'affermit dans la pratique
du bien , « la soutient^ comme nous l'apprend Ma-
riette, et rend la vie mains dure. »
^ La chronologie historique des curés de Saint-Benoit , que nous
avons déjà citée page 420, nous apprend que le père de Mariette,
trésorier de rassemblée de Messieurs de la charité de cette pa-
roisse, avait laissé en mourant dix mille livres aux pauvres ; et que
sa mère, en mourant, Tavait charge de leur en donner deux mille.
Il est à présumer que Mariette suivit ces exemples, et qu'il laissa
également aux* pauvres de sa paroisse an témoignage de sa cha-
rité.
FIN.
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APPENDICE
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ÀPPl^lNDiCE.
I.
DOCUMENT SUR LA FAMILLE DE MARIETTE.
. i< J'ai VU, dit Mariette, dans la note B» p. 53, 1. 1,
de son Traité de$ pierres gravées ^ par quelques lettres
du sieur Langlois, dit dartres , mari en premières
noces de mon aïeule paternelle, que dans Tespé-
raoce que ce libraire, qui faisait un assez gros com-
merce de curiosités, et qui s'y connaissait, pourrait
lui procurer quelque pièce rare et singulière, M. de
Peiresc le reçut dans sa maison de Beaugencier, et
lui fit mille caresses, lorsque, traversant la Provence,
il allait en Italie pour y faire des emplettes, h
Dans son Abecedario\ v^ Délia Bella (Stefano),
Mariette s'exprime ainsi, au sujet des relations éta-
blies entre ce Langlois et Délia Bella : — « Ciartres
peut avoir connu de La Belle en Italie, lors de son
premier voyage. Il y alla en 1(530, et je trouve qu'il
y était encore eu 1633. Ainsi , La Belle, qui était
alors à Rome , ^vait dû le connaître avant que de
venir en France, et je ne m'étonne pas que ce gra-
veur, arrivant à Paris, grava pour lui plusieurs
^ Publié par MM. de Chennevières et A. de Montaigtoa, t. Il,
p.64-7«.
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. _ 236 ~
planches^ et môniey autant que je le puis conjecturer,
lui en vendit quelques-unes qu'il avait apportées
avec lui, et qui avaient été gravées en Italie ; car,
à qui pouvait-il s'adresser qu'à ce marchand qui
était celui qui faisait le plus de commerce d'estam-
pes, et qui, ayant voyagé en Italie, y avait contracté
des habitudes, et s'y était fait connaître. Il était bien
naturel que La Belle, arrivant à Paris, s'adressât à
lui préférablement à tout autre, et c'est aussi ce qui
arriva. Je vois, par les notes tenues par Langlois,
qu'ils étaient en relation , et qu'ils se trouvaient
ensemble aux mêmes parties de plaisir Il est si
vrai que La Belle connaissait particulièrement Lan-
glois, dit Ciartres, avant que de venir en France,
que j'ai vu plusieurs de ses lettres qu'il écrivait à
M. Langlois depuis son retour à Paris, c'est-à-dire
depuis 1634. — Je me trompe, ces lettres sont adres-
sées à mon grand-père Mariette, — où il lui fait mille
protestations d'amitié, et lui fait part de tout ce
qu'il gravait. M. Langlois ayant même fait un recueil
des ouvrages de La Belle, celui-ci prit soin de ra-
masser tout ce qui pouvait lui manquer de pièces
rares, pour le rendre complet. Cette belle œuvre est
encore entre nos mains. Il lui fit aussi présent d'un
magnifique dessin de l'entrée de l'ambassadeur de
Pologne à Rome, différent de ce qu'il a gravé. Mais
ce qui marque encore mieux la bonne intelligence
qui régnait entre eux, c'est que non-seulement les
premiers ouvrages que La Belle fit à Paris furent
pour Langlois, mais qu'il continua même de graver
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— 237 —
pour lui jusqu'à sa mort ; car les cartouches du Ponl-
Neuf furent mis au jour par Ciarlres en 1646. »
Ou voit que c'est Langlois, dit Ciartres^ qui fut le
premier fondateur de la collection Mariette. Ses
livres , ses estampes et son cabinet de curiosités
passèrent^ après sa mort, entre les mains de sa
veuve ^ qui épousa en secondes noces l'aïeul de
J.-P. Mariette.
Voici les détails que donne à ce sujet la Chrono^
logie de messieurs les curés de Saint^Benoit (Paris,
Guillaume Desprez, 1752, 2® partie, p. 77) :
(c Pierre Mariette, marchand d'estampes et gi*a-
veur, mort le 18 décembre 1657, laissa plusieurs
enfants, dont deux fils qui suivent :
(( Denis Mariette, libraire, mourut le 17 septembre
1741, ayant été marguiliier de notre paroisse en
1717, et ancien adjoint à la communauté ;
« Jean Mariette, libraire, fut marguiliier en 1708.
II possédait, dans un degré éminent, la connaissance
des estampes, dont il a fait un commerce considé-
rable. Aussi connu des étrangers que de ceux de sa
nation, il était continuellement consulté sur les
estampes. Il était graveur et dessinateur. Dieu a
récompensé dès ici-bas son travail et son assiduité.
On peut dire de lui qu'il ne connaissait que son
cabinet et les habiles gens. Il est mort le 20 sep-
tembre 1742, âgé de quatre-vingt-deux ans. 11 était
trésorier de l'assemblée de Messieurs de la charité.
11 a laissé en mourant dix mille livres à nos pauvres.
H avait épousé Claude-Geneviève Coignard, qui mou-
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— 238 —
rut après lui^ le 19 mai 1749. Elle ëteit fille de
Jean-Baptiste Geignard, imprimeur du Roi et de
l'Académie française. Elle chargea son fils, en mou-
rant, de donner encore deux mille livres à nos
pauvres. Il n'a eu qu'un fils, qui a été marguillier
en 1735. 11 vient (1752) de quitter le commerce, et
il a acheté une des charges de contrôleur-général en
la grande chancellerie de France. L'Académie de
peinture et de sculpture s'est empressée de le choisir
pour un de ses associés honoraires. 11 est univer-
sellement connu pour un des habiles hommes de ce
siècle. On peut, pour se former une juste idée de ce.
qu'on doit penser sur son compte, lire le catalogue
des estampes et des tableaux qu'il a donné de
M. Crozat, et son livre des pierres gravées. Le prince
Eugène profita du voyage qu'il faisait eu Italie (en
Allemagne), pour l'arrangement de son cabinet, qui
était un des plus beaux de l'Europe. Depuis qu'il est
reçu membre de l'Académie, il a déjà fait quelques
dissertations sur la peinture et sur les ouvrages des
anciens peintres. Nous avons de lui une dissertation
sur les ouvrages du fanieux Bourdon, peintre, qui
a fait le tableau de la chapelle de paroisse, qui est
très-estimé. il faut espérer qu'il en fera part au
public, et qu'il se hâtera de donner YBistoire de la
gravure. Ses mémoires sont presque tous prêts, et
on ne peut que bien augurer d'un ouvrage qui sor-
tira des mains d'un homme si instruit. 11 joint, à
beaucoup de savoir, une simplicité qui le rend ai-
mable. »
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— 239 —
La dissertation de Mariette sur Sébastien Bourdon,
a été insérée dans YAbecedario, t. I, p. 1 69 et sui-
vantes. Quant à YHistoire de la gravure ^ ou sait
qu'elle n'a pas été composée. Les notes que Mariette
avait recueillies pour cet ouvrage font partie de
YAbecedario, et se rencontrent dans un grand nom-
bre de passages, notamment dans tous les articles
où il parle des graveurs.
Dans son Catalogue raisonné des différents objets
de curiosité qui composaient le. cabinet de J.-P. Ma-
riette, Basau apprécie en ces termes le talent de
Jean Mariette père et de son fils, en tant que gra-
veurs |p, 194, nM 283) :
Mariette (Jean), père du dernier mort.
(c Le talent de cet artiste est connu par quantité
d'estampes qu'il a gravées d'après divers grands
mattres^ et nous avons ici cinq grands sujets qu'il a
dessinés & la sanguine avec beaucoup de préetôiodj
et sur lesquels il en a gravé les estampes qui sont
fort conues ; savoir : Savat Pierre visité par Vange
dans la prison, d'après le Dominiquin; Moïse retiré
des eauœ, d'après le Poussin ; un beau paysage où
se voient deux Nymphes arrêtées auprès de la fon-
taine dans laquelle Narcisse se mire, d'après le
même ; la Guérison des paralfftiqueçy grande et belle
composition en hautepr^ d'après Corneille; et \û
Descente de croix, d'après Le Brun. Cette dernière
est à la pierre noire.
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- 240 —
u N^ 1284. Mariette (Pierre^Jean)^ amateur.
(( Quatre études d'arbres et paysages^ dessinés en
1724^ d'après nature^ dans les jardins de M. Crozat^
à Montmorency. I^e feuiller des arbres y est fait dans
le grand style ; et pour donner une idée plus juste
du maniement facile de sa plume et de sa pointe,
je joins ici quelques pièces de gravure qu'il a pareil-
lement exécutées. »
Ces pièces sont : 1^ Un paysage^ d'après le Guer-
chin, avec cette dédicace :
« Ant.'M, Zanetiiy Venéto^ redivivo Partnensi^ hoc ariis
suœ tiroctnium, amicus amico^ pro munere munusculum
offerebat. »
2^ Cinq tétes^ dont une de femme, d'après un
dessin dont l'auteur n'est pas indiqué, mais que
nous croyons de l'école italienne ;
3* Le pape Adrien VI et quatre cardinaux, dessin
de Perino del Vaga, du cabinet de M. le baron de
Gaillard, à Aix.
Ces trois spécimens de la manière de graver de
Mariette sont des eaux-fortes, d'une pointe facile,
dans le genre du comte de Caylus; elles annoncent
une certaine habileté, mais plutôt une main qui
s'essaie qu'un talent sûr de lui-même. Le dernier
est le plus remarquable, par l'expression bien carac-
térisée des personnages, expression heureusement
rendue par Mariette, et dans laquelle on reconnaît
l'influence des leçons de Raphaël.
I
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11.
RÉFLEXIONS SUR LA MANIÈRE DE DESSINER DES PRINCIPAUX
PEINTRES» PAR P.-J. MARIETTE,
Tirées de la description sommaire des dessins des grands maîtres
d'Italie, des Pays-Bas et de France, du cabinet de M. Grozat
(Paris, chez Pierre-Jean Mariette, rue Saint-Jacques, aux
Colonnes d*Hercnle, i74i ).
ÉCOLE FLORENTINE.
1 . Léonard de Vinci.
Les peintres qui précédèrent Léonard de Vinci
ne connaissaient que très-imparfaitement la nature ;
ils avaient une manière de la représenter qui^ aride
et mesquine, n'avait point encore franchi les bornes
du goût gothique. Ainsi Léonard de Vinci n'eut
personne pour l'éclairer : mais il était lui-même
une lumière qui devait servir de guide à tous ceux
qui viendraient après lui. Il devint le créateur d'une
manière ; que les Italiens ont appelée la manière
moderne ; manière qui ayant pour objet l'imitation
parfaite de la nature, rendait à la peinture son an-
cien éclat. Pour y parvenir^ Léonard dessina beau-
coup et avec une précision merveilleuse. Si l'on voit
aujourd'hui si peu de ses dessins, il faut l'attribuer
et à la grande distance qui est entre son siècle et le
nôtre, et aux précautions qu'on a prises dans tous les
16
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— 242 —
temps pour empêcher que ses dessins ne sortissent
des grandes bibliothèques où Ton en conserve des
suites. J'ai tâché de donner autrefois une idée du
mérite de ce grand homme^ et de sa façon de des-
siner. Oseraî-je renvoyer à ce petit écrit qui est à la
tête d'un recueil de ses dessins^ qu'a gravëd M. le
comte de Caylus, ceux qui voudront s'amuser à lire
les réflexions dont j'ai semé ce catalogue * ?
2» Michçl^Ange Biwn<iroti.
Michel- Ange et Raphaël partagent la gloire d'avoir
été les deux plus grands dessinateurs qui aient
paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un est
dans son dessin d'une sagesse et d une simplicité
qui gagne le cœur, l'autre est fier, et montre un
fond de science où Raphaël lui-même n'a pas eu
honte de puiser. Les caractères différents de ces
deux grands hommes influaient sur leur goût. Ra-
phaël, né voluptueux, sacrifiait aux Grâces ; tandis que
Michel-Ange, livré à la mélancolie, ne méditait que
des idées graves et sévères. Occupé presque toute sa
Tie à faire des dissections anatomiques ou à dessiner
d'après le modèle, il s'était tellement familiarisé
avec tous les ressorts qui font agir le corps humain,
qu'il était devenu le maître de ranger chaque muscle
è sa place, et de leur donner la forme que des situa*
tiens variées les obligeaient de prendre Sans cette
* Voyez la lettre de Mariette au comte de Caylus sur Léonard de
Vinci, dans YAhecedario publié par MM. Ph. de Chennevières et
A. de Montaiglon, t. lU, p. 439 et suiv.
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- 248 —
connaissance^ eut-il jamais osé introduire dans ses
ouvrages» et surtout dans son jugement dernier^ des
figures dont- les attitudes hardies n'avaient encore
été tentées par aucun maître ? Ce n'est pas ici le
lieu d'examiner si la décence y était gardée; je n'ai
pour but que de représenter Michel- Ange comme le
plus terrible dessinateur qu'il y ait eu. On doit juger
de l'estime qu'il faisait de la partie du dessin ; par ce
qui lui arriva, lorsque le cardinal de Saint-Georges
députa vers lui, pour savoir s'il était réellement
l'auteur d'une statue qui avaîl été vendue pour
antique à cette Éminence. Michel-Ange ne fit autre
chose que de prendre la plume, dessiner une main,
et la donner pour preuve de la vérité du fait. Ce
dessin, dont il est fait mention dans la vie de cet
artiste/, se retrouve dans la collection de M. Crozat
avec quantité d'autres, qui sont autant de preuves
de son savoir. Les uns sont à la plume, qu'il maniait
très-bien; et ce sont ordinairement ceux qu'il a faits
dans son premier temps; les autres sont au crayon;
et c'est ainsi que sont feites les études du Jugement
dernier que j'ai vues à Florence.
3, André del Sarte.
L'on met à Florence André del Sarte dans le même
rang que Raphaël; et certainement si l'on ne cherche
dans ses ouvrages que la simplicité, les grâces, la
* Voyei p. 95.
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— 244 —
belle façon de draper et la pureté des contours, il
approche beaucoup de ce grand peintre, qui ne lui
est supérieur que par la sublimité des idées et la
fierté des caractères. Il y a aussi une grande confor-
mité dans la manière de dessiner de ces deux exceU
lents artistes.
4. Fra Bartolomeo de Saint-Marc.
... Les dessins de ce grand artiste se réduisent
presque tous à des études , qui sont multipliées
plusieurs fois pour le même sujet; car ce peintre,
qui a un grand goût et qui est correct, paraît avoir
enfanté difticilement. On ne trouve pas même une
certaine fermeté dans l'exécution de ses dessins. Ils
sont, pour la plus grande partie, à la pierre noire,
rehaussés de blanc, sur du papier gris.
5. Baccio Bandinelli,
La manière de dessiner du Baccio est très-sa-
vante, et telle qu'on le devait attendre d'un maître
qui était profond dans la connaissance de la struc-*
ture du corps humain, et de tous ses mouvements :
mais cette manière est aussi par trop austère ; elle
est même sauvage. Les imitateurs outrent presque
toujours la manière qu'ils prennent pour modèle, et
le Bandinelli est tombé dans cet excès. Il a choisi
Michel-Ange pour son guide : mais uniquement tou-
ché de la science avec laquelle ce grand maître a
fait paraître les muscles, il a réduit à cette partie
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^245 —
toutes ses études, et n'a plus fait de figure qui ne fdA
un Hercule. Âinsi^ nulle variétë dans ses figures» et
nulle variété non plus dans l'exécution de ses des^
sins. La touche est partout la même ; elle est ferme ;
mais elle est trop égale. Je préférerais aux dessips
que ce maître a faits à la plume ceux qu'il a exécutés
à la sanguine ; il y paraît moins de résolution , mais
ils approchent davantage du vrai.
6. Jacques PontormOj le Rosso^ Daniel de Volterrej
François Salviati et Georges Vasari.
Tous ces maîtres florentins ont été de fort bons
dessinateurs; si l'on en excepte Vasari, dont la ma-
nière a dégénéré en une pratique vicieuse. Les
commencements du Pantormo sont dignes d'André
del Sarte ; il faisait ses études avec grand soin d'après
nature, et ses figures d'académies sont fort prisées.
Le RossOy quoique dans un goût sauvage, montre
beaucoup de science. Le Salviati entend très-bien la
composition, et Daniel de Volterre, bien qu'un peu
froid dans l'exécution de son dessin, est le plus
parfait imitateur de Michel-Ange. Quant au Vasari,
son nom ne s'est conservé qu'à la faveur de son
grand et utile ouvrage sur les vies des peintres, et
de son beau recueil de dessins des grands maîtres.
7. Antonio Tempesta.
Le génie du^Tempesta était extrêmement fécond,
et dé là vient la prodigieuse quantité de dessins
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— 246 —
qu'il a faits. Comme il avait le talent de très-bien
représenter les chevaux et toutes les autres espèces
d'animaut, les batailles et les chasses sont les sujets
où il a le mieux réussi. Il a gravé pour le moins
autant qu'il a dessiné, et tant qu'il y aura des con-
naisseurs qui seront plus touchés du goût que de la
propreté dans les estampes, les siennes auront des
admirateurs.
8. Etienne Délia Bella.
11 n'est pas ordinaire de trouver dans les ouvrages
des graveurs de profession, autant d'esprit et de goût
qu'on en rencontre dans tout ce qui est sorti des
mains de la Belle : mais aussi avait*il étudié pour
devenir peintre ; il s'était formé sur les meilleures
manières, et toute sa vie s'était passée à dessiner.
Sa plume, qui est d'une légèreté surprenante, ex-
prime, dans la plus grande justesse, les plus petits
objets : ils ne craignent point d'être regardés avec la
loupe^ ils y gagnent au contraire beaucoup.
ÉCOLE DE SIENNE.
9. François Vanni.
Ce peintre gracieux, sans avoir été le disciple du
Barroche, en a pris toute la manière ; il s'est, comme
lui, renfermé dans des sujets de piété, et il a eu la
même attention à terminer ses ouvrages, et singu-
lièrement ses dessins.
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-- 247 —
ÉCOLE ROMAINE.
10. Raphaël Sanzio^ d'Urbin.
Quand on n'aurait pas une idée de Raphaël aussi
avantageuse qu'on la doit avoir, il ne faudrait que
ses dessins pour montrer qu'elle était la sublimité
de son génie. Les autres jettent sur le papier leurs
premières pensées, et l'on s'aperçoit qu'ils cher-
chent; Raphaël, au contraire, en mettant au jour
les siennes, lors même qu'il paraît entraîné par la
véhémence de son imagination, produit du premier
coup des ouvrages qui sont déjà tellement arrêtés,
qu'il n'y a presque plus rien à y ajouter, pour y
mettre la dernière main.
1 1 . Jules Pippi^ plus connu sous le nom de
Jules Romain,
De tous les disciples de Raphaël, Jules Romain est
sans contredit celui qui a dessiné avec le plus de
goût. Il avait l'esprit fort orné, et une imagination
vive et féconde, qui s'élève souvent jusqu'à l'en-
thousiasme. Sa main fière et savante exécute, dans
la plus exacte précision, des idées quine seraient pas
désavouées par les plus grands poètes.
12. Perino del Vaga.
La manière de Perino del Vaga est un composé
de celles de Raphaël, de Jules Romain et de Polidore
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~ 248 ^
de Catavage. Ce maître est léger et agréable dans
ses dessins ; mais il n'a pas la simplicité majestueuse
de ceux qu'il imite. C'est un défaut qui a aidé à
pervertir les Zuccaro, et tant d'autres peintres ro-
mains, qui s'abandonnant trop à leur génie, ont
perdu de vue la nature.
13. Frédéric Barroche^ d'Vrbin.
Les dessins du Bark*oche confirment ce qu'ont
dit les auteurs, des précautions singulières que pre-
nait ce peintre pour conduire ses ouvrages au point
de la perfection; car les études pour un même
tableau y sont multipliées de telle sorte, qu'on
n'imagine pas qu'un homme ait pu avoir la constance
de pousser aussi loin le travail.
14. Piètre Berettini de Cortone.
Rien n'est si rare en Italie que les dessins de
Piètre de Cortone : on ne rencontre le plus souvent
que des croquis 'de ce peintre. Ses dessins finis et
arrêtés n'ont point de prix ; surtout quand ce sont
de grandes compositions. Piètre de Cortone n'est
pas fort résolu dans ses dessins, il y paraît même
un peu lourd; maïs la richesse et la nouveauté de
ses ordonnances font disparaître ces légers défauts.
15. Piètre Testa.
L'on l'econnaît dans les dessins de Piètre Testa,
un génie fécond et poétique, et à qui l'exécution
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— 249 —
coûte peu. Quoique maniérée, la plume de cet ar-
tiste plaît infiniment par sa légèreté ; plus d'effet
rendrait ses dessins extrêmement piquants. Ceux où
il se trouve des enfants sont ceux qui font plus
d'honneur à leur auteur; car il dessinait les enfants
très-bien, dans la manière de François Flamand et
du Poussin.
i 6. André Sacchi.
La manière de dessiner d'André Sacchi est très-
vague (vaga) ; et quoiqu'elle ne soit pas savante,
elle lui a réussi, principalement dans ses acadé-
mies, qui sont fort vantées dans Rome. Mais cette
manière a perdu un grand nombre de peintres de
cette école. Us ont voulu l'imiter, et il ont fait des
dessins si peu prononcés, que ce n'est, pour ainsi
dire, qu'une fumée.
16 bis. Le chevalier Carie Maratte.
La manière d'Annibal Carrache et celle du Domi-
niquin, ont toujours été l'objet de l'attention de
Carie Maratte, et l'on aperçoit dans ses dessins com-
bien cette étude lui a été avantageuse. Les ouvrages
de ces deux gi^ands maîtres lui ont enseigné l'art de
bien composer, et lui ont fait connaître que pour
devenir un excellent peintre, il fallait beaucoup des-
siner. Carie Maratte a exécuté facilement ces leçons ;
c'est un des peintres qui a le plus dessiné.
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— 250 —
ÉCOLES DE LOIIBARDIE. — ÉCOLE DE PARME.
17. Antonio Allegri, surnommé le Corrége.
L'extrême rareté des dessins du Gorrége^ opposée
au grand nombre de dessins de ce maître qui se
trouvent dans cette collection (Crozat), pourrait
faire douter de leur authenticité. L'on ne craint
point cependant d'assurer, qu'à quelques-uns près,
ils sont tous originaux. Ce ne sont, à la vérité, pour
la plupart^ que des études. Il y en a peu de compo-
sitions entières, et ces compositions ne sont encore
que de légers croquis. Mais où trouve-t-on des des-
sins du Corrége qui soient arrêtés? il n'en a peut-
être jamais fait de ce genre. Content d'avoir ses
idées arrangées avec netteté dans la tête, il peignait
sans trop s'épuiser; et voilà sans doute la cause de
ce qu'il y a tant de verve dans ses productions.
18. Françoiê Mazzuoli, dit le Parmesan.
Le Parmesan est tout rempli de grâces : il a allié
celles de Corrége à celles de Raphaël. 11 y a dans
le maniement de sa plume un esprit et une touche
légère, et dans les tours de ses figures une flexibi-
lité qui font valoir ses dessins , lors même qu'ils
pedient par la justesse des propositions; car le
Parmesan n'est pas toujours correct. U n'a presque
jamais dessiné qu'en petit ; mais c'est là qu'il est le
plus admirable.
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— 251 ^
19. Lelio Orsi, deNovellare.
es dessins de ce peintre sont fort recherchés. Il
a une assez belle plume, et joint au goût terrible de
Michel-Ange, les grâces aimables du Corrége^ sous
qui il a étudié. Il faut cependant avouer qu'il y a peu
de naturel dans sa manière de composer.
20. Jérôme de Carpi.
Ces (les) dessins de Jérôme de Carpi sont faits à
la plume, avec tout le goût et l'esprit possible, dans
un style qui tient beaucoup de celui de Battista
Franco, mais qui est plus savant et moins maniéré.
Carpi avait dessiné à Parme les ouvrages du Cor-
rége et du Parmesan, et à Rome ceux de Raphaël et
de Polidore (de Caravage), et les monuments anti-
ques. C* était sur ces grands modèles qu'il s'était
formé.
21. Michel-Ange Anselmi^ dit il Sanese; — Barthé-
lémy Schiedone.
Le Sanese a peint avec grand succès dans l'église
délia Steccata à Parme; l'on reconnaît dans ses ou-
vrages un élève duCorrége, con^me on aperçoit dans
ceux du Schiedone un fidèle imitateur de cette
grande maniàfe. Les dessins de ce dernier sont
rares-
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— 252 —
22. Le chevalier Jean Lan franc, de Parme*
Le Lanfranc avait un génie propre aux grandes
machines, et qui ne pouvait se captiver à faire des
dessins finis et arrêtés. Il exécutait en grand des
pensées sublimes, presque dans le même moment
qu'il les avait conçues ; en cela semblable au Cor-
rége, dont il était le sectateur. On trouve cependant
plusieurs de ses dessins qui sont terminés, et qui,
par cet endroit, n'en sont que plus singuliers.
ÉCOLE BOLONAISE.
23. François Primatice^ appelé en France, Vahhé de
Saint-Martin.
... Les dessins du Primatice sont faits avec grand
soin, et si arrêtés qu'il n'en fallait pas davantage à
ses élèves, à la tête desquels était l'illustre mes-
ser Nicolo (dell'Abbate), pour les exécuter en pein-
ture.
... Le Primatice compose très-bien; l'on re-
trouve dans sa manière un disciple de Jules Romain,
qui ayant travaillé sous le Corrége, sait modérer,
par un caractère gracieux, les saillies impétueuses
de Jules.
24. Pellegrino Tibaldi.
Le Tibaldi, après avoir étudié à Bologne, vint à
Rome, et fut tellement épris de la manière de Bli-
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— 253 —
chel-Ange^ qu'il devint lui-même un autre Michel-
Ange, Les Carraches ne lui donnaient |)oint d'autre
nom ; et en effet, sa manière est terrible et d'un
grand goût. Gomme il a travaille une bonne partie
de sa vie en Espagne, ses dessins sont devenus fort
rares.
25. Barthélémy Passarotti.
Ce peintre maniait très-bien la plume^ et l'on
estime ses dessins^ principalement les têtes, qu'il a
exécutées en grand dans cette manière.
26. Louis Carrache.
Si la manière de Louis Carrache n'a pas la fierté
de celle d'Annibal, l'aimable simplicité qui y règne
et les grâces naïves dont elle est ornée, ne la rendent
pas moins admirable. Ses compositions sont même
d'un style plus neuf et plus sublime que celles de
son cousin, et ce style approche davantage de celui
duGorrége. 11 ne manque à ce grand peintre que
d'être plus connu. Comme il n'a travaillé, presque
toute sa vie, que dans les lieux publics à Bologne, sa
gloire est, pour ainsi dire, renfermée dans l'inté-
rieur de cette ville ; et c'est cela même qui donne un
grand prix à ses dessins, puisque ce n'est guère que
par leur moyen qu'on peut avoir une idée du mé-
rite de ce grand homme.
27. Annihal Carrache.
Ânnibal Carrache est , sans contredit, un des plus
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— 264 ~
fiers dessinateurs qui aient étë. II s'était exerce toute
sa vie à dessiner d'après nature , ou à jeter sur le
papier les différentes pensées que son imagination
lui suggérait. Le fréquent usage de dessiner^ qui
lui avait été inspiré par Louis Carrache, nomme Fa-
nique moyeu de se rendre supérieur dans son art,
lui avait rendu la pratique du dessin extrêmement
facile ; insensiblement, elle était devenue pour lui
un sujet de délassement. Mais, autant se plaisait-il
à cet exercice, autant il était indifférent pour tout
ce qu'il avait produit : si on ne lui avait pas, pour
ainsi dire, arraché des mains ses dessins, à peine en
resterait-il aujourd'hui quelques-uns. C'est-à-dire
qu'il manquerait à la curiosité ce qu'elle a de plus
précieux... La galerie Famèse est l'ouvrage pour
lequel Annibal Carrache semble avoir fait un plus
grand nombre d'études : c'est aussi celui qui lui a
mérité une plus grande réputation... Les dessins
de cette galerie sont faits savamment, et avec encore
plus de fermeté que ce qu'A nnibal avait fait précé-
demment, lorsqu'il n'avait pas encore vu les statues
antiques, et les peintures de Raphaël et de Miobel-
Ange.
28. Augustin Carrache.
La plume d'Augustin Carrache, secondée par une
main légère et un génie riche et facile , lui a fait
produire une grande quantité de dessins, où il
règne un esprit et une touche qu'on ne peut trop
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— 255 —
admirer. On y découvre un peintre du premier ordre,
qui n'ignore aucune des règles de sa profession :
mais l'on y aperçoit aussi un habile graveur , qui
sait l'art d'arranger les tailles , et qui les fait servir
à exprimer, avec justesse et avec grâce, les diffé-
rents objets qu'elles doivent figurer.
Les paysages des Carraches sont fort agréables ;
ils sont facilement faits , et quoiqu'on n'y trouve
pas la même vérité^ que dans ceux du Titien , leur
belle touche et la richesse des sites leur donnent
une autre espèce de mérite; et ne les font pas moins
rechercher. Ceux d'Annîbal approchent plus de la
manière du Titien ; Augustin est un peu plus ma-
niéré dans les siens, mais sa plume est d'un beau
coulant et d'une légèreté merveilleuse. Quant à
Louis, il a un faire particulier, qui est infini-
ment spirituel , et qui va plus au vrai que celui de
ses deux cousins. Ses dessins de paysages sont aussi
beaucoup plus rares que les leurs ; ce qui vient de
ce qu'il en a moins fait.
29. Guido Béni.
La noblesse et les grâces que le Guide a répan^
dues sur ses visages , sa belle manière de draper^
jointe à la richesse de ses compositions, en ont fait un
peintre des plus aimables. Mais il ne faut pas croire
qu'il se soit ainsi élevé, sans s'être auparavant assu-
jetti à un grand travail. L'on s'en aperçoit princi"
paiement dans les dessins qu'il a faits en grand pour
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— 256 —
ses études. Tout y est détaillé dans la plus exacte
précision. L'on y voit un homme qui consulte per-
pétuellement la nature, et qui ne se fie point à Fheu-
reux talent qu'il a de l'embellir.
30. Dominico Zampieri , dit le Dominiquin,
n ne faut pas être surpris de trouver si peu de
dessins du Dominiquin ; il eut pu en faire de très-
beaux, car, à en juger par ses paysages, il avait la
plume facile , et Ton doit lui rendre cette justice
que, de tous les élèves des Carraches, c'est celui qui
a dessiné le plus correctement. Mais il n'était pas
dans Fusage de faire de petits dessins : après avoir
réfléchi pendant longtemps sur ce qu'il devait exé-
cuter, il faisait tout d'un coup ses études en grand ;
et c'est ainsi qu'il préparait ses beaux cartons qui
sont si arrêtés , et où ce fameux peintre paraît tout
ce qu'il est.
31 . Jean-François Barbieri^ dit le Guerchin.
L'on ne dira pas que le Guerchin soit un dessi-
nateur correct; il s'en faut beaucoup. On peut même
le taxer d'être fort maniéré : il plaît cependant pour
le moins autant qu'un dessinateur plus sévère. C'est
que ses contours sont coulants et de chair, et que
ses compositions sont grandes et nobles, et qu'il y a,
dans la distribution de son clair-obscur, une intel-
ligence et des eflfets merveilleux. Ce peintre a, outre
cela^ une plume tout à fait séduisante, et lorsqu'il
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— 257 ^
y joint quelques coups de lavis, il met dans ses
dessins une vaghesse (vaghezzà), qu'on ne trouve
dans les dessins d'aucun autre mattre. Le Guerchin
a eu deux temps : l'un où il égale, s'il ne surpasse,
les meilleurs peintres de Lombardie ; l'autre où il
est fort au-dessous de lui-même. Ses dessins de
paysages sont fort recherchés; il avait une manière
de les faire qui fait un grand effet , et qui lui est
particulière; mais tout autre que lui n'en aurait
certainement pas tiré un aussi grand parti. Ceux de
ses élèves qui l'ont voulu imiter en sont un exemple.
32. François Albani.
L'Àlbane est de tous les disciples des Garraches
celui qui a fait un moindre nombre de dessins;
aussi faut-il avouer qu'il dessinait difficilement,
quoique correctement.
33. Jacques Cavedone.
On retrouve dans les dessins du Cavedoue un
peintre qui , t^nt qu'il a été dans sa vigueur, s'est
distingué par la beauté de ses compositions, digne
de Louis Carrache, et par une intelligence de clair-
obscur qui ne le cède point au Titien.
34. Simon Cantarinif dit le Pesarese.
• • . Ce peintre gracieux a fait beaucoup de des-
sins pour parvenir à ses gravures , dessins que le
17
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— 2^8 ^
Guide prisait si fort, et qui lui avaient causé quel*
que ombrage. On y découvre, en effet, et principa-
lement dans ceux qui sont des études , un goût de
nature et des sentiments de chair, qui ne pou-
vaient manquer de plaire à un peintre tel que le
Guide, qui possédait ces grandes parties dans le
degré le plus éminent.
ÉCOLES DE MILAN, DE GRÉMCNVE, DE BRE8CXA,
ET AUTRES YILLES DE LMIBARDIE.
35. Jules César et Camille Procaccini.
La concurrence qui a été entre les Procaccini et
le^ Carraehes, n'a pas peu contribué à faire faire à
ceux-ci de nobles efforts pour surpasser leurs émules.
L'on reconnaît , en effet , dans les dessins des Pro-
caccini... un fond de science, qui était bien capable
de donner de la jalousie à des peintres aussi clair-
voyants qu'étaient les Carraehes.
36. Jérôme Muciafiy de Brescia ^ fondateur de
r Académie de peinture dans Rome.
Les paysages du Mucian sont dignes du Titien ; le
feuiller en est léger et de grande manière : il n'est
pas possible de mieux exprimer les troncs et les
branches d'arbres. Ce talent, qui a acquis au Mu-
cian une grande réputation , était relevé par une
haute intelligence de toutes les autres parties de la
peinture.
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— 259 —
ÉCOLE VÉNITIENNE.
37. Le Giorgiofif de Castel Franco.
es dessins du Giorgion sont fort rares; et quoi-
qu'ils se ressentent de la rudesse du renouvellement
des arts, ils accusent , principalement ceux de
paysages , un goût de couleur, qui a décidé de la
réputation de <^e grand peintre.
Titien Vecelliy de Cadore.
Si le meryeilleux pinceau du Titien lui a mérité
une gloire immortelle, ce grand peintre ne s'est pas
fait un moindre nom par Texcellence de ses dessins.
Ceux qu'il a faits pour ses compositions de figures
ne sont le plus souvent que de légères esquisses,
qui servaient à fixer sa pensée : mais ces premiers
traits dénotent toujours un grand homme, ils indi-
quent de belles formes , et il y règne un goût qui,
prenant sa source dans le beau, tient lieu d'une plus
grande correction. Le Titien, tout occupé de l'efiTet de
la couleur, se bornait à ces simples esquisses. Lors-
qu'il a voulu faire des dessins arrêtés , alors il est
entré dans déplus grands détails, et, s'assujettissant
à un travail soigné, sa plume ne le cède point à
son pinceau; elle exprime avec la même fraîcheur
les sentiments de la chair. Cette plume, qui est
aussi moelleuse qu'elle est expressive, a servi heu-
reusement le Titien , lorsqu'il a dessiné des paysa-
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— 260 —
' ges; et il paratt qu'il se plaisait à en dessiner, car
on en trouve plusieurs de lui, et de très-beaux. In-
dépendamment de sa belle façon de feuiller les
arbres sans aucune manière, et d'exprimer avec
vérité les différentes natures de terrasses et de mon-
tagnes, et des fabriques singulières , il a encore
trouvé l'art de fendre ses paysages intéressants par
le choix des sites et la distribution des lumières,
lors même qu'il n'y introduit aucune figure. Tant
de grandes parties ont fait regarder avec justice le
Titien, comme le plus grand dessinateur de paysages
qui ait encore paru.
39. Dominique Campagnole,
Personne n'a encore mieux saisi la manière de
dessiner le paysage du Titien que le Campagnole. Il
était son contemporain, et il a, ainsi que ce grand
peintre, un maniement de plume tout à fait expres-
sif : son feuiller est léger et de bon goût, ses lointains
sont merveilleux pour leur richesse. Ces deux pein-
tres ont pris leurs modèles dans les montagnes du
Frioul j mais le Campagnole n'a pas encore toute
l'intelligence du Titien : sa touche est plus égale, et
les devants de ses paysages sont ordinairement pau-
vres. Il n'est cependant rien de si ordinaire que de
voir d'excellents connaisseurs prendre le change sur
les dessins de ce mattre, en les attribuant au Titien;
et c'est assurément le plus grand éloge qu'on en
puisse faire... U s'en trouve de deux manières fort
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— 261 —
dissemblables : les uns sont d'une plume sèche et
égale, et tiennent de la manière de dessiner du
Giorgione; les autres sont dans le grand style du
Titien. On ne peut pas douter que les uns et les
autres ne soient du Campagnole.., Serait-ce qu'il y
aurait eu deux maîtres de ce même nom; ou le
même maître aurait-il ainsi varié de manière?
40. Paul Calliari de Vérone, connu sous le nom
de Paul Véronèse.
Autant la plupart des peintres vénitiens a paru
négliger la partie du dessin, autant Paul Véronèse
s'est-il appliqué à la cultiver. Il n'a presque jamais
peint aucun tableau dont il n'ait fait auparavant un
dessin arrêté et très-fini, et ce dessin était suivi
d'études en grand. La difficulté d'opérer a sans
doute empêché les autres Vénitiens d'en agir ainsi;
au lieu que Paul Véronèse avait une facilité de des-
siner, qui lui faisait trouver dans cet exercice de
quoi même l'amuser agréablement... Ce maître des-
sinait avec la même suavité qu'il peignait. Ses plus
beaux dessins sont légèrement lavés sur un trait à
la plume très-ferme, et rehaussés de blanc au pin-
ceau sur les jours. Ce blanc, qui est merveilleuse-
ment bien mis, exprime difiTérentes nuances de clair,
qui conduisent, par degrés, depuis la demi-teinte
jusqu'à la lumière la plus vive. Cette manière, qui
est pleine d'intelligence , appartient en quelque
façon en propre à Paul Véronèse.
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— 262 —
41. Jacques Robusii^ dit le Tintoret.
Le génie impétueux du Tintoret ne lui a presque
jamais permis de faire des dessins de ses tableaux.
11 se contentait de modeler de petites figures qu'il
disposait sur un théâtre; il les éclairait ensuite^ et
lorsqu'il s'était assuré de l'effet des lumières, et qu'il
était content de la disposition de ses groupes, il se
mettait sur-le-champ à peindre. Cette pratique lui
était devenue si familière, que dans la concurrence
qu'il y eut entre lui et les principaux peintres de
Venise, pour les ouvrages de l'école de Saint-Roch,
le Tintoret, au lieu d'un dessin^ fit un tableau^ et
l'apporta le jour même que les autres produisirent
leurs dessins,
42. Jacques Bassan.
Si le Bassan s'était contenté de faire des dessins,
il ne jouirait pas de la réputation qu'il s'est acquise;
ses dessins^ tout indécis qu'ils sont, accusent cepen-
dant, il fautTavouer, de la couleur, et c'est ce qui
les fait rechercher.
43. André Meldolla^ dit le Schiavone.
L'on ne peut proposer André Schiavone pour un
bon dessinateur, il n'y en eut jamais de plus incor-
rect. Cependant , il a fait quelquefois des dessins
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— 263 —
fort piquants, qui sont dans le style du Parmesan. •«
et qui donnent une grande idée de sa capacité.
44. Battista Franco.
Ce mattre a une plume fort légère, et il y a peu
de peintres qui aient dessiné autant que lui : mais
on voit qu'il ne peut rien faire que de pratique. Il
est parmi les Italiens ce que La Fage est entre les
Français.
45. Paul Farinatiy de Vérone.
Paul Farinali est un praticien qui invente aisé-
ment; ses compositions sont dans le style de Paul
Vëronèse : mais il n'a ni la légèreté, ni ces grâces dont
l68 dessins de ce dernier sont remplies. Il mérite
cependant d'avoir place dans le rang des dessi^-
nateurs.
ÉCOLE GÉNOISE.
46. Luc Cangiage,
Jamais peintre n'a produit avec plus de facilité
que celui-ci; mais jamais artiste n'a été moins ar-
rètél 11 s'était fait une méthode de n'indiquer toutes
les parties de ses figures que par de simples ligues
dmita». Oo donna de grands élog^, dans le temps,
à cette nouvelle manière; mais on en si reconnu
l'abus depuis, et l'on ne regrette plus^ comme on a
fait, la prodigieuse quantité de dessins que ce HlaUre
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~ 264 —
a détruit lui-même. Il en reste assez pour se con-
soler de leur perte.
47. Jean-BenoU Casiiglionej dit le Benedette.
Les dessins du Benedette. .. sont des préparations
pour ses tableaux, où le clair-obscur fait déjà tout
son eflFet; car c'est à quoi cet auteur paraît s'être
borné dans ses dessins. Il n'y faut pas chercher
la régularité des formes; elle y est entièrement
négligée.
48. Barthélémy Biscaino.
Le Biscaino est un peintre gracieux ^ dont les
dessins sont faits avec grand soin. Sa coutume était
de les rehausser de blanc , et de piquer beaucoup la
lumière sur les jours. 11 choisissait pour cela du
papier légèrement teint de couleur.
ÉCOLE ^NAPOLITAINE.
49. Salvaior Rosa.
L'on estime fort^ parmi les curieux, les dessins
de Salyator Rosa; une fougue de génie, souvent
peu mesurée, a fait produire à ce peintre des idées
neuves et singulières, qui piquent infiniment le
goût; mais ce qu'il a fait de plus admirable, sont
ses paysages. Il les dessinait avec tout l'esprit
possible.
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— 265 —
ÉCOLES FLAMANDE, HOLLANDAISE ET
ALLEMANDE.
50. Albert Durer^ de Nuremberg.
Jamais il n'y eut, peut-être, de génie plus uni-
versel que celui d'Albert Durer. Successivement
orfèvre, peintre à l'huile, en détrempe et en émail,
sculpteur, graveur, architecte, ingénieur, il exerça
avec éclat tous ces divers talents. Raphaël lui*
même, tout partisan qu'il était de l'antique, ne put
s'empêcher d'admirer les ouvrages de cet excellent
homme, et afin que les louanges qu'il leur donnait
parussent plus sincères, il exposa dans son cabinet
les estampes gravées par Albert. Le travail en est,
en effet, merveilleux ; mais il semble qu'il y a en-
core plus d'esprit, et que la touche est plus légère
dans les dessins de ce grand artiste, quoique le
faire soit le même. Si les formes en étaient pures,
mais il aurait fallu pour cela qu'Albert eût vu les
sculptures antiques, ses dessins iraient de pair avec
ceux des plus grands dessinateurs de l'Italie.
51. Lucas de Leyde.
Lucas est encore un de ces génies rares, que la
nature s'est empressée de produire vers la fin du
quinzième siècle. Dans une manière plus gothique
que celle d'Albert, il n'a pas laissé de faire de très-
excellents ouvrages, et surtout des dessins qui sont
touchés avec tout l'art et tout l'esprit possibles.
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Quelle espérance ne devait-on pas concevoir de ce
grand homme , si la mort ne l'eût pas enlèvera la
fleur de son âge !
52. Jean Holbein^ de Baie.
Le goût d'Holbein est plus épuré que celui d'Al-
bert; sa manière tient davantage de celle d'Italie.
Ce maître fut regardé dans son temps comme un
prodige, et aujourd'hui même, sa réputation n'est
point diminuée. Le Zuccaro, avide de dessiner dans
le cours de ses voyages tous les tableaux du pre-
mier ordre, n'a pas oublié ceux du Triomphe de
la Richesse et de la Pauvreté , par Holbein , qui
étaient alors à Londres, d'où l'on dit que dans les
temps de troubles ils ont été transférés en Hollande.
52. Bernard Van Orley^ de Bruœelles,
. . . Dans les beaux dessins de chasses et sujets
champêtres de cet artiste..., le paysage est merveil-
leusement bien traité. Ce peintre avait daiis son
pays la direction dés tapisseries qu'on y e&écutâit
sur les cartons de Raphaël, etl'on a même prétendu
qu'il avait étudié sous ce grand homme. Ce fut lui
qui fit les dessins de ces belles tapisseries où sont
représentées des chasses, dont messieurs de Guise
firent faire une tenture qui porte encore leur nom.
54. Martin Hemskerck.
La réputation de Martin Hemskerk a été autr^ois
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si grande , qu'on lui donna dans son pays le sur*-
nom de Raphaël des Pays-Bas. Cette dénomination
lui conrenait cependant très-mal , oar, loin d'être
gracieux comme Raphaël , il est tout à fait sauvage.
On aurait pu> ayeo plus de vérité^ l'appeler le Michel^
Ange de son pays, car il est vrai qu'il dessine à la
plume avec beaucoup de fermeté et de science.
55. Barthélémy Spranger^ Henri Goltzivs et autres.
Vers la fin du seizième siècle^ tout avait dégénéré
en manière dans la peinture. C'était une peste dont
les plus grands ravages se firent sentir dans les
Pays-Bas. Les ouvrages n'y étaient prisés qu'autant
qu'ils s'éloignaient de la noble simplicité de la na-
ture. 11 faUait^ pour avoir de la réputation^ outrer
le« caractères, charger inconsidérément les muscles,
donner à ses figures des contorsions et des attitudes
aussi fausses que bizarres. On faisait passer ces dé*
fauts pour des coups de l'art, et l'on admirait les
Spranger^ les Goltzîos et leurs semblables. Heureu-
sement, cette^manière barbare est, tombée dans un
oubli , où il faut espérer qu'elle restera éternelle-
ment.
56. Pierre-Paul Rubens.
Lorsque Rubeus rencontrait des dessins médio-
cres f ou mal conservés, d'après de grands n^itres,
il se plaisait à les retoucher et à y mettre de rintel-
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— 268 —
ligence , suivant ses principes. Il les transformait
ainsi dans son propre goût; de sorte qu'à l'invention
prèsy ces dessins doivent être regardés comme des
productions de ce grand homme ^ et où l'on peut
beaucoup apprendre pour le clair-obscur.
... Le beau génie de Rubens et sa parfaite in-
telligence se manifestent pour le moins autant dans
ses dessins que dans ses tableaux. Dans ses plus
légères esquisses , ce grand maître met une âme et
un esprit qui dénotent la rapidité avec laquelle il
concevait et exécutait ses pensées. Mais^ lorsqu'il les
met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit,
qui devient seulement plus réglé, il y ajoute tout ce
qu'un homme, qui possédait dans un éminent degré
toutes les parties de la peinture, et singulièrement
celle du clair-obscur, était capable d'imaginer pour
en faire des ouvrages accomplis. Son goût de dessin
n'est point celui de l'antique; Rubens représentait
la nature telle qu'il la voyait dans son pays ; mais
c'était toujours avec une vérité, et même avec une
science, auxquelles les personnes qui ne sont tou-
chées que de belles formes ne peuvent refuser leur
admiration.
57. Antoine Vandyck,
Si l'on excepte les portraits de Vandyck , et ses
études particulières de têtes, ou d'autres parties,
dans lesquelles ce peintre est fort correct et fort
précis, presque tous ses autres dessins de composi-
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— 269 ~
tions se réduisent à de légères esquisses, que Tau-
teur semble n'avoir fait que pour être entendu de
lui seul. Il y cherche à développer sa pensée, se
mettant peu en peine de paraître correct. A travers
cependant de ces espèces de nuages , Thomme de
génie se découvre, et l'on y démêle, quand oii y
veut prêter attention , des pensées neuves et tout à
fait sublimes. Tel est à peu près le caractère des
dessins de Vandyck , ce n'est pas cependant qu'il
n'en ait fait aussi quelquefois de très-terminés...,
et l'on voit même par ses paysages , qu'il était ca-
pable , lorsqu'il voulait s'y assujettir, de dessiner
avec soin : mais ces dessins finis sont rares.
58. Jacques Jordaens, d'Anvers,
Bien que Jordaens soit un dessinateur fin et dé-
licat, il ne faut pas même chercher dans ses dessins
autant d'intelligence de clair-obscur que dans ses
tableaux; mais comme il a très -bien entendu la
partie de la composition , les dessins de cet habile
peintre ont une sorte de mérite qui les fait recher-
cher des curieux-
59. Abraham Van Diapenbèck.
La facilité avec laquelle Diapenbeck inventait lui
a fait produire une prodigieuse quantité de dessins,
qui sont faits sur de bons principes , pour ce qui
concerne le clair-obscur. Ceux qui lui ont fait phis
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d^honneur, sont les tableaux du Temple des Muses,
qui ont été gravés par Corneille Bloemaert.
60. Rembrand Van Rhyn.
... 11 s'en faut de beaucoup que ce maître ait
connu la justesse des proportions, ni la noblesse des
expressions; il ne s'attachait qu'à l'effet du clair-
obscur : ce n'est pas cependant ce qu'il parait avoir
le plus recherché dans ses dessins. 11 y retourne le
même sujet d'une infinité de façons différentes ,
toutes plus bizarres les unes que les autres; voilà
ce qui semble avoir été son principal objet. Ce qu'il
a dessiné de plus vrai sont les paysages.
61 . Adam Elsheimer et Guillaume Baur.
Elsheimer , plus connu sous le nom d'Adam , a
excellé à peindre des nuits et des clair de lune :
Guillaume Baur a réussi à peindre à Guazze, en
petit, des vues de palais, des batailles, des paysages
et toutes sortes de sujets. Le premier a apporté
pour ses dessins le même soin que pour ses ta-
bleaux ; il les a extrêmement terminés. Le second a
mis dans les siens , sans les faire corrects , tout le
feu et Tesprit possibles.
62. Philippe Wouvermans.
Les dessins de Wouvermans ne sont nullement
communs. L'on donne pour raison de leur rareté, que
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— 2T1 —
cet dftidte , par un principe d'une assez basse ja-
lousie^ avait brûlé 9 ayant de mourir, toutes ses
éludes. Il s'était imaginé que quelqu'un en pour-
rait profiter, et que cela nuirait à sa gloire.
63. David Tenter s.
La manière de dessiner de Teniers est fort spiri-
tuelle ; avec très-peu d'ouvrage , il rend , dans la
plus grande vérité , les objets qu'il se propose d'i-
miter. Ordinairement, il s'est servi de la mine de
plomb pour dessiner, et ce crayon met beaucoup de
vàgues$e et de légèreté dans ses dessins ^ mais comme
il s'eff^ee aisément, ses dessins sont difficiles à
trouver bien conservés.
64, Adrien BrauT.
La grande réputation que ce peintre s'est acquise
par la beauté de son pinceau , fait qu'on recherche
ses dessins, quoique peu arrêtés, et encore moins
intéressants pour le choix des sujets et leur peu de
noblesse.
65. Jean-Èrasme Quellinus^ le jeune^ d'Anvers.
Cet artiste, qui vivait encore au commencement
de ce siècle (le dix^huitième), avait fait ses princi-
pales études en Italie, sur les ouvrages de Paul V^
ronèse. Comme ce grand maître, il a cherché à se
distinguer par la richesse de ses ordonnances, où il
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introduit de magnifiques fonds d'architecture, et
quantité d'ornements qui^ bien qu'étrangers au su-
jet, y produisent des accidents tout à fait heureux.
66. Pierre Breughel, dit le Vieux ^ et Jean Breughel,
dit de Velours,
Pierre Breughel^ qu'on nomme le vieux Breughel,
pour le distinguer de son fils, s'est rendu célèbre
dans le milieu du seizième siècle, non-seulement par
ses compositions burlesques et fantastiques, mais
encore par ses paysages, qui sont de très-grande
manière. Lorsqu'il avait fait le voyage d'Italie, il
s'était arrêté dans les Alpes, et y avait dessiné des
vues qui ordinairement embrassent de grandes éten-
dues de pays. On voit de ces paysages dessinés à la
plume qui ne seraient pas désavoués du Titien. — Le
jeune Breughel, que l'on a surnommé de Velours,
parce qu'il s'habillait volontiers de cette étofie,
s'attacha, comme son père, à faire des paysages. Sa
manière n'est pas si grande ; mais il entre peut-être
encore dans de plus grands détails, tant sa touche
est légère et expressive. 11 n'est pas possible de
pousser le terminé plus loin ; et il ne faut pas croire
qu'il ait pratiqué cette méthode dans ses seuls ta-
bleaux: il l'a pareillement observée dans ses dessins,
qui sont eux-mêmes autant de petits tableaux très-
terminés. Il en a fait quelques-uns à la plume, et il
se servait pour cela d'une plume extrêmement dé-
liée ; mais, le plus souvent, il les faisait au pinceau,
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— 273 —
touchant avec du bistre les parties les plus voi-
sines de la vue, et exprimant les lointains avec de
l'indigo.
67. Paul Bril.
Lorsque Paul Bril passa des Pays-Bas en Italie, il
était déjà un grand peintre ; le séjour de Rome amé-
liora cependant encore sa manière : elle devint dans
cette ville la manière régnante. Cet habile artiste
avait l'art de distinguer dans ses paysages les diffé-
rents plans avec beaucoup d'intelligence. Son feuil^
1er y quoiqu'un peu lourd , est agréable; ses sites sont
riches. Il eût peut-être été seulement à désirer que
ses ordonnances fussent moins composées et qu'on
y reconnût davantage la nature. On s'aperçoit aisé-
ment qu'elles sont d'invention, en ce qu'elles se
ressemblent presque toutes. La réputation de Paul
Bril s'accrut à un tel point que non-seulement on fut
curieux de ses tableaux , mai& qu'on voulut aussi
avoir de ses dessins. Les principaux amateurs lui en
demandèrent avec empressement^ et voilà pourquoi
Ton en trouve qui sont d'une si belle exécution ; car
ne les faisant pas pour son étude particulière, il se
donnait tout le temps qu'il fallait pour les terminer
avec soin. 11 en a fait qui ne le cèdent points pour le
fini, à ses tableaux les plui» soignés ; et l'on en peut
voir... qui sont à l'encre de la Chine sur du vélin.
68. Luc Van Vden.
Les paysages de Van Uden sont des portraits fi^
18
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— 27.A —
dèles des Cfttnpagnes du Brâbant. Ce pfeidtre» qoi
«tait ft{)prU i^ui» Rubôns leB réglés du dair^ibseuri
se contente d'imiter ce qu'il voit et de le rendre ayeè
intelligence. Cette simplicité naïve ne vaut-elle pas
la richesse de compositions plus brillantes, mais
indins faâttirelles ?
69. Jacques Foucquier.
L'on ne connaît aucun peintre flamand qui ait mis
dans ses paysages plus de fraîcheur que Foucquier^
ni qui ait exprimé, avec plus de préci^on et d'in^
telligencei la diversité des objets qui se présentent
dans les campagnes. Se^ dessins ne le cèdent point
en cette partie à ses tableaux. Les dégradations et
les différents plans y sont merveilleusement bien
observés, et s'il s'y trouve sur les devants des plan-
tes ou des broussailles, elles sont traitées avec une
vérité qu'on ne voit presque jamais dans les dessins
des autres paysagistes. Un peu moins de manière
4ans la faço^ de feuiller les arbres, qui parait un
peu trop découpée , et les dessins de paysages de ce
maître ne laisseraient, ce semble, rien à désirer.
ÉCOLE FRANÇAISE.
70. Nicolas Poussin.
L'on a un très-petit nombre de dessins finis du
Poussin. Quand iï dessinait, il ne songeait qu'à fixer
«es idées, qui partaient avec tant d'abonâanee que
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=- 275 ^
le mêtiïè Sfajët iHi'fonrhîssait sùr-lë-charïip une in-
finité de pëtlèées dîfférëritëfe; Ufi simple trait, quet-
quefbîs accompagné de quelques coups de U\\Sy lui
suffisait pour exprimer avec nèttetë ce qiië èori îma-
ginatidii atëit côilçii. Il ne i^efehferehalt âlôrfe ni là
justesse du trait, ni la véritë des expressions, ni
l'effet du clûir-obscur. C'était le pinceau à la main
qu'il éttidiait lés différente^ parties de son tableau.
11 était dans la persuasion que toute autre méthode
n'était propre qu'à ralentir le génie et à rendre l'ou^
yrage languissant. Son raisonnement était bon pour
de petits tableaux, et le Poussin en a fait très-peu
de grands ; mais si l'on ne voit point de ses acadé-
mies, ni d'études de têtes et autres parties en grand,
il ne faut pas en conclure qu'il méprisât l'étude de
la nature. Persdnne, au coiitwire, ne Ta consultée
plus souvent ; Ton ne peut méme^ lui reproche!»
d'avoir jatnais rien fait de pratique : c'est pourquoi
il suivait , par rapport au paysage , uiie méthode
différente de celle qu'il tenait pour la figure. L'in*
dlspensàblë nécessité d'aller étudier sut* le lîeii le
modèle^ lui a fait dessiner tin grand nottibrë de pay-^
sages d'ftprès nature avec un soin infini. Non-seule*
ment îl détenait alots religieux observateur dès
fermesj ftiàîs il avait èfncore une attention extrême
à saisit^ des ëffeftà pllquanits de lumière, dont il faisait
unie application heureuse dans ses tableàut. Muni
de ces études, il cotripôâaii ensuite^ dans son cabi-
net, ces beatFX paysages où le spectateur se croit
transporté dans l'ancienne Grèce et dans ces vallées
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— 276 —
enchantées décrites par les poètes , car le génie de
M. Poussin était tout poétique. Les sujets les plus
simples et les plus stériles devenaient , entre ses
mains^ intéressants. Dans les derniers jours de sa
vie, qu'une main tremblante et appesantie lui refu-
sait le service, le feu de son imagination n'était
point encore éteint ; cet habile peintre mettait au jour
des idées magnifiques qui saisissent d'admiration^
eu même temps qu'elles causent une sorte de peine
de les voir si mal exécutées.
71 . Claude Gellée^ dit le Lorrain.
De tous les paysagistes, Claude le Lorrain est celui
qui a mis le plus d'air et de fraîcheur dans ses pay-
sages. C'est par où il s'est distingué; car il n'a été
heureux ni dans le choix des formes ni dans celui
des sites, qui paraissent trop uniformes et trop ré-
pétés dans ses compositions. Ce défaut est une
preuve de son peu de génie ; mais comme il y sup-
pléait par une connaissance parfaite de la partie de
rharmonie, ses dessins autant que ses tableaux, qui^
quoiqu'un peu trop chargés d'ouvrage, font un grand
effet, mériteront toujours une place distinguée dans
les cabinets. 11 en avait formé un volume pour son
propre usage, dans lequel il avait rangé les dessins
de tous les tableaux qu'il avait peints. Cette coUec*
tion étant passée tout entière et sans aucun démem-
brement entre les mains de milord duc de Devon-
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— 277 —
shire^ on ne doit plus être surpris si les dessins de
ce maître sont ri rares.
72. Jacques Callot.
Uon convient qu'il n'est pas possible de mettre
plus d'esprit dans sa gravure que Callot en a mis
dans la sienne. 11 est pourtant vrai que ses dessins
sont infiniment plus spirituels. Quoiqu'on petite tout
y est prononcé avec fermeté, et, l'on ne craint pas
de le dire, savamment. C'était le fruit des bonnes
études que cet habile artiste avait faites à Florence.
11 y avait trouvé une manière dominante qui était
trop chargée, mais qui convenait pour des sujets
burlesques, tels que ceux qu'il représentait, et même
pour des sujets où il entrait des modes. Ainsi, ce
qui était un vice pour les peintres d'histoire de ce
temps-là, devenait une manière propre et facile, en
quelque sorte, pour Callot. Le grand dessin de la
Tentation de saint Antoine. . . peut être regardé comme
un des chefs-d'œuvre de ce maître.
73. Charles Le Brun.
Si M. Le Brun avait mis plus d'âme et de
finesse dans ses dessins, s'il les eût assaisonnés de
ce sel qui rend si piquants ceux des grands maîtres
d'Italie, certainement il n'y aurait guère de plus
beaux dessins que les siens ; car il mettait bien en-
semble une figure. Il a un trait correct et pur; ses
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— 278 —
e]|:pr6Ssioiis sont vraies ; il entend parfaitement la
science des groupes et la distribution du clair-obscur.
L'on ne peut enfin désirer un plus beau génie.
M. Le Brun^ moins occupé, aurait peut-être encore
produit de plus belles choses que celles qui ont dé-
cidé de sa réputation ; mais^ ayant la direction gé-
nérale de tous les ouvrages qui se faisaient pour un
prince magnifique , sous Tempire duquel les arts
fleurissaient^ il ne lui était pas permis d'entrer dans
tous les détails; il fallait qu'il s'en reposât siir d'au-
tres^ et sa gloire en a soufiert. Quoi qu'il en soit^
un homme qui a produit les batailles d'Alexandre
méritera^ dans tous les temps, une première place
dans la peinture.
74. Eustache Le Sueur.
M. Le Sueur, élevé dans l'écde d'un excellent
peintre, mais d'un très-grand praticien, sentit tout
d'un coup où la manière de son mattre le condui-
sait, et, sans autre secours que son heureux génie,
il se fit lui-même une manière qui, plus sage, plus
pure et plus éleyée, apprpph^ tellQment de celle de
Raphaël, qu'on le prendrait moins pour le disciple
de Vpuet, que pour celui de ce pieintre fout divin.
1} y a ^u, m%v^ cfBfs deux grapds balnmes, Raphaël et
M. Lp Sueur, yne conformité parfsiite. Tôu^ deux
respectaient le goût d^ l'î^ptiquc et l'avaient pri^
P9^r i^Qdàle; ils avaient la mêi|]e içj^e du hes^u; la
m^me $implicité| la même nQbl^ss£^ régnai^t éajks
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— 279 ^
l'arrangement de leurs draperies. Les soins pour se
rendre habiles n^ont pas été moindres chez Tun
que chez Tautre. Si Raphaël a bien entendu Tar-
chitaeture, s'il à été va observateur rîgi<)Q des règles
de la perspective 9 riHiislre Le Sueur n'y a pas /âté
moins sournis. L'on Yoit encore^ sur plusieurs de ses
dasaing^ tes édielles perspectives tracées» et toutas
lea opéfQtiûns nécessaires pour poser cbaque figure
9 la plfiea qp'élle devait Ofscuper d»n« son tableau»
Par là et pac tontes les études qu'il a faites d'après
nature, Ton peut juger combien il était en gftrde
oontre lui-rméme, et combien il qraiguait d^ tomber
dans une pratiqua vieiausa $ dont il ne voyait que
trop d'exemples sous ses yaus. Il semUa que la
mort, en enlevant Hapbaél et M. Le Sueur pesqu'au
même flge, et dans la temps qu'ils commençaient à
paine à paraître dans la monde, ^it voulu rendre
oopsplet la parallèle de cas deux grands hommes,
que nQiis avons ébauché.
75. François Vandermeulen.
Avant que de peindve las conquêtes deLoqisXIV,
M. Vandermeulen allait dessiner sur le lieu mâma
las vues des plaças dont le rpi s'était empfiréas, et
las campagnes où sMtaient données les batailles. 11
feis^lt pas deSBins avec une grande précision, et l'on
estime principalement ceux qu'il a colprés. La vé^
Hté y est amenée à un point qu'il sembla qu^râ ne
peut rien désirer au delà.
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— 280 —
76. Raymond de La Page.
Il n'y eut jamais de vocation pour le dessin mieux
marquée que celle de La Page. Sans secours ^ sans
mattre ^ malgré ses parents ^ il résolut de se faire
dessinateur y et^ ce qui ne paraîtra presque pas
croyable, il devint bientôt un dessinateur profond.
11 n'avait eu jusqu'alors que son génie pour guide;
il continua à étudier dans Rome sur les ouvrages
des grands maîtres, et le dessin lui devint si fami-
lier, que, sans aucune préparation, il exécutait du
premier coup tout ce que son imagination lui sug-
gérait. On l'a vu commencer un dessin, qui devait
être composé d'un très -grand nombre de figures,
par un point qu'on lui avait marqué, et de là, che-
minant toujours, couvrir en peu d'heures tout son
papier de figures , qui formaient ensemble le sujet
qu'on lui avait proposé. 11 fit souvent cette épreuve
en présence des maîtres de l'art, qui, surpris de sa
facilité de dessiner, n'admiraient pas moins la science
profonde qu'il mettait dans son dessin. Car La Fage
savait parfaitement l'anatomie, et, tout praticien
qu'il était, il formait toutes ses parties avec beau-
coup de précision. Le plus souvent, il se contentait
de dessiner ses figures au trait, sans aucune ombre.
Lorsqu'il les voulait terminer davantage, et y ajou-
ter du lavis, comme il n'entendait point la partie
du dair-obscur, et que ce qui faisait valoir davantage
ses dessins était la promptitude avec laquelle il les
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— 281 —
eiLëcutait^ ces dessins finis deyenaient froids et lan-
guissants, et ne faisaient aucun effet. Ceux où il
réussissait le mieux étaient ordinairement ceux qui
lui avaient le moins coûté, et presque toujours ceux
qu'il avait faits dans le fort de Tivresse. U choisissait
dans ces instants des sujets libres et des Baccha-
nales ; en quoi il ne suivait que trop un malheureux
penchant qui le pointait à la débauche. Ses admira-
teurs n'ont point fait difiSculté de le comparer et
même de le mettre au-dessus de Raphaël, de Michel-
Ange et des Carraches. Cet éloge est outré; mais
il faut cependant convenir que La Page est un fier
dessinateur, et qu'en cette partie, ses ouvrages mé-
ritent une place distinguée dans les cabinets.
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m.
ICfiC»|raOM Di; hk STATIJE DE l^'AMOITIl 0^ ffOUCffABD^S
PAR MARIETTE.
Lettre à M.
« l'ai Yu, mensieur, la belle statue de PAmaar
que M. Bouehardon vient d'exécuter en iqarbve pomt
le roi. L'idée avantageuse que je m'en étais faite
sur des rapports cx)nfus^ loin de diminuer à la vue
de l'ouvrage, comme il arrive bien souvent, s'est
trouvée tout d'un coup portée à un point d'admi-
ration et de plaisir que je suis tenté de partager
avec vous, puisque vous désespérez d'en pouvoir
jamais jouir en entier, c'est-à-dire par vos propres
yeux.
« L'objet du grand sculpteur a été de nous repré-
senter l'Amour, qui, déjà vainqueur des dieux, entre
autres de Mars et d'Hercule, s'est emparé de leurs
armes, et prétend changer la massue de ce dernier
en un arc formidable, qui ne trouve plus de cœur à
l'épreuve. Voilà, dira-t-on, bien des choses exprimées
« Voyez p. i02.
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— 283 —
à là fois/ et on sait qfie la sculpture a peut*âtre
encore moins d'avaqtage que la peintura, pour nou^
faire imaginer plus d'un moment, dans les actifs
qu'elle nous eicpose ; mais vous allez juger de T^rt
et du génie avec lesquels l'auteur a vaincu cet obs-
tacle.
« La figure de l'Amour, qui n'est plus un epfant
jouant dans les bras de sa mère, est de cinq pieds
êe proportion et, par conséquent, de la force et de
l'âge qu'on donne à l'amant de Psyché. Avec Tépée
4e Mars, qui est à ses pieds, entremêlée de copeaux,
ila non-rseulement dégrossi l'ouvrage, mais formé
plus des deux tiers de son arc, dont il commence à
essayer le ressort et l'élasticité. Pour s'assurer d'un
pleiii succès^ il ne lui reste que le bout et le gros
nœud de la massue à rabattre. Il était absolument
nécessaire que cette dernière partie de Topératipa
»e fût pas aichevée, pour ne laisser aueun doute tanfi
sur la matière qu'il emploie, que sur l'usage qu'il en
veut foire. Vous concevez, monsieur, que^ pour
eommencer à faire plier un are de cette grandeur,
et dent la partie infâ^eure est encore une massp in-
formO; il faut emplc^er bien de la force ; et, comme
c'est un dieu qui travaille, il est in(]ispensa))le de
hit conserver de la noblesse i il allonge sa main
gauche, autant qu'il est possible à une figure debout,
en force, et qui n'est, par conséquent, quen^edio-
crement inelip^; et il appuie Textiiémité de ce
même arc contre sa poitrine avec sa m^in droite^
pour h fairp courber. Ce mouvement produit un
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— 284 —
balancement de figure des plus nobles, et d'autant
plus heureux, qu'il ne parait point recherché* Le
soutien nécessaire au plus grand nombre des figures
représentées debout, et dont l'art est ordinairement
très-mal caché, se voit ici également heureux et
bien trouvé ; c'est un tronc de laurier qui repousse
quelques branches chargées de feuilles, et sur lequel
la peau du lion de Némée paraît jetée au hasard.
Elle groupe à merveille, avec le casque et le bon*
clier de Mars appuyés contre ce même tronc. Les
plumes de ce casque, qui sont légères et flottantes,
font un contraste admirable avec le poil rude et la
crinière du lion. Enfin le^ ailes de l'Amour, qui
sont grandes et fortes et d'un goût difiérent, ont
exigé une autre sorte de travail ; il est si simple et
si naturel, qu'on se platt à jouir de ces différentes
oppositions : elles ne font aucun tort, quelque riches
qu'elles puissent être, à la figure même; et ces ac-
cessoires ne sont plus qu'un bel épisode heureuse-
ment placé dans un beau poème. On voit sur le
terrain semé de fleurs la corde destinée à tendre
l'arc, d'abord qu'il sera fini. Ainsi, comme je vous
l'ai déjà observé, monsieur, nul doute sur le genre
de l'opération, sur la nature du travail, sur les
motifs de l'entreprise, sur la manière dont elle est
exécutée, et sur l'effet que l'on doit s'en promettre.
Examinons à présent la figure elle-même.
« L'Amour est nu, comme on le représente ordi*
nairement ; l'air de tête est noble sans affectation, le
sourire est délicat sans le moindre soupçon de gri-
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— 285 —
mace, et la malignité de son regard n'est point
chargée ; elle annonce le plein succès de son opéra-
tion^ et fait penser aux suites qu'elle doit avoir. Ses
cheveux^ naturellement annelés et renoués à Tan-
tique par un simple ruban, ont leurs masses dis-
tinctes , et sont facilement travaillés ; le col est
parfaitement uni à la tête et aux épaules; le carquois
est noblement placé sur le dos; et le cordon qui le
tient suspendu ne cache ni n'interrompt le jeu
d'aucune des parties qu'il recouvre. Les oreilles,
les pieds, les mains et les genoux sont enfin d'un
goût exquis. Voilà, monsieur, quelle est la compo-
sition de cette belle statue; à Tégard du travail, c'est
la chair même, touchée sans aucune manière, lais-
sant voir toute l'expression de la peau et toute la
justesse des muscles et des attachements.
fl La nécessité d'exprimer la jeunesse n'a pas été
sans doute une des moindres difficultés que l'auteur
ait rencontrées dans cet ouvrage. Obligé de rendre
cet âge où la nature, n'ayant pas encore pris toute
sa croissance, s'établit sur des parties qu'elle aug-
mente et fortifie les premières, et qui doivent se
tmuver proportionnées dans l'âge viril, il devait
encore conserver l'idée de la beauté au milieu d'une
maigreur, ou plutôt d'un défaut d'embonpoint néces-
saire pour exprimer l'adolescence : il ne fallait pas
cependant oublier que l'on représentait un dieu, et
quel dieu encore! Les proportions de cet âge étaient
difficiles à trouver; il fallait les saisir sur différents
modèles, qui, dans les circonstances, présentent plus
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— 286 —
la charge qu'on doit éviter, (|ue Tëxemple à suivre;
l'auteur se trouvait privé dé la ressource ordinaire
des belles proportions que l'antique nous fournit
dans l'Hercule^ dans l'Apollon^ dans la Yénus^ dans
l'ÂntinoiiSy etc. Toutes ces figures sont d'un âge
fermé, et^ par là^ ne lui offraient aucun secours pour
lee dâails de celle dont je vous entretiens. Il se trou-
verait donc des cas^ me dites-vous, monsieur, où la
connaissance et Tétude de l'antique deviendraient
inutiles ! Ce qui démentirait ce que je vous ai dit si
souvent de leur utilité. Non y monsieur, je ne me
contredis point : cette étude servirai toujours et dans
toiis les cas aux artistes qui voudront exceller. Non*
seulement elle apprend à lire, à saisir la nature et à
la rendre dans ce qu'elle a de plu^ grand; mais elle
met seule en état d'exécuter tou6 les sujets. L'ou*
vrage qui fait le sujet de cette lettre en est une bonne
preuve; et sans m'engager dans une grande discus-
sion sur les chefs-d'œuvre de l'antiquité, je me con-
tenterai de vous observer que Puget, le Beiliini
Michel-Ange niéme, et quelques autres modernes
illustres, nous ont laissé de grands exemples pour
l'expression de la chair et de k peau; et que M« Bou-
chardon, attentif à recueillir le fruit de ces excellente
modèles, ne s'est jamais écarté de la route que nous
ont tracée les illustres modernes et les anciens
sculpteurs grecs, qui ont consulté principalement
la nature : elle sera toujours la maîtresse comtmune
de tous les grands artistes passés, présents et à veliir«
C'est aussi par cette raison que l'auteur ne s'est
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— i87 ^
point assujetti aux proportions du jeune Olympe que
l'antique nous présente, et qui sont les mêmes que
celles de son Amour : il a exécuté ce qu'il a vu, et
nous fait sentir en même temps les méditations qu'il
a faites sur le grand art de la sculpture. )>
«A Paris, le 34 mai 4750.
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IV.
CATALOGUE DE L'OEUVRE DE M»« DE POMPADOUR,
D'après le portefeuille qui existe à la Ribliothèque impériale, cabinet
des estampes, A D-7 a.
L'œuvre de madame de Pompadour est précédé
de son portrait gravé, d'après Boucher, à la manière
noire, par James Watson. La marquise est à mi-
coi*ps, vue de trois quarts, tournée de gauche à
droite. Les cheveux, relevés au-dessus du front,
paraissent retomber en arrière : ils sont ornés d'un
nœud de perles fines. La physionomie n'est pas
très-régulière : les yeux sont vifs, grands et bien
fendus, le nez un peu gros, à la Roxelane ; la bouche,
relevée aux deux extrémités, annonce la finesse. La
favorite est en négligé du matin : une agrafe-camée,
représentant Louis XV, d'après Guay, attache et
rétient sa robe, et laisse à découvert le col et le com-
mencement de la gorge. — Tout ce portrait respire
l'intelligence et en même temps la grâce et la bonté.
La gravure, à la manière noire, en est fine et bien
fondue.
1 . Deux enfants, un petit garçon et une petite
fille, buvant à la même tasse ; un chat les regarde.
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— 289 —
— Eau-forte un peu ombrée. —Signé Pompadonr
sculps.f 1751.
2. Un enfant assis, tenant un bâton : eau-forte
moins ombrée. — Même signature et même date.
3. Un enfant faisant des bulles de savon. —
Ib., ibid. Ces eaux-fortes accusent de la facilité de
dessin.
4. La naissance de l'Amour : dans le haut, un
génie ailé semble éclairer le monde.
5. L'éducation de l'Amour; il joue avec des guir-
landes de fleurs à côté de sa mère.
6. L'Amour recevant de sa mère une grappe de
raisin.
Ces trois gravures sont des eaux-fortes très-fines^
retouchées au burin, et d'une exécution fort déli-
cate. Peut-être veulent-elles représenter la nais-
i^nce et l'éducation d'Hercule. Je les crois faites
diaprés Boucher : c'est bien son genre et sa manière.
Suite d'estampes gravées par madame la marquise de
Pompadour , d'aprhs les pierres gravées de Guay ,
graveur du Roi.
Un frontispice, servant de titre à ce recueil et
portant l'inscription qu'on vient de lire, soutenu par
deux amours ou génies ailéS; qui le suspendent à
une colonne avec des guirlandes de fleurs. Au bas,
un enfant tenant une loupe examiue des pierres
gravées et des médailles tirées d'un petit médailler ;
sur le premier plan un buste renversé, une palette
19
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~ 290 —
et des pinceaux, un burin, plus loin des livres ; le
tout délicatement gravé à reau-forte, retouchée au
burin.
i . Louis XV , d'après une pierre gravée y sar-
doine*onyx de trois couleurs, par Guay. Ce prince,
placé au milieu d'un médaillon, entouré d'une cou^
ronne de lauriers , est représenté en empereur
romain. — Eau-forte retouchée au burin; au bas ;
Pompadour sculps. — Guay del.
2. Le triomphe de Fontenoy. — Louis XY, en
empereur romain , debout dans un quadrige, cou-
ronné par une Victoire ailée qui tient une palme,
ayant à sa droite le Dauphin, son fils. — Cornaline
gravée par Guay. — Au bas, Fi€» del.^ Pompadour
sculps. Eau-forte retouchée, très-fine et très-déli-
<5ate. — Cette gravure sert de frontispice au Traité
des pierres gravées de Mariette.
. 3. Deux têtes de femmes , dont l'une , celle de
droite, semble être le portrait, de profil, de ma-
dame de Pompadour. — Elles sont dos à dos. Sar-
doine-onyx. — Dessiné par Boucher.
4. Préliminaires de la paix de 1748. — Louis XV,
en empereur romain, tenant de la main gauche une
massue renversée, reçoit de Minerve une branche
d'olivier, tandis que la Victoire ou la Gloire semble
en vain l'attirer en lui montrant une couronne. —
Dessiné par Vien.
5. Tête de Louis XV. — Dessiné par Guay.
6. Apollon couronnant le Génie de la Peinture,
— Dessiné par Vien.
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— 291 —
7. Télé d'homme à la manière antique.^- De$$îéèé
8. Minêffv^» bmifaitrice et protectrice de la gra-
vure en pierres precieusai. — IMbdame de Pompa-
doai*^ sous les traits de Minerve » casquée et
«'appuyant sur sa lance, dépose uu bouquet de
fleurs sur rétabli où est placé le totnret du gra-
veur ^1 pierres fines. — Sur le second plan^ un
génie soulève un écusson représentant ses anMi*
ries, trois tours en champ de gueules. —^ De.^mé
9. Tête de jeune homme à l'antique. — Vim del.
10. Actions de grâces pour le rétablisBcment
de la santé de M. le Dauphin, 1752. — La Eraoce
offre ua sacrifice à la déesse de la santé (Hygie).
1 1 . Portnàt de jeune homme, à l'antique, Élisant
pendant au n^ 9.
12. Yœu de la France pour le rétablissement de
la ssnté de monseigneur le ûnipliin, 1 752. -r- Des-
sinépar Vien.
13. Tête de femme, à l'antique. — M.
14. Victoire de Lawfelt. — Une Victoire, foulant
siUK pieds les drapeaux ennemis.
1 5. Tête d'homme, ceinte de lauriers. — Demné
par Vien.
16. L'Amitié. — Une femme (madame de I^oiii-
padour), les bras, les jambes nus, à ses pieds un
masque, appuie sa main droite, dans laquelle elle
présente une offrande, sur un fût de colonne en-
tourée d'une guirlande de fleurs, tandis qu'elle se
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— 292 —
tient de la main gauche à un petit arbre à Tentour
duquel serpente un cep de vigne. À gauche est
écrit : « Longh et profh : — à droite : mors et vita ; •
aubaSy 1753, Boucher deL
17. Le génie de la musique. «— Enfant assis te-
nant de la main gauche un cahier de musique et de
la droite un crayon. — Boucher del.
18. Portrait d'un guerrier couronné de lauriers.
(Peut-être Henri IV.) — Dessiné par Guay.
19. Génie de la poésie. — Un génie ailé, une
flamme au front, est emporté au milieu des airs
par un nuage fumant : une lyre et d'autres attri-
buts de la poésie sont à ses côtés. — Dessiné par
Vien.
20. Portrait de femme, tenant de la main droite
la draperie qui lui couvre le sein, et paraissant dire
avec son index levé : Noli me tangere. — Dessiné
par Guay.
21. L'Amour jouant de l'hautbois (sic) cham-
pêtre. — Dessiné par Guay.
22. Tète imitant l'antique. — Dessiné par
Guay.
23. Vase imitant ou d'après l'antique. — Une
tète de satyre à la base; sur la vasque un petit
^ène à cheval sur une chèvre , soutenu par un
jeune satyre : les anses sont formées de deux ser-
pents dont les tètes sont fixées au col du vase. —
Dessiné par Guay.
24. Portrait d'homme un peu chauve. — Dessiné
par Yien.
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~ 293 —
25. Les armes de M. de Calvière. -— Desàiné par
Boucher.
26. Une tête dlsisy ou de philosophegrecy d'après
Fantique. — Dessiné par Guay.
27. L'Amour et l'Ame. — Un génie ailé debout,
étend les bras vers un papillon qu'il cherche à sai-
sir : au bas, l'arc et le carquois de l'Amour; à côté
un autel sur lequel brûle le feu sacré. — Dessiné
par Boucher.
28. Une tète de satyre. — Dessiné par Vien.
29. Léda jouant avec le cygne. — Elle est nue,
les jambes dans Teau ; les formes sont arrondies. —
Dessiné par Boucher.
30. Portrait d'homme. — Dessiné par Vien.
31. L'Amour cultivant un mirthe [sic). — Des--
sine par Boucher.
32. Portrait d'un prélat (du prince Louis de Ro-
han-Guéméné), de l'Académie française. — Dessiné
par Vien.
33. L'Amour ayant désarmé les dieux , présente la
couronne à son héraut («te). — Dessiné par Boucher.
34. Portrait de Jacquot, tambour-major du régi*
ment du Roi, \ 753 . — Dessiné par Guay.
35. Racchus enfant. 11 mord dans une grappe de
raisin . — Dessiné par Boucher.
36. Portrait de jeune homme. — Dessiné par
Vien.
37. Enlèvement de Déjanire. Un centaure sur un
rocher, saisit Déjanire et la force à s'asseoir sur sa
croupe» — Dessiné pur Vieti.
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^ 294 —
38. Gëfiie militaire. — Un génie appuyé sur tin
fût de colonne^ à ses pieds une massue ; devant lui
des canons^ des étendards, Técusson aux trois fleurs
de lis, — Au bas est écrit Pompadour f. — Dessiné
par Boucher.
39. Offrande au dieu Terme. — L'Amour lui offre
des fleure. — Id.
40. Génie de la musique, enbas^relief. — Au bas :
Pompadour /". — Dessiné par Boucher.
41. L'Amour sacrifiant à V Amitié. — (Madame
de Pompadour ofiPre son cœur à l'Amour). — Des-
siné par Boucher.
42. La fidèle amitié. — Une femme à moitié nue,
tenant une guirlande de fleurs; à ses pieds un
masque , à côté un chien la regarde. Au bas est
écrit Pompadour f. — Dessiné par Bouch&r.
43. L'Amour et l'Amitié. — La même femme, à
demi-vêtue, enlacée par l'Amour d'une guirlande
de fleurs; à ses pieds un masque. — Fait par Guay^
dessiné par Boucher.
44. Temple de l'Amitié. — Deux colonnes d'ordre
dorique, entourées de guirlandes de fleurs, soutien-
nent un entablement sur le fronton duquel est une
tour, armes de Pompadour : un médaillon entre les
colonnes présente le chiffre L.-P, — Au bas, 1753*
— Dessiné par Boucher.
45. L'Amour décochant ses traits. — Dessiné par
Boucher.
46. Trophée de jardinier. — Armsoir, bêche, etc.
(On sait que M™® de Pompadour s'était fait peindre
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— 295 —
en jardinière, au château de Bellevue,|(wr C. Vanloo).
47. Prêtre égyptien. — Dessiné par Boucher.
48. L'Amour. — Il est debout et regarde deux
colombes : derrière, un coq »e tient perché sur son
carquois. — Dessiné par Boucher.
49. Un chien de chasse braque. — Id.
50. L'Amour présentant un bouquet. — • Id.
51. Cachet du Roi. — 1755. — La France,
appuyée sur l'écusson aux trois fleurs de lis.
— Id.
52. L'Amour se tranquillisant sur le règne de la
Justice. — Il est assis, jouant du hautbois, appuyé
sur un porte-balance. — Id.
53. Naissance de M^^ le duc de Bourgogne. —
1751. — W.
54. Alliance de l'Autriche et de la France. —
1756. _ Id.
55. Portraits de M^^ le Dauphin et de M™^ la
Dauphine. — 1758. — Id.
56. Victoire de Lutzelberg. — 10 octobre 1758.
— Id.
57. Génie de la France. — Le 10 octobre 1758.
— Id.
58. Culture des lauriers. — Un enfant nu, age-
nouillé, ayant sur son épaule gauche un croissant,
arrange les feuilles d'un laurier placé dans une
caisse, sur l'un des côtés de laquelle on voit une
tour, armes de M™® de Pompadour. — Id.
59. Un chien, king-Charles. — Id.
60. L'Amour assis, retenant une colombe. — Id.
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61 * Uu petit chieDy dans sa toilette. — Id.
62. Jardinier cherchant de Teau, — C'est un
enfant nu tenant une petite cloche suspendue au-
dessus d'une fleur. — Id.
63. Génie de la musique. — Un enfant nu^ assis^
jouant de la lyre. — Id.
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LETTRES EXTRAITES DE LA GORRËSPONDANGE
DE MARIETTE.
Mariette au chevalier Gaburri • .
Paris, 24 mai 4732 •.
J'aî lant de remercîments à vous faire, et en
même temps de si grandes excuses de ne vous avoir
donné jusqu'ici aucun témoignage de ma reconnais-
sance, que je ne sais par où commencer. Je m'en
tiens aux remercîments, ayant confiance dans la
manière si bienveillante avec laquelle vous m'avez
traité, et je me reconnais tellement votre obligé, que
je ne puis écouter que ce que me dicte la reconnais-
sance. Je ne vous dirai donc pas que je me trouve
dans une situation telle, que les affaires de com-
merce ne me laissent pas toujours les heures de
repos que je voudrais donner à ce qui me fait le plus
de plaisir, et que je suis détourné presque conti-
nuellement de pouvoir penser à moi-même. Je lais-
* Recueil de Botlari, l. II, p. 277, n<» xcii.
' Cette date n'est pas indiquée sur la lettre de Mariette; mais
elle résulte de la réponse de Gaburri, que nous donnons ci-après.
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seraî tout cela, étant persuadé que vous en êtes con-
vaincu, et je m'empresse de reconnaître combien je
vous suis obligé des soins que vous voulez bien
prendre pour satisfaire ma curiosité.
J'ai reçu, dans le mois de juin dernier, le paquet
d'estampes que m'a rapporté M. Marc Cardinali,
et j'avais reçu auparavant votre lettre, du 11 mai,
qui m'en donnait avis. Depuis, j'en ai reçu d'autres;
mais, pour répondre par ordre, je commencerai
par celle-là. Les estampes des statues et des pierres
gravées du grand-duc, ont plu extrêmement à nos
amateurs, mais surtout celles des pierres gravées;
et l'on ne peut que désirer que cette publication soit
continuée aussi bien. Les trois gravures de la Vénus
(de Médicis), du fameux Bacchus (de Michel-Ange),
et du groupe d'Amour et Psyché n'ont pas réuni
autant de suffrages. Ce n'est pas qu'elles ne soient
ni belles, ni bien exécutées; et, pour ma part, la
Psyché et le Bacchus m'ont beaucoup satisfait; mais
il serait à désirer que la gravure fût plus légère et
plus franche, et, en un mot, plus pure et moins
fatiguée. Je sais bien que le graveur a voulu leur
donner de la vivacité; mais il est tombé dans le
trivial, défaut qu'il faut surtout éviter. Un critique,
plus difficile que les autres, a craint qu'il ne se soit
glissé un peu de manière dans le dessin, que les
figures n'aient pas été tenues assez sveltes, et qu'il
n'y ait pas toute cette facilité de contour qui est si
remarquable chez les anciens. Voilà tout ce que l'œil
d'un CJ^itique sévère a trouvé à dire sur ces estampe»
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— 299 —
du MuBea Florentine^ sur lesquelles tous voulies
connaître le jugement des amateurs parisiens. J'au-
rais voulu les montrer à un plus grand n(»nbre de
personnes; mais^ dans ce moment, tout le monde
est à la campagne. Je ne les ai même pas fait voir à
M. Crozat; qui, depuis cinq ou six mois, se trouve à
sa terre, d'où il ne doit revenir que dans uq mois.
Je n'ai pas mieux réussi à recueillir des souscrip*
tiens, parce que M. de La Page , qui était décidé à
souscrire, est mort presque subitement depuis qu'il
a vu ces estampes. Quelques personnes ont trouvé
le prix trop élevé; d'autres avaient souscrit par
l'entremise de M. l'abbé Franchini. Je suis tenté de
souscrire aux deux volumes, et c'est aussi le désir
de M. le comte de Gaylus, qui vous fait mille com-
pliments ; mais je ne sais comment faire passer les
fonds à Florence, et ensuite comment faire venir ces
deux volumes, lorsqu'ils seront imprimés. Je voua
prie de m'en indiqtier le moyen. 11 se pourrait que je
n'arrivasse plus à temps pour souscrire, si la con-
dition de ne tirer que trois cents exemplaires est
maintenue ; il est vrai que c'est une formule dont
on use souvent, mais qu'on n'observe pas tou*-
jours.
J'ai eu, par le moyen du prince Eugène, les quatre
gravures des tableaux du grand-duc, qui me man-
quaient; mais je ne vous en suis pas moins recon*
naissant pQur les quatre que vous m'avez envoyées.
J'ai reçu la gravure du dessin que vous avez de
Gio. di San Giovani. Elle est exécutée avec beau-
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— 300 —
coup d*espritS et elle m'a fait désirer ardemment
celles que le même peintre a gravées d'après Andréa
del Sarto. Puisque je me suis mis à parler de cet
artiste 9 il (Zucherelli) devrait bien graver le beau
dessin original du même Andréa, que vous me dites
se trouver dans la chambre à coucher de Son Altesse
Royale, et qui est la première pensée de la fameuse
peinture à fresque qui se trouve hors la porte à
Pinti^ laquelle je ne sache pas avoir jamais été
gravée. 11 y aurait aussi une Piété^ peinte dans le no^
viciât de la Sainte-Ânnonciade; et, dans le jardin du
même couvent, il y a deux compositions qui repré*
sentent la Parabole du Vigneron , desquelles une
seule a été gravée et mal. Ces fresques et les autres
compositions d'Ândrea, qui sont dispersées de côté
et d'autre à Florence, mériteraient d'être gravées.
Ici, on connaît à peine son mérite, et cependant ii
peut aller de pair avec Raphaël, et cela parce que ses
tableaux sont très-rares, et parce qu'on n'a rien de
bien gravé d'après lui. Mon père, qui a réuni toutes
les estampes exécutées d'après ses œuvres, n'en a pas
une qu'il puisse montrer; il a été tellement négligé
par les graveurs, que la plus petite estampe d' Ago&-
tino Yeneziano est la seule qu'il ait exécutée d'après
ce peintre. Puisque nous sommes à parler de lui,
tous les auteurs de sa vie le font naître en 1478, et
mourir, suivant son épitaphe, en 1 530, à quarante^
deux ans. il y a là une erreur manifeste; car^ si les
* Par le peintre Francescho ZuchereUu
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— 301 —
dates sont exactes» il est mort à cinquante-deux ans.
Je vous prie de m'éclaircir ce point ^ s'il est pos-
sible*
La gravure d'un bas-relief de Michel-Ange, que
TOUS m'avez envoyée, est d'un grand goût. Sans
aucun doute, ce grand homme l'avait commencée
pour mettre sur la porte de la forteresse de San-
Miniato, comme ornement, lorsqu'il fut chargé d'en
faire les fortifications. Je serais bien aise d'avoir
aussi la gravure d'un autre de ses bas-reliefs, dont il
est fait mention dans sa vie, qui représente le combat
des Centaures, et qui se trouve chez M. le sénateur
Buonarotti; mais je ne me rappelle pas si je l'ai vu,
lorsque j'ai été présenter mes hommages à ce sei-
gneur.
Mon père étant extrêmement curieux de portraits,
les deux de Lorenzo Lippi lui ont été très-agréables;
il vous sera très-obligé, lorsqu'il s'en publiera quel-
ques-uns à Florence, de quelque personnage que ce
soit, si vous voulez bien lui en procurer une ou
deux épreuves, qu'il vous remboursera de suite.
Voulez-vous me faire la grâce de me dire en quoi
consiste la réimpression du Riposo del Borghini. Je
suis d'autant plus curieux de l'apprendre, que vous
m'avez écrit qu'elle se fait sous vos yeux. Y aura-t-il
quelque changement, quelque addition ? Dans quel
format, et à quel prix? Ces renseignements m'ont
été demandés par un ami.
Les quatre portraits dessinés par le Baldinucci,
que vous me dites avoir, sont, sans doute, une chose
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— 802 ~
toute particulière. Y en a-t^l aucma de peintres?
Je regrette de n'avoir pae encore eu dans les mains
la gravure d'Édelinck, exécutée d'après la peinture
de Léonard (de Vinci, — la Ghne). Comme c'est
une des plus petites de ses œuvres, qu'il Ta fiitte
dans sa jeunesse, avant de venir en France, on ne
Ta pas beaucoup recherchée^ et aujourd'hui que Ton
ignore ce que la planche est devenue, on trouve dif-
ficilement la gravure. J'ai le livre des dessins de
Léonard, que Cooper a publié, considérez -le d^à
comme vous appartenant, car je vous renverrai à )a
première occasion. Il est très-rare ici, il est égale-
ment difRcile à trouver en Angleterre, et je suis
heureux de l'avoir rencontré, paroe qu'il devra vous
plaire. Depuis que les Anglais ont emporté toutesles
gravures de HoUar qu'ils ont pu trouver, elles sont
devenues très-rares : bien que mon père en ait un
beau livre, il lui en manque la moitié, et surtout de
eelles que ce mattre a gravées d'après Léonard, 11 en
« quelques doubles, et il vous les cédera volontiers.
J'ai mis ensemble un assortiment d'estampes gra-
vées par M. le comte de Caylus , d'aptes des des-
sins des premiers maîtres; je vous les adresserai
aussitôt que vous m'aurez indiqué par quelle voie
il faut vous les envoyer. G^est un homme très*aima-
ble, que vous auriez beaucoup de plaisir à connaître,
il n'a d'autre satisfaction que d'obliger. Mais, auiMt
il estime les autres, autant il £ait peu de cas de ses
productions. 11 serait difficile d'obtenir de lai tout
ce qu'il a gravé, )Mirce que c'est à peine, si, aujour-
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~ 303 —
d'hiii, il en a conservé une épreuve. Je n'ai pu par-
venir à rassembler ce que je tous aï envoyé de lui,
quVn m'y prenant à temps. Il n'est pas très-satis-
fuit de la Gène de Notre-Seigneur,' qu'il a gravée
d'après la peinture de Léonard ; c'est pourquoi il ne
peut se résoudre à vous en envoyer une épreuve :
mais il veut la refaire, et alors je penserai à vous en
procurer une. Il y a ici une personne qui me flatte de
me communiquer une suite de dessins du môme
Léonard , dans le goût de ceux que ledit comte a
gravés, .et qu'il vous a envoyés. L'amateur qui m'a
fait cette courtoisie reste en Hollande, et m'assure
que sa collection est au moins de cent vingt dessins,
tous en bon état et originaux. Si cela réussit, comme
je l'espère, M. le comte les gravera, et j'aurai l'hon-
neur de vous en envoyer les estampes, en reconnais-
sance de tant de vos services.
Lorsque j'aurai reçu les gravures de Stefanino
(délia Bella), que vous avez bien voulu m'envoyer,
j€ vous en donnerai avis, et, dès maintenant, je vous
prie d'en recevoir mes remerctments. Mais vous
m'auriez fait un autre plaisir, si vous m'eussiez écrit
ce que vous avez dépensé, afin que je pusse vous
rembourser. De grâce, mandez-le-moi dans votre
première lettre; autrement, vous m'empêcherez
d'en user avec vous avec la même liberté, pour les
autres choses pour lesquelles j'aurai besoin de vous
à l'avenir; car vous pouvez bien croire que cette
fois ne sera pas la dernière, où j'aurai recours à
TOUS. Je me recommande toujours à vous pour les
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— 304 —
autres grarares de Stefanino^ que vous ne m'avez
pas encore trouvées. Je verrais avec plaisir les autres
ouvmges de cet excelleut mattre, pour compléter
celles que mon père conserve dans son cabinet^ dans
lequel il se trouve des estampes d'autant plus pré-
cieuses, que La Belle les fit exprès pour mon aïeul ;
et j'ai entendu dire qu'il habitait notre maison. Ce
qu'il y a de certain , c'est que, à son départ pour
l'Italie, il nous laissa, comme témoignage de son atta-
chement, un de ses dessins les plus parfaits; c'-est
celui de l'entrée de l'ambassadeur de Pologne à
Rome, et nous l'avons toujours conservé dans notre
famille, avec toute Testime qu'il mérite. 11 peut se
faire, si une circonstance se réalise, que nous fas-
sions acquisition d'une nombreuse collection de ses
dessins. Je le désire de cœur; parce que, sans ex-
cepter Callot, il me platt mieux que tous ceux qui ont
gravé en petit. Le Baldinucci a écrit sa vie dans tous
ses détails; mais il s'y est glissé beaucoup d'erreurs.
Gomme je pense à. écrire l'histoire de l'art de la
gravure, et les vies des plus illustres graveurs, j'é-
prouverais un véritable plaisir à composer celle de
Stefanino, avec toutes ses particularités; et j'ai déjà
des matériaux pour y travailler. Pourrais-je trouver
quelques secours à Florence? et pourriez-vous me
donner quelques renseignements qui ne se trou*
vassent pas dans Baldinucci? Avant tout, je vou-
drais savoir l'année où il vint en France, et en quoi
consiste la collection que le grand-duc possède de
ses dessins, afin d'en faire mention dans sa vie, et
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— 305 —
encore autre chose que je vous demande la liberté
de réclamer de votre obligeance. Je voudrais aussi
avoir de vous quelque lumière sur Tiilvention de In
gravure ; si elle est née à Florence par le moyen de
Maso di Finiguérra ; parce que ce qu'en dît Vasari
ne me paraît pas bien prouvé, puisqu'on voit les
gravures des vieux maîtres allemands avec des dates
antérieures à toutes les estampes gravées en Italie,
au moins à celles que j'ai vues. A vrai dire, je n'en
ai pas encore vu dudit Maso, ni de Baccio Baldini.
J'en ai vu deux ou trois du Pollaiuolo, et beau-
coup d'Andréa Mantegna. Il faudrait en voir de ce
Maso pour décider qui en a été l'inventeur. Quant à
présent, j'ai une forte prévention contre lui. Faites-
moi donc le plaisir de me dire si vous avez vu quel-
ques-unes de ses gravures; car il est impossible
qu'il ne s'en trouve pas à Florence, où il a travaillé.
Je ne comprends point le passage de Vasari, dans
lequel il raconte la manière dont se découvrit ce
nouveau secret. Vous m'obligerez beaucoup si vous
nn'aidez à éclaircir cet endroit de son livre. Vous
connaissez sans doute une belle estampe en travers,
gravée par leBuonasone, qui représente la naissance
de saint Jean-Baptiste. On lit au-dessous : Jacobus
Florentinus invertit. On ne sait quel est ce peintre
de premier ordre; et je suppose que ce pourrait bien
être le Pontormo. Je ne sais si je m'abuse, et si cette
estampe est exécutée d'après un tableau connu du
public. — Autre doute : Martin Rota a gravé une
estampe en travers, qui représente le massacre des
20
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— 306 —
mnocents ; elle u'est ni rare^ ni bien exécutée ; toute-
fois, on Yoit qu'elle vient de l'école florentine : se-
rait-elle du Bronzino? Le même Rota a gravé un
Apollon, qui écorche Marsias, et une femme ailée
qui tient le portrait du duc Alexandre de Médicis et
de Cosme P^. Sauriez-vous de quel auteur il Ta
prise? Je croirais volontiers que c'est d'après un
peintre florentin. Je voudrais savoir si, à Florence,
ces deux gravures sont attribuées à Martin Rota;
car j'en doute. Il y a une Descente de croix, im-
primée en hauteur, gravée par Énéa Vico; au bas,
on voit un prophète avec un livre où se lit la généa-
logie de JésuS'Christ. Voulez- vous me faire la grâce
de me dire le nom du peintre florentin, qui en est
l'auteur, si vous le savez? A Florence, fait-on la
distinction entre les estampes gravées par Marc et
par Silvestre de Ravenne? Pour moi, je doute que
ce Silvestre de Ravenne, graveur, y soit jamais allé.
Parmi les tableaux du grand-duc, il y a un portrait fait
parle Titien, d'un homme en pied, vêtu d'un habit
court, et qui se trouve dans le recueil que ce prince
a fait graver. On me dit que c'est un personnage de
la famille Minorbatti. Je désirerais en savoir le nom.
— Je vous ai demandé les batailles et les composi-
tions concernant la maison Médicis, gravées par Cal-
lot; je vous le rappelle aujourd'hui. Il y a de ces
gravures de Callot qui se vendent chez Cartini et
Franchini. Je voudrais savoir si elles sont tirées des
tableaux de Matteo Rosselli et de Bernardino Puc-
cetti. Je désirerais que vous me fissiez connaître l'ar*
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. ~ 307 —
tÎBte qui poursuit la gravure des ouvn^es:decesii»^
tares, et que voiis voulussieii bien noter, lorsque voufr
enverrez les estampes, eii se trouvent fes tableaux .
Mon père a fait graver pour la ville de Paris un ou^
vrage semblable à celui de M. FerdioandoRuggieri :
il a fait relever exactement le plan, la hauteur et le
profil de tous les beaux édifices de cette capitale,
qui forment trois gros volumes grand in-folio. Pen-
seriez- vous que M. Ruggieri consentirait à échanger
son ouvrage contre le nôtre? Ce serait le moyen de
faire que son ouvrage fût connu dans ce pays. Je suis
bien aise que vous ayez retiré les dessins d'architec-
ture tirés des œuvres du Buonarotti, qui vous on!
donné tant de tablature. Si vous vous décidez à les
faire imprimer, ce sera une belle œuvre. — Je n'ai
pas encore entendu parler de la découverte des des-
sins de Léonard de Vinci, que Tona faite chez l'em'
pereur, selon ce que dit le baron deStoscb. J'en ai
ëerit à Vienne à M. Bertoli, et je vous communi-*
querai.lft réponse. J'ai appris avec plaisir que l'on
avait imprimé à Naples la vie de Benvenuto Cellîni,
et j'ai écrit à M. Uleughels pour qu'il m'en procurp
un exemplaire, car j'ai une passion violente pour
e^tte espèce de livres, bieii que j'en possède une
bien écrite. Je vous l'ai dit, j'en ai uiie nombreuse
eolleetion ; mais vous m'épouvantez, en m^écrivant
que la vôtre mont^ à sept cents volumes. Est-ce véri-
tablement possible? Mais je suis aulant persuadé de
votre sincérité que de la beauté des objets que vous
possédez» — Il faut rendre justice à Crozat. Il atou-
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jéursy autant que je Tai appria, apprécie votre cabi-
net ; mais il ne se laisse pas aller à s'en rapporter à
de faux bruits. Au contraire, Bury a toujours parlé
de vos collections avec grande estime, comme on le
doit. En me faisant la note de tous les tableaux et des
peintures d'Andréa del Sarto, qui sont à Florence,
vous me faites venir, comme on dit, l'eau à la bouche.
Mais il faut se contenter de l'imagination, parce qu'il
n'y a pas apparence de les voir gravés de sitôt. J'ai
appris que vous aviez envoyé à Hambourg quelques
dessins des plus beaux tableaux de Florence pour
les faire graver : mais je ne crois pas qu'ils le soient.
Informez-moi, je vous prie, s'il en a été gravé quel-
ques-uns. Tout le monde pense comme vous de
l'ouvrage que M. Crozat a publié. Avec toute sa
bonne volonté, il lui est arrivé, comme à beaucoup
d'autres, de ne pas avoir satisfait le public, comme
il se l'était imaginé. J'aurais là-dessus beaucoup de
choses à vous dire. — Le petit paysage que vous me
signalez pourrait bien être plutôt d'André del Sarto
que de Raphaël. Ce sont là de ces dessins sur les-
quels il est fort difficile de porter un jugement, à
moins d'être sur les lieux, et l'on ne doit en parler
que par conjecture. Derrière ce dessin, il y en avait
un autre de là même main que je me suis amusé à
graver. Si vous êtes curieux de le voir, je vous en
enverrai une épreuve, et cela seulement comme un
délassement, autrement, je ne voudrais pas vous
l'offrir.
Le célèbre Benoit Audran est celui qui a ^ravé les
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deux estampes du David qui tue Goliath, d'après le
taUeau peint des deux côtés, qui fut donné au Roi
par M^ del Gtudice. Mais ce tableau n'a jamais été
de Michel-Ânge; tout au plus at-il été tiré d'un de
ses dessins, et encore j'en doute. U ne sera pas dif-
ficile de vous procurer une épreuve de ces deux
estampes qui se vendent dans le commerce, et coû-
tent, à ce que je crois, quatre pauls chacune. li sera
difficile de réunir vingt-quatre portraits, en grand,
gravés par Nanteuil et Masson ; mais nous avons
encore d'autres graveurs habiles qui en ont fait, et
je mettrai tous mes soins à vous en procurer le plus
que je pourrai. Je désirerais pouvoir servir M. Giu-
seppe Bencini, votre ami ; mais il faudrait être initié
au goât de la musique et avoir accès pi*ès de ceux
qui la cultivent ; par malheur, ces deux conditions
me manquent. La musique ne m'a jamais fait éprou*
ver qu'un très-médiocre plaisir. Je n'ai pas laissé
d'en parler au comte de Caylus ; mais il est parti
pour l'Angleterre, outre que cette saison n'est pas la
saison favorable. J'ai fait vos compliments à M. Na-
toire^ qui est un très-habile graveur, et à M. Chubert,
qui est enfin arrivé à Paris en bonne santé, et ils
m'ont chargé de vous remercier.
En ce moment, il vient de passer entre les mains
de mon père une gravure sur bois qui représente
deux femmes nues, qui prennent de l'eau dans un
vase pour se baigner. Je n'ai jamais vu chose plus
belle, et je suis perlé à croire qu'elle a été dessinée
par Michel -Ange lui-même. C'est une estampe
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— 31Q —
unique, qui m'a tellement étonné, que je n'ai pu
m'empéeher de vous en parler. — Le pavé de Sienne
(de la cathédrale), gravé en clair-obscur par Andréa
Andreani, serait-il difficile à trouver à. Florence?
Mais je le voudrais Uen conservé.
Je vous envoie la note des livres demandés par
votre lettre, que Ton pourra trouver à Paris, avec
les prix auxquels ils pourix)nt monter. Il n'y a pas
lieu de chercher 'm les autres. Il m'en manque aussi
quelques-uns, et je vous en adresse la note, afin que
vous voye:& si vous pouvez me les trouver.
Mais c'est trop abuser de votre complaisance, et
nan*seulement je vous aurai ennuyé avec tous ces
détails si étendus, je crains en outre de ne pas m'étre
fait suffisamment comprendre, vu le peu d'ordre
qu'il y a dans cette lettre. Je vous en demande mille
pardons, et soyez persuadé que personne n'a plus
de considération que moi, qui suis, etc..
Note des livres que vous désirez, et qui pourront
se trouver à Paris, avec leurs prix à peu près :
Parallèle de Varehitecture antique et de la moderm^
par Chambray, etc. Paris, 1702. Mais la bonne édi*
tîon est celle de 1650, et elle est fort estimée, parce
que les planches furent retouchées après cette cdi*
tion. La bonne peut valoir 4 écus.
L'art de nager. 1696 ; in-1 2. — 5 pauls.
Des Proportions du corps humain mesurées sur ki
staUm (ii}ti^ueSjf par Audran, In«folio* ~t 8 pauls.
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— 311 —
Sentiments sur la distinction des manières de la
peinture^ etc. y par Bosse. — 6 pauls.
Traité de Vart de graver^ par le même. Édition
augmentée depnis celle de 1645. — 7 pauls.
La Description de V Académie de peinture de Paris^
parGuérin, etc.; les Noms des académiciens de cette
Académie j par Colombat. — 5 pauls.
Traité de la peinture^ de Du Puy, à Toulouse. —
On ne le trouve pas ici, mais je le ferai venir de
Toulouse. Il peut valoir 1 5 à 20 pauls. .
Le Livre de V Académie des sciences et des aris^ de
BuUart. 2 vol. in-folio. — Mais il n'est pas facile à
trouver ; si on le trouve, le prix en sera de 4 écus.
Ce que Corneille de Bie a écrit sur les vies des
peintres flamands, ses comp«itriotes , est un seul vo-
lume in-4^, dans lequel il y a environ cent portraits
d'artistes bien gravés. Cet ouvrage diffère entière-
ment de celui de Van Mander, qui est le premier
qui ait écrit en flamand les vies des peintres, et qui
se compose également d'un volume in-4** de la même
grosseur. Je suis entré dans ces détails, parce que le
P. Orlandi, dans son Alphabet pittoresque^ a em-
brouillé tout cela. Le premier de ces ouvrages vaut
3 écus 1/2, le second 2 1/2.
J'ignore quel est le livre que ce Père appelle r Aca-
démie chevaleresque^ qu'il dit être écrit en allemand;
je ne Fai jamais vu citer par d'autres.
Les deux livres du Zuccberi sont plus difficiles à
trouver que bons à lire, et je ne les ai rencontrés
Il acheter nulle part.
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— 312 —
La première partie de la Lumière de peindre ^ de
Crispiu du Pas^ est un assez mauvais livre pour
apprendre Fart du dessin, et il ne mérite pas d'être
placé parmi les ouvrages sur la peinture. Dans le
catalogue du P. Orlandi, il y en a d'omis un certain
nombre y bien qu'ils aient été imprimés en Italie,
qui sont néanmoins bons à avoir; de même, il a été
omis plusieurs de nos auteurs, desquels je citerai
quelques-uns.
Discours prononcés dans les conférences de V Académie
de peinture, par Antoine Coypel, premier peintre du
îloy. Paris, 1721; in-4\— Prix: 16pauls.
VAri du feu ou de peindre en émail, par Ferrand,
de l'Académie royale de peinture. Paris, 1721.-7-
Prix : 4 pauIs.
Éloge funhbre de M. Coyzevox, sculpteur du Roy,
prononcé dans l'Académie par M. de Fermelhuys.
Paris, 1721;in-8\ — 2pauls.
La Vie de M. Mignard, premier peintre du Roy,
par M. Monville. Paris, 1730; in-12. — 6 pauls.
U Histoire des arts qui ont rapport au dessin, P. Me-
nier. Paris, 1731 ; in-12. — 6 pauls.
Le Peintre parlant et le Songe énigma tique sur la
peinture, par Hilaire Pader. Toulouse, 1653; in-4'.
— 8 pauls.
La Description des tabkauoo du Palais-Royal, et les
Vies des peintres qui les ont faits, par Saint-Pelais.
Paris, 1727; in-12. — 6 pauls!
Éloge de M. Le Clerc, chevalier romain, par M. de
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— 313 —
VellemoBt^ etc., avec le catalogue de ses ouvrages.
Paris, 1 71 5. — 4 pauls.
Le Cours du peintre, de M. de Piles, etc. Paris,
1708. — 5 pauls.
Dialogue sur le coloris^ par le même. Paris, 1699.
— 3 pauls.
Dissertations^ sur les ouvrages des plus fameux pein-
tres, par le même. Paris, 1681 . — 3 pauls.
Pour moi, qui possède une belle suite de livres
sur la peinture, desquels j'ai une sorte de besoin
pour faire l'histoire de l'art de graver, je d&irerais
l'ouvrage suivant : Abrégé de la vie du Titien, avec
V arbre de sa descendance. Venise, 1622; in-4**, très-
fin. Je vous serais très-obligé si vous pouviez me le
procurer à un prix raisonnable.
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VI.
Nicolas Gaburri à M. Pierre Mariette.
Florence, 4 octobre 1732.
Vous allez me dire, monsieur, avec toute justice,
que j'ai abusé de votre patience, et en même temps
de votre courtoisie, pour avoir tardé jusqu'à ce jour
à répondre à votre très-înt^essante lettre que vous
avez bien voulu m'adresser dès le 24 mai dernier.
Le délai, à vrai dire, est bien grand ; je le reconnaii;
et je vous en demande mille et mille fois une géné-
reuse absolution. J'espère d'autant mieux l'obtenir, -
que ce retard même a été causé par. le désir très-
ardent de vous fournir une réponse catégorique, à
plusieurs questions que vous m'avez fait l'honneur
de me faire, louchant Maso Finiguerra, notre Flo-
rentin, inventeur de la gravure sur cuivre, ainsi
que l'attestent Vasari et Philippe Baldinucci, et
comme le confirme encore le sénateur Buonàrotti,
dans la préface de ses Observations sur les médaillons
du Musée du cardinal Carpegna, Sachez donc que,
sans hyperbole, j'ai mis tout sens dessus dessous,
comme on dit, et ciel et terre, pour voir si je pour-
rais avoir le bonheur de trouver au moins une seule
gravure qui eût ou la marque. Du le nom de quel*
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que aotôur. Mâis^ après avoir cherché en Yâin dans
les Musées Gaddi, Nîccolini, Giraldi et Covonî, sans
parler des collections particulières moins nom-
breuses que j'ai voulu également voir à cette fin,
}e me suis finalement reconnu pour vaincu ; et tout
ce que j'ai pu faire, a été de faire dessiner une des
deux Paix qui sont dans notre très-ancienne église
de Saint-Jean-Baptiste, où sont les fonts baptismaux.
Vasari fait mention de ces Paix, et Philippe Baldî-
nuccî en parle dans l'avant-propos de son Traité de
Vart de graver sur cuivre. Elles ne sont cependant
pas toutes les deux l'œuvre de Maso di Finîguerra,
puisque l'une est l'ouvrage de Matteo di Gio. Deî, or-
fèvre également, et l'autre seulement est du susdit
Finîguerra. Derrière le -dessin, vous trouverez écrit
le nom de l'auteur, et , en outre , je vous envoie ,
avec le dessin, toutes les notices sur ces Paix, les-
quelles notices sont dans les Archives de l'Œuvre
de Saint-Jean. Elles m'ont été courtoisement commu-
niquées par le très-érudit docteur M. Antoine-Fran-
çois Gorî, prêtre si respectable, qui a publié tant de
savants ouvrages. Vous pourrez au moins trouver
dons ces notices l'époque certaine à laquelle ces
Paix ont été faites, et en acquérir la preuve que,
d'après la manière d'exécuter les nielles , qui remonte
à environ 1450, bien qu'il soit permis de croire
que cet art soit antérieur, la gravure a dû avoir éga-
lement son origine dans le même temps, conformé-
ment à l'opinion des auteurs cî-dessus nommés. Il
est bien certain que je ne puis attribuer à Maso dî
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Finiguerra les gravures qui sont dans le Dante,
imprimé par Nicolas délia Magna: d'abord, parce
que Vasari veut qu'elles aient été faites par Sandro
Botticelli ; ensuite, parce que si ces gravures étaient
l'œuvre de Maso, de sa première manière, tirées par
hasard avec rouleau, sur un papier humide, elles
devraient être plus grossières et plus lourdes. Pour
demeurer persuadé que les gravures qui se trouvent
dans ce Dante sont de Sandro Bottieelli , il suffit
de confronter ces petites figures avec celles peintes
dans le tableau de l'autel de la chapelle de la noble
famille Matteo Palmieri, descendant du célèbre Mat*
teo Palmieri, dont on voit le portrait et celui de sa
femme, tous deux à genoux. Ce tableau est dans
réglise de Saint -Pierre -Majeur de cette ville. En
l'examinant, on remarque de suite la même manière
dans toutes ses parties que celle qui se voit dans ces
gravures. Il est vrai que feu l'abbé Ânt. -Maria Sal-
vini assurait, comme un fait certain, que ce Dante
était bien orné de figures de Maso Finiguerra; et
cela m'est confirmé tant par M. Gaetano Bernestadt,
que par M. le docteur Biscioni, qui m'affirment
l'avoir entendu dire plusieurs fois à l'abbé Salvini. Je
puis ajouter que je possède quelques gravures faites
pour chaque chaut de la Divine Comédie, et qui dif-
fèrent entièrement de celles que l'on attribue à
Sandro Botticelli et qui sont de lui ; mais il n'y a
ni nom, ni marque, ni millésime, et comme elles ,
sont encore plus mauvaises et plus grossières, il
pourrait se faire que ce fussent celles-là qui sont in*
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diquées dans le Dante désigne par l'abbé Salvini. Je
vous prie de m'excuser, si, après tout ce retard, et
après avoir fait tant d'activés recherches, je vous
dis si peu de chose de ce bienheureux Maso. Ac-
cusez mon ignorance et mon insuffisance de vous
avoir si mal servi, mais non pas mon désir et ma
volonté; car Tun et l'autre sont toujours très-
disposés à vous offrir leurs services sans aucune
réserve.
Je passe maintenant à vous dire mon sentiment
sur la difficulté que vous élevez relativement à la
gravure de Livio Meus. Il ne faut pas s'étonner que
cet artiste ait gravé l'Assaut de Piombino. Nous
voyons dans sa vie que, dans sa jeunesse, à l'époque
où il se trouvait à Pistoîa, dans la maison des Forte-
guerri, entendant raconter l'attaque exécutée de nuit
par les troupes de l'Église contre cette ville, et la
vaillante défense des soldats du grand-duc, il des-
sina cette attaque avec tant d'esprit, et des épisodes
si bien inventés et si curieux, que ce souverain en
demeura émerveillé. Pour lui en témoigner sa satis-
faction, il le prit sous sa protection, et le iSt étu-
dier d'abord sous la direction de Stefano délia Bella,
et ensuite sous Pierre de Cortone. Tels sont les
renseignements que me communique Bonaventure
Gandi, peintre florentin vivant, élève de ce même
Livio > duquel il dit l'avoir entendu raconter plu-
sieurs fois. Telle est la raison pour laquelle, s'élant
déjà pénétré de la manière de Stefano, l'Attaque de
Piombino semble exécutée par délia Bella lui-même.
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Ajouta à cda que les campemeats de» armées et
les batailles n'étaient point choses nouteUes pour
lui ; car il combattit dans les troupes de Milan, pour
le roi d'Espagne t contre larmée du Piémont. Ë&
outre, on reconnaît clairement que la planche de
l'Attaque de Piombino a été gravée par Uvio Meus,
d'après ce que dit Philippe Baldunicci dans la vie de
Stefano délia Bella , dans son livre intitulé : Com-
mencement et progrès de l'art de graver sur cuivre
(page 71), où, voulant démontrer que la maison de
Stefano était le centre de réunion d'un grand nombre
d'habiles gens, il s'exprime ainsi : « On y recevait
encore Livio Meus, à peine revenu de Rome, où,
grâces aux leçons du Cortone, il avait fait de gi^ands
progrès dans la peinture, sans toutefois détourner
le cours de son beau génie pour composer et dessiner
en petit. Aussi, à l'occasion de l'attaque de la for-
teresse de Porto «Longone, occupée alors par les
Français , et vaillamment assiégée et prise par les
Espagnols, le 15 août 1650, Stefano et Livio gravè-
rent à l'eau-forte deux très-beaux cuivres : le pre-
mier, par Stefano, représentant l'attaque de Porto*
I^ongone; le second, par Livio, celle du fort et de
la ville de Piombino. » Sur cette planche, que je
Qonserve en parfait état, je n'ai jamais pu découvrir
la marque ordinaire de délia Bella, soit immédiate-
ment après les premières paroles de la dédicace, soit
à un autre endroit; et cependant, tout le monde sait
que Stefano ne manquait jamais de le mettre sur
toutes ses planches; mais il n'est pas étonnant qu'on
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ne puisse pas la trouver sur cette gravure^ d'après «s
qu'en rapporte Philippe Baldinuccî.
Parmi les estampes qui ornent notre Brérîaire,
imprimé à riraprimerie graiwi- ducale, il y en a
deux d'après Livio Meus^ sur les dessins de Fran-
cesco Salvettiy élève du Gabbiani, tirées de deux des
quatre tableaux peints par Livio. Je veux vous ra-
conter toute l'histoire de ces tableaux. Sachez donc
que Livio fit quatre tableaux de la même grandeur,
d'environ une brasse un tiers de haut, sur trois
quarts de large, pour un certain Camille Mainardi^
tailleur, son ami intime^ et fort riche. Mais le «érë*
nissime prince Ferdinand de Toscane, aymit en-
tendu parler de ces quatre tableaux, voulut les voir;
les ayant trouvés très-beaux et de son goût, il les
acheta moyennant environ cent doubles, au grand
déplaisir du tailleur, qui ne s'en serait jamais con-
solé, si Livio ne lui eût donné l'assurance de refaire
exactement quatre autres tableaux à sa convenance;
promesse qu'il n'exécuta jamais. Ces tableaux repré^
sentaient, le premier, la très-sainte conception de
la Vierge Marie; le second, la nativité de la Sainte
Vierge; le troisième, la très-sainte Annonciation ; et
le quatrième, la naissance de Notre-Seigneur dans
l'étable. Ce sont les deux derniers qui ont été gravés.
Ces quatre tableaux se trouvent maintenant dans les
célèbres appartements du grand-duc de Toscane. Il
est à remarquer que les deux premiers tableaux
n'ont jamais été ni dessinés ni gravés.
Vous trouverez à part pour vous, dans le volume
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dH Musée florentin, qui vous est destine^ les sujets
des compositions gravées par Callot, et dont vous
me parlez dans votre lettre du 24 mai; concernant
la maison Médicis, que Ton voit peintes dans les
corridors qui, du palais Pitti, conduisent à la galerie
royale. Vous me dîtes qu'elles doivent être au nombre
de seize pièces : mais je puis vous assurer qu'il n'y
a pas plus de huit jours, on en sortit la collection
entière pour le roi d'Angleterre, qui l'avait demandée
au grand -duc, et il n'y en a que quinze planches. Il
est vrai que je vous en ai envoyé un exemplaire il
y a peu de temps. M. Louis Ciriès en a emporté un
grand nombre pour les vendre. Je les ai vus avant
qu'il ne les achetât, mais ces épreuves étaient toutes
tellement fatiguées, que je doute qu'il ait pu en re-
tirer un grand bénéfice. Il m'en reste un seul exem-
plaire en bon état, et je vous prie de vouloir bien
l'accepter tel qu'il est, comme une faible compen-
sation à tant de services que vous m'avez rendus. J'y
joins d'autres mélanges sans aucune valeur, que j'ai
même honte, à franchement parler, d'exposer à vos
regards si exercés : prenez-les, au moins, en consi-
dération des portraits curieux de tant d'hommes
illustres, et comme un témoignage de mon sincère
dévouement.
La planche gravée par Marco Rota, que vous me
demandez, me paraît extrêmement précieuse, car je
la considère comme très-rare, ne l'ayant encore ja-
mais vue. Je ne sais pas, en vérité, et je ne suis pas
assez instruit pour savoir juger d'après quel auteur
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Martin Rota l'a exécutée. Mais^ en y réfléchissant^je
serais disposé à croire qu'il aurait pu la graver certai-
nement^ d'après un dessin de Frédéric Zuccheri. Le
Baldinucci, dans son avant-propos de Y Art de graver
sur cuivre^ dit que Martin Rota a gravé des ouvrages
de Raphaël et de Frédéric. Dans le fait, je ne crois
pas, et c'est également l'opinion d'un artiste auquel
j'en ai parlé, que dans la gravure du Massacre des
Innocents, dont vous m'avez fait cadeau, il y ait, quoi
que ce soit, du style de Raphaël : mais on y retrouve
très-caractérisé celui de Frédéric Zuccheri. Cela pa-
raît d'autant plus évident, que, comme nous avons
ici la coupole du dôme (la cathédrale) peinte par cet
artiste, on peut remarquer dans la gravure, réelle-
ment le même caractère. D'un autre côté, je m'em-
presse de reconnaître que je suis incapable d'avoir
une opinion à moi en pareille matière, et je m'en
remets volontiers à votre jugement. J'ai de Martin
Rota, le Jugement dernier^ de Michel-Ange, celui dont
répreuve est sur grand papier : mais je préfère celle
qui est sur petit format. Si je la pouvais trouver bien
imprimée et en bon état de conservation, je l'achète-
rais. Parmi le peu de dessins que je possède, j'en ai
un original, qui est une première pensée de Michel-
Ange, au crayon noir, lequel, à mon trop faible
jugement, me porte à croire qu'il doit être quelque
chose de rare. Mais j'en possède un autre beaucoup
plus rare, du Jugement dernier, beaucoup plus fini,
que je songe à faire graver, puisque je vois que c'est
aujourd'hui la mode de faire graver les dessins.
21
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J^ wm» d« ne T«u8 «¥oir pa» «uçwe r^[Wfi4tf#
au m}$l d^ h gravure en ebir-obicur, d« V«jiw «4
4e GupJMjoo^ d'après l« Parmesan^ ^( 4'un# «iitrt
plu$ peUte, représeotout ua paysage» laqiieUf eat
considérée parmi leseistampeaderécole romaine» de
H, Cro:^t, coœm^ étant de Raphaël. L'une et l'antre
m'ont fait le plu;^ grand plabir^ lea ayant trouvées, la
première, bien exécutée; la seconde, justement celle
dont je vous ai parlé, tirée certainement d'Andréa
del 3arto, mais non paa de Raphaël. Je fonde mon
opinion sur la comparaison que j en ai faite pluiiieura
fois avec un livre que je possède, contenant soixante
paysage^ et vues à la {dume ; indubitablement de la
main d'Andréa. Je dis indubitablement, parce que
parrpi cçs études, il y en a particulièrement quel-
ques-unes peintes à fresque par lui , dans ses
compositions, et spécialement dans le petit cloUre
de TAnnonciade^ qui a été gravé par le Zucoarelli.
Qui sait, si je ne me déciderai pas un jour à faira
graver tout ce livre? J'en suis extrêmement tenté,
particulièrement parce qu'il s'y trouve, entre autres,
uo dessin à la plume, de la vue du Colisée, ass^ ter<>
miné, avec un grand nombre de petites Kguves fort
belle?. Il faudrait que ces dessins eussent la c^aui^e
d'être gravés de la très-savante main de M. le comte
du Çaylus.
Je vous fais mes plus vifs et mes plus imicères
remercimentft pour l'extrôme obligeance que viMis
avez eue de me donner la planche du Saint*PrQsper
et celle du Pont -Neuf de Paris, de Stefano délia
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-^333 —
BMû. l'ai de ehaéuM d'elké ieuk \kë$^MÏ9A
épreuYM. Ibis^ afin que veut sâohies eémlibil mi
grande la eonfianee qae j'ai dam rétra eOurloiMe^
j'ai fait ua catalogue abrégé de toulea lea eslampeii
qui mémauqueut; Yousle trouverez ei-indm. Si il
vous convient de m'en réunir quelques^^unea^ je voua
en saurai on gré infinii pourvu que ce soit atee lâon
argent; ainou^ j'attendrai, et je ne vous en aurai
pas moina d'obligatioli.
Parmi laa nombreuse» lettres de feu M« l'abbë
Ant.- Maria Salvinii il Ine semUe qu'il n'y en a que
trois qni discourent savamment sur la peinture et
sur là sculpture. Mais ee volume di» leHrea ôtÉ
peintres, sculpteurs et arofaiteotea ne sera pas publié
le premier, parée qu'on doit d'dwrd imprimer lefi^
lettres des auteurs estimés dans d'autres sciences,
et cet ouvrage est déjà sous presse. En attendant,
M. Rosao Martini, surintendant de notre imprimerie
royale (grand-dueale), va s'emjM^sser de foire pa->
raitre en même temps le plus qu'il pourra. Outre
cea lettres de M. Yalbé Salvini, je toi ai foit avoir
bon nombre de lettres de Salvator Rose, qui sont
asaeas curieuses ; et j'ai maintenant sons les yeUlË
quelques feuilles originales de Vasari, maïs eiles sont
pett intéressantes. J'atten^ actuellement , de Bo^
logiie, plusieurs lettres de peintres lombards^, et si
vous possédiez quelque chose d'artistes soit italien»,
soit français, ou é'une autre école, et que véiis n'eus-
siez aucune répugnance à le communiquer, que ee
soit des lettres mi de» écrits H mémoires sur la pein«
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tyre et le dessin^ je les donnerais au susdit M. Rosso
Martini, très-galant homme et mon ami, pour les
publier dans le volume des lettres des peintres.
Dans la préface, on ne manquerait pas de vous
nommer et de vous remercier de cette précieuse
communication.
J'ai fait, et je fais encore toute diligence pour
trouver le recueil des compositions en l'honneur de
r Enlèvement des SabineSy de Jean de Bologne, inti-
tulé : Portrait des Sabines. Ce n'est certainement
pas un livre très-i-are; mais, jusqu'à présent, je
n'ai pu le trouver. La gravure que vous me décrivez
du bas-relief dans le piédestal de ce groupe, exécutée
au clair-obscur (à la manière noire) par Andréa An-
dreani, m'est non-seulement connue, mais j'en pos-
sède une épreuve. 11 est bien vrai que je n'ai jamais
pu retrouver les deux autres, encore que j'en aie
fait les plus actives recherches ; je vous dirai plus,
je ne les ai pas trouvées parmi tant de collections
qui me sont passées par les mains depuis ces der-
niers mois, lorsque j'allais à la recherche de quel-
que planche gravée par Maso Finiguerra. Vous me
dites qu'il doit y en avoir trois ; mais ne pourrait-il
pas être que les deux autres plus petites, gravées
sur bois, fussent celles qui sont dans le livre sus-in-
diqué? S'il en était ainsi, je les aurais vues, et elles
se trouvent dans tous les exemplaires.
Puisque vous désirez , monsieur , avoir quelque
petite estampe gravée récemment par le Stefanini, à
l'eau-forte, d'après une peinture à l'huile de Barto-
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lomeo di San Marco, nommé Baocio della Porta, qui
se trouve dans notre couvent de Saint-Marc des
Pères Dominicains réformés, et sert de tableau à la
chapelle de l'autel du Noviciat, je vous obéis, bien
qu'en rougissant , et je vous en envoie deux épreu-
ves. Le Stefaniui est un de nos jeunes gens de Flo-
rence, qui dessine passablement bien ; mais comme
cet ouvrage est la première planche qu'il ait gravée,
il n'a pas encore la pratique qu'il faut avoir de Teau-
forte, et il s'est renfermé dans une proportion si
petite, qu'il s'est trompé, et n'a fait qu'une espèce
de barbouillage. Ce n'est certainement pas une chose
digne de vous, de votre bon goût et de votre pro-
fonde intelligence, pas plus que toutes les gravures
que j'ose vous adresser présentement, avec les trois
exemplaires du Musée florentin , et les autres livres
que vous avez demandés. Toutefois, pour atténuer
cette hardiesse téméraire, je prends la liberté de vous
envoyer un dessin original dudît Fra Bartolomeo. Et
comme M. le chevalier Uleughels, pendant un voyage
qu'il fit à Florence, a montré qu'il faisait tant de cas
de ce dessin, qu'il voulut le copier de sa main, j'ai
pensé, par ce motif, qu'il ne serait pas totalement
indigne de vous être ofiPert, et que vous voudriez
bien l'accepter gracieusement. Recevez-le donc, bien
que ce soit peu de chose, comme un témoignage du
désir très-ardent que j'ai de répondre, autant qu'il
dépend de moi, à toutes les preuves de courtoisie
que vous avez bien voulu me donner, sans aucun
retour de ma part. Spécialement, je désire recon-
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— 326 —
ïidttre le cadeau magnifique, et vraiment royal, que
vous m'avez fait d'un très-grand nombre d'estampes
précieuses, et qui m'a fait apprécier tout a la fok
votre belle âme et ma pauvreté. Vous trouverez aussi
quelques épreuves de deux paysages, gravés à l'eau-
forte par Michel Pacini , d'après les originaux à la
plume de Antonio-Domenico Gabbiani, qui a été
l'un des meilleurs maîtres de notre école. L'un des
^eux représente la vue du lac de Bolsène; et comme
je possède l'original, j'ai pris la liberté de vous offrir
la dédicace de cette planche, en témoignage du dé-
vDuiement que je porte à votre personne et de l'es-
time que je fais de vos talents. Veuillez donc ae-
eg^r, quel qu'il soit, ce faible cadeau, et si vous ne
considérez pas cette o£Pre comme trop indiscrète,
donnez*^n deux épreuves, en mon nom, à l'illustre
eomte de Caylus. J'ai une grande vénération poqr
ee seigneur, et je ne cesse d'en faire Féloge à toutes
les personnes de cette ville qui, tous les dimanekes
matin, viennent se réunir chez moi avec les artistes,
pour y causer de diflérents sujets relatife à Tart de
la peinture. Le mal est, monsieur, que,' de mon chrf
et comme lieutenant du grand-duc, je ne puis exé-
cuter, sans son autorisation, beaucoup de eboees
que Ton pourrait faire; et, qui pis est, je ne peux
mÔB^e pas les proposer, parce que lei& dreonstanees
présentes ne te eemportent pas.
ie n'ai pas enoore pu faire dessiner toute la suite
de» compositions d'Andréa del Sarto, pour )m ^«9-
1^ an Hvi^diiZuecai^li, pwree^^ que le ëeseimtwr
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— â27 —
qui Veut les graver a eu beaucoup d'occupàtiôââ.
Maiift je n'oublierai pas de le stimuler ^ espéfaîit
qu'aussitAt après la fin de l'hiver , cette addition
pourra être faite. Je verrai aussi à coopérer, autant
que je pourrai, k la publication des autres œuvres
d*Andrea del Sarto, et je ne désespère pas de pou-
voir compléter mon projet, en faisant nettoyer la
peinture du Pontormo, représentant les deux Vertus,
tant vantées par Vasari, qui sont au-dessus de lare
du milieu de la loge de la Sainte-Annonciade, con-
struite par la famille Pucci. J'en ai causé avec lés
Pères (religieux de l'Annonciade), qui veulent bien
permettre de dessiner cette composition, mais ûè
veulent pas qu'on la nettoie : et c'est comme s'ils
refusaient de la laisser copier, puisqu'il n'est pas
possible d'y rien voir, à cause dé l'épaisse cdtiche
de poussière qui la recouvre , cette peinture étâiit
exposée à la plnié, au vent et à la poussière de cette
grande place. Cependant, on reconnaît bien qtr'éllé
n'a nullement souffert, et je me propose, pouif pai'-
venîr à mes fins, d'en parler à M. le marquis Emilio
Puccî, qui est le véritable propriétaire de cette logé,
et j'espère ainsi obtenir la permission que je désiré.
Pour répondre de point en point à votre très-
intéressante lettre, je vous dirai que la fameuse
statue du Bacchus, de Michel-Ange Bmmarrottî, qiti
est placée dans le corridor de la galerie royale dû
grand^duc, ne me parait pas étr<$ celle à laquefHe
ce iftâftre sublime coupa uA bras, et qui, âpres «volf
Hé enterrée pendant quelque temps, fnft retWtiVéft
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— 328 —
comme un ouvrage antique des Grecs, et vendue
comme telle au cardinal de Saint-Georges. Cepen-
danty Topinion générale est contraire à la mienne :
il n'y a pas un étranger visitant la galerie, qui ne
croie y voir cette statue, enfouie par Michel-Ânge,
par ce seul motif que le Bacchus a la main qui tient
la tazze, restaurée dans le pouce. M. Blanchi, parta-
geant l'opinion commune, dit qu'il est de tradition
ancienne dans la galerie , que cette main a été rac-
commodée par Michel-Ange lui-même, avec un bou-
lon de bronze à vis; ce qui n'est nullement certain.
Du reste, il n'y a pas d'autre raccommodage dans
cette statue. Pour moi, je suis d'un sentiment con-
traire, et je m'appuie sur l'opinion de Vasarî. Cet
auteur (3® partie, p. 721 ) dit clairement que la statue,
à laquelle Michel-Ange coupa un bras, fut un Cupi-
don dormant, grand comme nature, laquelle, enter-
rée pendant quelque temps et retrouvée ensuite
comme par hasard^ fut considérée comme un ou-^
vrage antique des Grecs, et vendue comme tel au
cardinal de Saint-Georges, moyennant deux cents
écus. Ayant découvert à la fin que cette statue était
de Michel-Ange, le cardinal s'en plaignit, rendit le
Cupidon, et se fit restituer l'argent. Cette statue vint
ensuite entre les mains du duc de Valentinois (César
Borgia)^ qui la donna au duc de Mantoue, qui la fît
transporter dans cette ville. Il n'est pas hors de pro-
pos de faire remarquer que ce Cupidon aura péri
dans le sac de Mantoue ; et qui sait où il peut se
trouver aujourd'hui? En outre^ Vasari, à la même
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page 721 , parle séparément du Bacchus dont il s'agit^
celui qui se trouve maintenant dans la galerie de
Florence, et il en décrit jusqu'à la mesure en hau-
teur, qui est de dix palmes, et se trouve cx>nforme
à celle de la statue elle-même. Je crois donc que
s'obstiner à croire une équivoque si manifeste est
chose blâmable. C'est comme ce prédicateur inexpé-
rimenté qui dit en chaire publiquement que Michel-
Ange, pour représenter le Christ expirant, avait fait
mourir cruellement en croix un pauvre paysan. 11
ne manque néanmoins pas de gens crédules, qui
croient comme une vérité ce conte, qui n'a d'autre
fondement que d'avoir été débité par un Frate. Et
cependant, cette équivoque provient de ce qu'on n'a
pas bien compris la vie de Michel -Ange; car elle
prit naissance uniquement des études que faisait ce
grand homme, qui disséquait des cadavres le temps
où il était occupé, à l'église du Saint-Esprit, à exécu-
ter ce Christ en bois que l'on y voit encore actuelle-
ment. Tel est mon sentiment, que je soumets volon-
tiers à votre jugement si éclairé-
M. Hickman, gentilhomme anglais et docteur, qui
a passé par Florence avec le duc de Kinston, est réelle-
ment un homme très-obligeant, et je suis très-sensi-
ble au souvenir qu'il conserve de moi, ainsi qu'aux
compliments qu'il veut bien m'envoyer par votre
entremise, et qui, par cela même, me sont d'autant
plus précieux. Je vous prie instamment, s'il est en-
core à Paris, de le saluer de ma part et de le remer-
cier non-seulement de son souvenir, mais encore de
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— 330 --
k Mtkè éê VesttiDpe du martyn de saint Làuisent,
de Bflccio BandiûeDi, gravé pur Mère Antoine, avec
bi singnkrtlë des denx fourd>ee de fer, qui Ini fut
effiirle, avant son départ, ainsi qu'il me Ta dit, par
un courtier d'estampes. Je n'ai jamais revu ce cour-
tier depuis le jour où il vint ebes M. Hickman, et
^n'il lui apporta qudques livres. Proliablement, il
Taura vendue h d'autres. Mais )e ne m'en inqtii^
nullement, parce qne^ lorsque je la voudrai, je pour-
rai me la procurer diez M. Gio-Domenko Campigtia,
qui est fort connu de M* Chubert, et connatt par-
faitement cette même estampe. Mais comme il en
veut dix écus florentins, sans rien rabattre, ei que
ce prix me paraît excessivement cher^ je reste in-
décis cette fois si je dois la prendre pomr ma eaUec-
iîon : eependtnt je vois Inen qu'uni jour ou Taotre
l'y arrîvmtii.
Si je puis jamais trouver les deux ei»tampes^ e'e8^
à-dire h Luerèce,^ d'après Rapbaél, et le portrait de
Pietro Aretino, toutes deux gravées par Marc An-
toine, je les achèterai sans hésiter pour vous, pourvu
qu'elles soient fratches, nôtres et bien conservées,
sachant bien, par expérience, que sans ces qualités
les gravures n'ont aucune valeur. Je voudrais biea
avoir la dianee de servir M. votre père, et de M
eomi)léter sa collection d'estampes de Mafc Antoine.
Maie je ne veux pas m'aboser par cet ardent d^sir,
car je crains qu'H ne se montre très-diffteile. QW
sift cepi»^iit ? je n'en désespère pas ^mpléfemeni;
iMHi» vojNiM à fUmmê de tempe m tempe, des tê^
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— 331 —
Ymdmifs 4e tableaux, de dessins et de gravures de
Venise, de Besogne el d'autres pays^ d*où il peut
arriver, par hasard, qu'au moment où j'y penserai le
moins, elles viennent à nie tomber entre les mains,
et alors je vous les enverrai sur-le-ehamp : je veux
même écrire exprès à ce sujet à un de mes amis de
Bologne.
Vous devez avoir facilement connaissance d*an
portrait gravé à deux teintes, si je ne me trompe
pas, du fameux peintre Lilly. S'il vous était posr
sible de me le procurer, je vous en serais très^oMigé.
Comme aussi les portraits du roi Louis XIV, du ma-
réchal d'Harcourt, de Turenne et du roi actuel,
Louis XV. Ce serait un nouveau service ajouté à
toutes les obligattons que je vous dois. Il ne faut
pas que j'oublie de vous avertir, que si vous aviez
quelque chose à me feire passer, vous pourriez l'en-
voyer à Marseille à M. Sairas, votre ami, eu le p^mot
de TacpédiCT à Livourne, à M. 6io. Valenle Berardi,
pesir mon compte.
Dans œtte même lettre, voua m'aves informé qu'on
v^idrait en Hollande la eâebre collection de dessins
de H. Teukoten. J'en ai eu par hasard, en mène
tmnps, lecalatogueimprimé qui m'a été communiqué
par M. le baron Stosch. M'étant décidé à risquer
quelques éeos , )e fia une assez lougne note des
dessina que j'aurai voulu acheter; je Travoyai à
M. Jabacb, afin qu'il la fit parvenir à un de ses amis
à Amstefdam, H sous cloaque mimera du dessin que
l'avais désigné, jlaidiqmri mm ofte. I^a le Mi,
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— 332 —
cet ami en a acheté pour moi environ trente ou qua*
rante, à des prix assez raisonnables, moins élevés
même que mes offres : mais je ne sais pas si ,
lorsque je les aurai sous les yeux, ils me convien-
dront. Le fait est que parmi ceux qui me sont
échus, il y en a peu de ceux que j'aurais désiré le
plus d'acquérir, il faut néanmoins prendre pa-
tience, car, en pareille matière, on a besoin d'un
ami fidèle et intelligent, et ce qu'il y aurait de
plus sûr serait, comme vous le dites, de faire par
soi-même.
Je ne puis m'empécher de vous donner la des-
cription d'un dessin de Léonard de Vinci, que j'ai vu
il y a environ un mois, et qui, certainement, est une
des plus belles choses qui me soient passées sous les
yeux, et je ne crois pas avoir vu jamais dans ma vie
une chose plus rare . C'est un grand dessin composé en
hauteur, qui représente la Circoncision de Notre Sei-
gneur, haut de quatre palmes romaines et huit onces,
large de trois palmes deux onces. 11 y a vingt-quatre
figures, avec une très-belle architecture : il est des-
siné sur un papier blanc teinté d'une aquarelle bleue
indigo, avec des effets de lumières ménagés avec
du blanc de céruse. Le possesseur de ce dessin est
M. Alexandre Galilei, architecte florentin, qui vient
de retourner à Rome ces jours derniers, pour cons-
truire la chapelle de l'illustre famille Corsini, à
Saint- Jean de Latran, le portique qui précède cette
même église et la sacristie de Saint-Pierre. U l'a
emporté avec lui dans l'idée de le vendre à Rome,
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- 333 —
B'il rencontre un amateur qui consente à lui en
donner le prix exorbitant qu'il en désire.
C'a été une perte véritablement déplorable, que
celle du manuscrit de Rubens, qui a péri, comme
vous me le dites, dans un incendie. Le souvenir de
ce funeste accident sera justement accompagné des
larmes des amateurs de Tart du dessin, puisqu'un
trésor inestimable leur a été enlevé sans remède, il
ne leur reste qu'une espérance fort incertaine pour
les consoler : c'est qu'on pourra peut-être retrouver
un jour ou l'autre l'ébauche d'un ouvrage aussi pré-
cieux. Dieu le veuille!
J'admire votre esprit ingénieux dans l'interpré-
tation que vous donnez du mot sfessania, qu'on lit
sur la gravure des danses de Callot. En premier lieu,
il me semble qu'il y a écrit sfessaina, et non sfes-
sania; au moins je crois que ce mot ne se trouve
pas ainsi sur les estampes que je possède. Je vois
que vous faites dériver ce mot du latin indefessus,
et, je le répète, j'admire votre esprit : mais pour
vous dire franchement mon avis, j'ai de la peine à ad-
mettre cette interprétation. Je suis disposé à croire,
avec tous ceux qui comprennent le mieux les œuvres
de Callot, que ce mot sfessaina est un nom mis à
plaisir par cet artiste, pour donner aux figures étran-
ges représentées dans ces danses un nom ridicule,
comme tant d'autres qu'on lit au-dessus d'une foule
de personnages gravés par ce même Callot.
Les vies des peintres du Baldinucci, le jeune^ ne
sont poursuivies, en vérité, qu'avec beaucoup de
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— »4 ~
IraUiir : mm il fintle plaindre, car il «t «iès*ac^
cupé de ses dbins domettigiiai^ qvi hii mmoibi
jottrDellenmat beaucoup d'Mnuis. Dèa que éob tra-
vail sera terminé^ il a Tiuteûtioa de le iiire Èe^mtf
et s'il ^ néceasaire de le faire ewriger. Maiale diff-
eile, daus ce pays, est de trouver uo imjprfmMir qui
Yeiiille en entreprendre riinpi*es8ion à ses fraie. Il
est bimi eertaio que la plume du fils n'est pas la
jaunie d'or du père; néanmoins avee tout eek^ j'ea*
pérerais que ses recherches ne devraient paa être
tout à fait méprisées, car les notices qu'il écrit sont
authentiques et fidèles.
Dans ma précédente lettré, je vous demandai de
me dire ce qu'était le eheralier de Bordes? Aujour-^
d'bui, c'est moi qui m'empresse de tgub le Êûie
connattre, parce qu'il s'^ £ait apprécier iei à sa
juste valeur. U était fih d'un imprimeur on libraire
de Lyon^ aasea »sé, possédant douse mille livres de
rentes : il se donnait peur un eflicier supérieur dans
l'armée du roi de Frauee. U a visité pAuneurs villes
d'Italie, et s'en est fiiit éloigiM»r, coinme il hii est
arrivé également ici à Flerenee. A vrai dire, ses
proeédés sont désobligeairts; aussi ne £Aat*fl pss
s'étonner d'une semblable déconvenue. U fiûsait
r«nateur de dessins^ el en cette qualité, il voulut
voir mon cabinet, mais il n'y es^mdait rien du tout;
néanmoins, il prit plaisir d'aller disant partout ^/m
j'avais bien un grand amaa de choses, maïs fv'il n'y
avait rien de bon.
Àprèi^ avoir r^fioodu de peinl en paîut k vos trois
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deroières tettrM. .. . , je doit mawleiirai «ms e]itM<i-
«)9r mes vif» et MBcèrai rtaieretflMalt pour le gmad
nombre et la quilHé des megnillqaee estampes dont,
fier pure eourtoieiei vous aves bien voolu me faire
cadeau. Je reconnais certainemest Tobligalion que
je TOUS dois, niais reconnais aussi toute rinsuftl-
sanee de mes paroles pour vous exprimer ma grati-
tude. Le oadeau que vous m'avez fait est véritable*
ment royal ; je suie eonfus de le mériter si peu^ tout
en admirant votre gëadrosité, et en déplorant ma
pauvreté qui m'empAcbe de ve»e offrir quelque
çbese digae de vous, ainM que je raurais ddidrtf.
Je vous prie de recevoir ici mes remerctments les
plus smeères. Je puis vous assurer que toutes les
estampes que vous avez bi^si voulu m'envoyer me
sont d'autant |dus précieuses, qu'elles ont été re^
eooAUM par moi, pat les artistes et par les am«teuf«
qui sont venus en foule les voir ebez moi, pour
être du meilleur goût, soit pour la gravure, soit peur
d'autres qualités. Les vingt portraits gravée, en par^
tie par Maeecm, par Nanteuil, et par d'autres, sont à
eux seuls un don précieux, et je sais pleiiiem^it
toute Testlme qtie j'en dois feire. Je ne puis trouver
des termes capables de vous exprimer, combien je
finis cas des autres gravures très*nombreuses de M. le
eomte de Caylua. Je ne pouirais jamais assez vous
dire toute l'estime que j'ai pour ce digne seigneur^
et soyez certain que ses gravures seront eonservéee
par moi, avec un sentiment de jalousie, comme au-*
tant de pierres pi*écieuses, et spécialement la belle
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— 336 ~
main de Michel^Ange. Je sais bien que M. Crozat a
un très-grand nombre de dessins tous beaux et tous
rares; mais n'aurait -il que cette main, elle suf-
firait à elle seule pour le rendre célèbre, comme il
l'est dans le monde entier; car elle est vraiment un
trésor. On conserve à Florence une main semblable
de ce divin artiste, mais en relief, en terre cuite.
Peut-être l'aurez vous vue à votre passage par cette
ville. Elle se voit dans la cbambre où sont les gar-
diens de la chapelle de Saint-Laurent ; non pas celle
où sont les tombeaux avec les statues de Michel-
Ange, le Jour et la Nuit, le Crépuscule et VAiirorej
avec les autres statues qui s'y trouvent ; mais je veux
parler de celle riche de marbres précieux, qui n'est
pas encore terminée. Maintenant, je répète que cette
main est réellement une chose divine, qui ne devrait
pas être laissée dans ce lieu, mais qui est bien digne
d'être placée dans la tribune de la galerie de Flo-
rence. Je me propose d'en parler à M. le marquis
Cosimo Riccardi, premier chambellan de Son Altesse
Royale, qui a la surintendance de tous ses apparte-
ments.
J'attache beaucoup d'importance aux deux gra-
vures, d'après cette peinture exécutée des deux côtés,
et représentant néanmoins le même sujet, mais avec
des variantes, c'estrà-dire David qui coupe la tête
de Goliath, et peinte sur pierre, comme on dit, pai*
Michel -Ange, et donnée au roi Louis XIV par M*'
del Giudice, aujourd'hui cardinal. Elles sont très-
rares dans ce [pays, et comme j'en avais entendu
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— 337 —
parler avec éloges^ j'étais fort curieux de les voir.
Le portrait de Tabbë de Maroulle est doublement
précieux : d'abord, parce qu'il représente la physio-
nomie d'un homme si instruit et d'un goût si fin ,
connaisseur profond et très-grand amateur des beaux-
arts; ensuite, parce qu'il a été gravé par M. Coypel,
peintre fameux, duquel je ne possédais rien, en fait
de gravure de sa main, bien que j'eusse les estampes
de ses tableaux gravées par d'autres. J'ai remarqué
aussi les trois petites estampes gravées par le susdit
abbé de Maroulle, sur les dessins du Parmesan. Elles
suffiraient à elles seules pour donner une haute idée
du mérite de cet amateur. J'ai admiré le portrait de
M. l'abbé Crozat, gravé par vous admirablement,
d'après le dessin exécuté avec talent par l'habile
j^lmc Doublet. De même, j'ai trouvé très-beau le por-
trait de M. Falconnet, docteur en médecine, dessiné
par la même et gravé par M. le comte de Caylus.
M. Gaetano Berenstadt, virtuose en fait de musique
et grand amateur de peinture, qui possède également
une belle collection de dessins rares et de livres pré-
cieux, ayant vu un matin chez moi ces trois portraits,
ne put s'empêcher de s'écrier en termeé les plus vifs,
et de dire qu'ils étaient tous les trois tellement
ressemblants , qu'il croyait causer avec ces trois
personnages qu'il avait connus à Paris, où il avait eu
a%ire avec eux. Les deux estampes d'après les pierres
gravées de Virgile et d'Homère, et celle qui vient
du cabinet de M. La Fage, sont également très-belles.
Je vous remercie également des nombreuses petites
22
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estampai p^yéesB par le ûélàbt% Viaceslas HoUar^ et
qui> gfftee à votre générosité^ étant réunis à celles
que je possédais déjà, formeront une suite assez res-
pectable, il ne me reste à désirer de cet habile maître
que d'avoir son petit livre complet d'animaux, joint
à ces planches sur lesquelles il a seulement gravé
des manchons et d'autres fourrures^ qui sont vérita-
blement merveilleuses. J'ai de cet auteur la gravure
du Dôme de Argentina; je la crois rare, et j'en fais
grand cas.
J'ai admiré la composition du tableau de M. de
Troy, exécuté pour la république de Gênes , sans
toutefois en comprendre le sujet. Mais ne pouvant
pas apprécier tout le mérite de ce peintre, je désire-
rais savoir si ce tableau est semblable à la gravure,
et quel est le meilleur des deux. Cet artiste passa
par Florence, il y a longues années , et nous nous
trouvâmes plusieurs fois ensemble. 11 avait alors
asseî de feu , mais il ne me paraissait pas toujours
réussir à être correct. Depuis cette époque, il aura
beaucoup étudié , et je ne doute pas qu'il ne soit
devenu aujourd'hui un très-habile homme. — Je ne
saurais assez vous exprimer combien les gravures
exécutées par M. le comte de Caylus m'ont fait plai-
sir, en ce qu'elles conservent merveilleusement le ca-
ractère de chaque auteur, bien qu'il passe d'une ma-
nière à une autre entièrement différente. Par exemple,
de Raphaël au Guerchin, des Carraches à M. La
Fage, de Watteau à Balthazar Peruzzi, du Bandinelli
au Parmesan, du Guide à Rembrandt, et bien d'au-
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— 339 —
tres^ entre lesquels il n'y a aucun report ^ et qui
diffèrent entre eux complétenfient de manières. Le
charmant petit paysage gravé par vous est un VWi
bijou ; et, ne possédant de votre main que cette gra-
vure et le portrait de M. l'abbé Crozat, je les c^^nser-
verai avec amour et vénération. Quelle belle chose
que ces paysages du Guerchin ! Mais que dirai-je de
ceux des Carraches ? Antonio diffère complètement
d'Annibal, d'Augustin etde Louis. La manière d'Au-
gustin n'est pas la même que celle des trois autres.
Chez Annibâl^ on retrouve ce grandiose qui le fait,
d'après moi, distinguer de ses cousins. Chez Louis,
on découvre un style qui se rapproche beaucoup de
celui d'Annibal. Chez Jean-François Grimaldî, de
Bologne, on admire une manière beaucoup plus
large que celle des quatre maîtres sus-nommés. C'est
un effet dû à la profonde intelligence de M. le comte
de Caylus.
J'ai réservé pour la fin de discourir avec vous sur
le livre de Léonard de Vinci, des Proportions du corps
humain y pour vous dire que cet ouvrage m'a causé
la plus grande satisfaction : d'abord, parce qu'il est
très-rare et que je ne l'avais jamais vu 5 en second
lieu , parce que vous en parlez dans la lettre que
vous avez placée en télé des caricatures de M. le
comte de Caylus. Cette lettre me donna à pensée
qu'un dessin de ce mattre , que je possède depuis
longtemps^ et qui est relatif à ces proportions, pou-
vait bien être une feuille du môme livre qui fut
vendu en détail par une personne qui en ignorait
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— 340 —
complètement le mérite. Ayant confronté ce dessin
avec les gravures du livre que vous m'avez envoyé,
j'ai trouvé qu'il est de la même dimension, tant en
hauteur qu'en largeur. J'en ai fait faire une copie, la
plus exacte possible, par un jeune homme actif et
qui dessine bien; et je prends la liberté de vous
l'envoyer avec toutes les autres choses qui ne mé-
ritent pas de fixer votre attention ; je crains même
qu'elles n'excitent vos somrires de pitié, en vous fai-
sant connaître mon peu de connaissance^ je devrais
dire mon ignorance complète en ces matières. Vous
trouverez certainement plusieurs gravures qui ne
sont bonnes que pour allumer le feu; mais je ne me
suis proposé, en vous les envoyant, que de vous faire
connaître chez les unes le peintre, chez d'autres le
graveur, dont vous reconnaîtrez facilement les dé-
buts. Il y en a quelques-unes qui représentent des
portraits d'hommes célèbres, soit dans les sciences,
soit dans les lettres, et on n'en trouve pas d'autres
gravés ; j'ai pensé qu'ils pourraient vous être agréa-
bles , d'autant plus qu'il me semble que vous me
les avez déjà demandés dans une de vos lettres.
En voyant la planche qui représente la Peinture,
dessinée par le Menabuoni «t gravée par un Pazzi,
dignes tous deux de votre indulgence, comme débu-
tants, je vous prie d'avoir compassion du pauvre
peintre qui a inventé ce sujet. Sachez que ce fut
Thomas Redi, Florentin, aujourd'hui mort, qui fut
élève de Carie Maratte et disciple d'Antonio Balestra,
de Vérone. Ce Redi, qui, pour le dessin, fut un des
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— 341 —
hommes les plus forts de notre siècle^ fit un dessin
de la Peinture, qui réussit très-bien, et je l'envoyai
en cadeau à M. Ânt.-Maria Zanetti, de Venise. Ces
jours derniers , il m'est tombé par hasard sous les
yeux, gravé sur le dessin de ce Menabuoni, élève de
Redi, mais tellement contrefait et gâté, que je ne
puis louer autre chose dans cette gravure que le nom
que je vous ai transmis , du véritable auteur de la
peinture. Prenez-en donc seulement une idée par
cette notice, et ne vous occupez pas du reste. Quoi
qu'il en soit, je vous supplie de vous montrer très-
indulgent dans cette circonstance... Je vous prie
aussi d'excuser la hardiesse que j'ai prise de vous
dédier la planche jointe, que j'ai fait graver d'après
un dessin original que je possède du Gabbianl, Flo-
rentin, qui est mort, il y a environ six ans, très-
malheureusement, sans pouvoir dire un mot, d'une
chute qu'il fit de l'échafaudage sur lequel il peignait
à fresque la galerie de MM. les marquis incontri.
Cet artiste a été certainement un homme très-habile
et des plus remarquables que notre siècle ait eus,
depuis le siècle dernier jusqu'à nos jours. L'estampe
que je vous envoie est, à vrai dire, une bagatelle en
comparaison des grands ouvrages qu'il a faits. Elle
représente la vue du lac de Bolsène, qu'il avait des-
sinée pour s'amuser, en revenant du dernier voyage
qu'il fit à Rome, où il avait été envoyé par le grand-
duc Cosme III, pour examiner un tableau de grande
valeur que ce prince se proposait d'acheter *. Quel-
' Ce tableau représentait le portrait de Paul Yéronèse, que pog-
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— 342 —
que chose que vous puissiez penser de la gravure^
acceptez-en là dédicace comme un témoignage de
mon sincère dévouement. Et, si ce n'est pas trop
réclamer de votre obligeance, vous me feriez un très-
grand plaisir, ainsi qu'au jeune Michel Pacinî, gra-
veur, si vous vouliez me communiquer le secret de
la teinte rousse- verdâtre, ainsi que de tous les autres
procédés nécessaires pour faire venir les gravures
avec netteté et du même ton, comme sont celles que
vous m'avez envoyées. Ce sera encore un autre effet
de votre singulière bonté, d'excuser la hardiesse que
je prends de vous offrir une médaille en bronze. La
vérité est que j'éprouvais intérieurement une grande
répugnance à mettre sous vos yeux une chose qui
a toute l'apparence d'un orgueil ridicule, puisque
tout le monde sait que les portraits sur médaille ne
doivent être frappés que pour les hommes d'un mé-
rite reconnu, d'une vertu éminente, ou qui se sont
rendus illustres dans les armes, dans les sciences ou
dans les arts. Je sais très-bien que je n'ai aucune
de ces prérogatives 3 néanmoins, je suis décidé à vous
sédail le duc de Bracciano. L'histoire des pérégrinations de ce ta-
bleau est fort curieuse. Il appartenait dans l'origine au duo de
Mantoue, mais dans le sac de cette ville, il fut transporté à Prague,
avec tous les tableaux de ce prince, et de Prague, le roi de Suède,
Gustave-Adolphe, l'emporta à Stockholm. La reine Christine le rap-
porta à RomOj et le légua par son testament au cardinal Azzolmo da
Ferme, dont les héritiers le vendirent à D. Livio Odescalchi, du-
quel il passa entre les mains du duc D. Balth^sar, qui le vendit au
duo d'0rlédn9, régent de France. -— Pendant la Révolution, çn 1794 ,
ée tableau, qui faisait partie de la galerie du Palais-Royal, fut vendu
fH Angletenîa, où il doilse trouver encore aujoqpd'hqi.
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«. 343 ^
euvoyer mon portrait, parée que,, s'il est vrai que je
n'ai aucun droit à cette distinction, il n'est pas
moins Trai que je crois avoir le droit de vous en faire
hommage. Puisqu'il ne m'est pas donné de vivre
près de vous dans votre intimité, ce portrait me
laissera au moins l'espoir de vous rappeler le sou^
venir d'un bomnie qui voua est dévoué, et vous dé-
terminera sans doute à mettre plus souvent à l'é-
preuve le désir qu'il a de vous obliger. En outre,
bien que la personne représentée ne mérite nulle-
ment d'arrêter vos regards, vous pourrez au moins
avoir l'occasion d'admirer le travail. Cette médaille
est l'œuvre de M. Lorenzo Veber, artiste fort distin*
gué, né à Florence, d'un père autrichien, qui était
officier dans la garde des cuirassiers du grand-duc,
comme l'est encore aujourd'hui l'un de ses frères :
ce sont les neveux de la sœur du docteur Biscioni, et
M. Lorenzo est un homme d'un mérite distingué.
Il a la survivance de l'emploi du célèbre M. Maximi-
lien Soldani, pour les coins des monnaies de cet
Ëtat, qui, depuis longtemps, sont exécutés par lui.
il travaille admirablement, sur l'acier en bas-
relief, des fruits, des inscriptions, et, par-dessus
tout, il est extrêmement habile à copier sur acier, cm
petit relief, les pierres gravées antiques. J'ai de sa
main la fameuse tête d'Auguste en Hercule, que l'on
voit dans le musée de la maison Stroizi, à Rome^ «ur
aigue*marine. Le même Lorenzo Véber l'a exécutée
en bas-relief de la même grandmir^ et on la prei)-
drait pour l'original, tant eU« eat reasemblMite et
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— 344 —
bien faite; je dois ajouter que Veber Ta aussi gravée
sur acier, métal qui augmente beaucoup la difficulté.
N'attribuez donc pas à ma vanité l'envoi de cette
médaille ; mais, sans vous arrêter au portrait, consi-
dérez uniquement le mérite de cet artiste, et, par-
dessus tout, veuillez excuser, je vous prie de nou*
veau, mon indiscrétion. Le docteur Biscioni, m'ayant
fait connaître son opinion , que vous m'aviez de-
mandée sur quelques questions douteuses, je vous
l'envoie, ci-incluse, telle qu'il me Ta transmise.
Le portrait du sérénissime infant don Carlos
vient d'être publié : je vous envoie deux épreuves,
que vous trouverez avec les autres estampes. Ce por-
trait n'est pas digne d'être placé sous vos yeux : il
n'a d'autre mérite que d'être le premier qui ait été
gravé. Si Giulio Pîgnatta, qui Ta dessiné, eût été
un artiste plus habile, ou si le Carlieri, qui a pris la
peine de faire ce portrait, avait choisi un meil-
leur peintre, afin de donner au graveur un bon des-
sin, il n'y a pas de doute que notre Carlo Gregori
eût gravé ce portrait avec encore plus de goût, et
cet ouvrage aurait atteint la perfection ; mais comme
le Carlieri n'a pris conseil de personne, ce portrait
porte en soi beaucoup de défauts, comme vous le
verrez, et a été exposé à une très-juste critique.
Si ce n'est pas abuser de votre obligeance, j'ose-
i*ais vous prier de m'accorder la grâce de me faire
une note des peintres, sculpteurs, architectes et gra-
veurs sur cuivre qui vivent actuellement en France,
indiquant leur naissance et leur mérite, avec les
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— 345 —
particularités que vous jugerez les plus intéres-
santés, mais en même temps, avec la plus grande
concision possible : car je pense à faire réimprimer
VAbecedario pittorico du père Orlandî, avec toutes
les additions qu'on y a jointes dans la dernière édi-
tion qu'on vient d'en donner à Naples.
J'ai été prié par Bernardo Paperini, notre libraire
et très-babile imprimeur, de vous envoyer les deux
spécimens ci-joints; savoir, l'un de VOrbis sacer du
père Orlandi, et l'autre de l'Eustace grec-latin du
père Puliti, afin que si vous avez des amis qui dési-
rent se procurer ces ouvrages, ils puissent envoyer
leurs ordres, après avoir examiné le caractère et
l'exactitude de l'impression.
En terminant, je vous renouvelle mes excuses,
et je reconnais que j'ai abusé de votre bonté en
vous ennuyant de cette longue lettre. Tout ce que
je vous envoie sera expédié à Livourne à l'adresse
de M. Jabach, selon vos ordres. Lorsqu'il en sera
temps, je serai charmé d'apprendre que le tout
vous soit parvenu en bon et parfait état. Et je me
dis avec une considération distinguée, etc.
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vil.
Mariette à monseigneur Gio. Bottari.
Paris, 40 décembre 4764 .
J'ai lu avec un grand empressement, et avec non
moins déplaisir, le cinquième tome des Lettres pitto-
resques que vous avez recueillies, et puisque vous
me l'ordonnez, pour vous obéir, je vous écris ce que
j'ai remarqué qu'il faudrait ajouter dans des notes.
lettre IV ^ p. UU\ — 11 est hors de doute que La-
vînia Fontana, peintre célèbre, était mariée. Fré-
déric Zuccheri, dans la relation de son voyage en
Lombardie, relation imprimée sous forme de lettre,
dit qu'on fasse en son nom ses compliments à plu-
sieurs artistes de ses amis, et en particulier à la
signora Fontana, peintre d'un grand talent, et à
Gio. Paolo, son mari : mais il n'en indique pas le
nom de famille, que Ton voit, parla même lettre IV,
être un Zappi. Carie Maratta eut une fille appelée
Faustina, mariée à un Zappi, avocat, et célèbre poëte
comme sa femme.
Lettre XII, p. 57. — Ce Jean Bernard, peintre,
auquel la lettre est adressée, est le même dont fait
* De rédition primitive, publiée à Rome.
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— 347 —
mention le Soprani, dans les Vies des peintres gé-
noisy à la page 313, et le Dominici dans celle des
peintres napolitains^ U II, p, 247. Cet artiste excel-
lait à former des figures modelées en cire coloriée :
il vivait au commencement du dix-septième siècle.
Le Soprani semble le faire fleurir vers 1510; mais
c'est une faute d'impression, et l'on doit lire 1610.
On voit, par votre lettre, qu'il était l'émule de Marc
de Sienne, qui s'était établi avec lui à Naples, lequel
Marc suivait, autant qu'il le pouvait, la manière du
Buonarotti, ce qui détermina Gio.Bernardo à s'effor-
cer de rendre la sienne facile et légère.
Lettre XIV^ p, 59. — Ce Castaldo, auquel le Titien
écrit, est Gio. Batista Castaldi, un des généraux de
Charles-Quint. Je le crois Milanais. L'Arétin était
protégé par lui, et lui a écrit un grand nombre de
lettres, Paolo Lomazzo avait fait son portrait.
Lettre XVI, p. 68, note 1 . — On ne peut pas dire
que le Lomazzo devint aveugle dans sa vieillesse,
puisqu'il nous assure, dans une pièce de vers qu'on
trouve à la fin du recueil de ses poésies, et qui ren-
ferme un récit détaillé de tout ce qui lui était ar-
rivé, qu'il avait perdu la vue à environ trente-trois
ans, comme le lui avait j>rédit Cardan longtemps
auparavant.
Lettre XXI ^ p. 85. — Il est dit dans la note que
monseigneur Âgucchi devint plus tard cardinal;
mais c'est une faute de mémoire, puisque le cardi-
nal fut son frère Jérôme, qui mourut en 1605 : ç'e^t
pourquoi il ne peut pas avoir ëcrit Mtte lettre en
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— 348 —
1609. Les deux frères aimaient les arts et les proté-
geaienty mais surtout Gio. Batista * .
Lettre XXIII^ p. 91 . — Cette lettre est datée de
Voluthalf comme on lit à tort dans cette même lettre
copiée sur celle qui a été imprimée dans la vie du
Berniu^ écrite par le Baldinucci. Mais ce dernier
s'est trompé; il devait écrire Whitehall , nom du
palais habité par la reine d'Angleterre. Les malheurs
qui, peu après^ frappèrent le roi, son mari, empê-
chèrent le Bernin de faire ce buste. Quant à celui
du roi Charles, on ignore ce qu'il est devenu ; il y a
toute apparence qu'il aura péri dans l'incendie de
ce palais en 1697.
Lettre XXX, p. 1 07. — On ne peut nier que Claude
Tolomei n'ait été un savant homme, fort érudit, et
que, par ce motif, il n'ait pas écrit : Troia fut perdue^
mais bien Croïa, ville capitale de l'Albanie; c'est là
une faute d'impression qu'il est fort difficile à l'au-
teur d'un ouvrage quelconque d'éviter, à moins que
rimpriméur ne soit intelligent et habile à un degré
remarquable, espèce qui ne se rencontre pas sou-
vent de nos jours. Ces lettres en sont la preuve.
Peu de feuilles avant, à la page 59, note 2, on lit
1742, au lieu de 1642, et à la page 64, on trouve
Treio, au lieu de Trevio^ qui s'appelle aujourd'hui
* Voyez VHistoire des plus célèbres amateurs italiens, p. 374 et
suiv. — Le cardinal Agucchi est enterré dans la chapelle du couvent
de Saint-Onuphre, à Rome, où Ton voit son tombeau. Celui de son
frère est dans l'église de San-Pietro-in-Vincoli, du même côté, ua
peu avant la statue de Moïse, de Michel-Ange,
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— 349 —
Trevi^ comme la fontaine de Trevi^ le quartier de
Trevi, etc. Et à la page 68, au lieu d'imprimer ^mot
fjLtktioc/, on a mis çc«)px fjiéXeidcv, avec une monstrueuse
écorchure. Les réviseurs ont beau corriger, cela
n'empêche pas les éditions d'être défectueuses, à
moins qu'ils n'assistent eux-mêmes au tirage de la
première épreuve. Du reste, c'est une erreur de
mémoire de la part de Tolomeo, de dire que Croïa
fut prise à cause du manque d'eau : elle le fut par
suite de la mort du valeureux Georges Scanderbergh,
après laquelle il ne fut plus possible de défendre
cette place.
Lettre XXXII, p. 1 33. — M. Pelkgrino. C'est ainsi,
je le suppose, que l'original est écrit; mais on de-
vait entendre qu'il s'agissait ici de maestro Pelle-
grinOj c'est-à-dire Pellegrino Tibaldi, et non pas
Marco : et précisément le Tibaldi se trouvait alors
à Milan.
Lettre XXXIV, jp. 140. — On pouvait ajouter à la
note que Jean Hurtado de Mendozza ne s'appelait pas
Diego; c'est une faute d'impression dans cette lettre
du Doni. Cet auteur, en tête de la dédicace de son
livre intitulé : Le Dessin, ofiferte à ce seigneur lui-
même^ ambassadeur de Charles-Quint près la répu-
blique de Venise, l'appelle Gio (Juan) Urtado de
Mendozza.
Lettre XL, p. 165. — Dans la note, on dit que
YAmmannato fit une statue de géant pour un ceiiain
Marco Mantova, professeur de médecine, selon ce
qu'avait dit Vasari, t. lU, p. 424. Marco BenaviJes
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— 350 —
de Padoue, grand légiste et célèbre érudit^ désigné
dans Y08 notes sur Vasari, t. 111, p« U9, fut celui
dont VAmmannato exécuta le tombeau de cette statue
colossale; c'est probablement à lui que cette lettre
aura été écrite. 11 fut enterré à Saint-Âugustin de
Padoue; il mourut en 1582, à quatre-vingt-douze
ans, comme son épitaphe l'indique. On peut voir ce
qu'a laissé écrit sur ce savant homme Apostolo ZenOy
dans ses additions à VÉloquence italienne^ de monsi-
gnorGiusto Fonianiniy 1. 1, p. 167; et t. Il, p. 44.
Lettre LI^ p. 1 66. -*- Le Tomarozzo était secrétaire
du Bembo^ qui le chargea, par son testament, de la
publication deses œuvres posthumes. Mais le Toma-
rozzo mourut avant le Bembo^ d'où il résulte qu'il ne
put s'acquitter de ce soin. Sa mort arriva en 1545,
et le cardinal, dans ses lettres, en fait un beau por-
trait, en ces termes : « C'était l'homme le plus
sage, le plus prudent, le plus instruit, le plus élo-
quent de sa patrie; je l'aimais autant qu'un fils. »
Voyez le Zeno, dans ses notes à Y Éloquence italienne,
de Fontanini^ 1. 1, p. 93.
Lettre LVIII, p. 207. — Raphaël peignit le Tt-
baldeoj comme le rapporte Fa^ari^ dans les chambres
du Vatican, du côté où se trouve le Parnasse. J'igno-
rais qu'il en eût fait encore un autre portrait dans
un tableau particulier; et je suis disposé à en douter.
Je ne conteste pas que monsignor Luigi Valenti
possède le portrait du Castiglione^ de la main de Ra-
phaël; mais il n'est pas moins certain qu'il s'en trouve
un dans la galerie du roi de France; qui a toujours
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— 351 —
passé pour prigioal : c'est odui-là même que Crozat
a fait fpraver et qui avait été gravé auparavant par
Régnier Pezzyn\
C'est la première fois que j'entends parler de la
salle de bain du cardinal Marco CornarOy que Raphaël
aurait décorée de ses peintures en 1516. Le Vasari
n'en parle pas, d'où je doute que si elle fut pi'ojetée,
elle ait été jamais exécutée.
Lettre LIX, p. 210 — A. M. A. Anselmi, c'est-à-
dire à messer Antonio Anselmi, le même qui est nommé
dans la Lettre LV, p, 204, et dans la Lettre LVII,
p. 206.
Lettre LIX^ p. 21 0. — ^4. M. Anselmi, c'est-à-dire à
messer Antonio Anselmij le même qui est nommé dans
la Lettre LV, p. 204, et dans la Lettre LVII, p. 206.
Lettre LIX, p. 210. — Agostino BecLZzano^ ou Be-
vazzanOj était prêtre et poète ; il demeurait à Venise
chez Pietro AretinOj sou ami. Sur une estampe rare
et précieuse que je possède, gravée de cette manière
* Le portrait du Castiglione, que possédait le cardinal Valeuti, est
une simple tôte, et il diffère de celui que possède le roi de France.
Il peut se faire que Raphaël ait reproduit ce portrait d'après ce
dernier, pour Toffrir à Castiglione lui-même, avec lequel il était
très-lié. Il est certain que Castiglione composa une très-élégante
élégie, sous le nom de sa femme, sur ce portrait, laquelle élégie a
été imprimée plusieurs fois. D'un autre côté, il n'est pas moins cer-
tain que le cardinal Valenti eut ce portrait de la. famille Castiglione,
de Mantoue. — Il a été gravé à Rome en 1747, par Jean Godefroy
Seuter. — Dans ce portrait, le Castiglione a la tête nue, un peu
chauve ; on ne voit pas ses mains comme dans celui du Louvre,
mais il est habillé de la même manière. — Voyez V Histoire des plus
célèbres amateurs italiens, p. 133-456.
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— 352 —
qu'on appelle à trois teintes, et qui représente un
emblème faisant allusion à cette femme du nom de
Sirène^ de laquelle YArétin était amoureux, et dont
il a tant exalté la beauté, on trouve deux compo-
sitions en vers de ce poëte, dans lesquelles on le
nomme Bevazzano. Le Crescimbeni^ t. IV, p. 110,
de l'édition de Venise, fait mention du Bevazzano^
qui fit imprimer par Giolito^ en 1548, un recueil de
ses poésies sur la mort du Bembo^i
Lettre LXI, p. 213. — Madame Lisabetta, ou EW-
sabetta Quirinij célèbre pour ses talents et pour sa
beauté. Elle fut mariée à Lorenzo Massolo^ gentil-
homme vénitien. Une médaille a été frappée en son
honneur. Voyez YApostolo Zeno^ t. 1, p. 172^ dans
les notes à YÈloquence italienne^ de FontaninP.
Lettre LXVj p. 218. — Monseigneur de Vasone
s'appelait Girolamo SchiOj de Vicence : c'était une
créature de Jules II, Léon X et Clément Vil, souve-
rains pontifes, le dernier desquels le fit son major-
dome. Il mourut en 1 552, à soixante-douze ans, et
l'on voit son tombeau dans la cathédrale de Vicence.
Voyez le Marzanij Histoire de Vicence^ p. 1 61 .
Lettre LXXI^ p. 229. — Je n'ai aucune connais-
sance de cette gravure d'Actéon^ d'invention de Jules
Romain, dont je me flatte néanmoins d'avoir vu, à
^ Le comte Mazucchellly d'immortelle mémoire, fait mention de ce
recueil dans le deuxième volume, deuxième partie, des Écrivains
d'Italie^ p. 574, où il parle du Beazzano; ce recueil est intitulé:
Lacrhymœ in funere Pétri Bembi cardinalis, et il contient aussi dep
morceaux de poésie d'autres auteurs.
* Elle est célébrée par le Casa dans ses sonnets.
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— 353 —
très-peu près, tout (*e qui a été gravé par ce mattre.
Lettre LXXV^ p. ?34. — Soyez assuré qu'on parle
ici du Gnerchin, et non de YAlbane. Ce dernier s'ap-
pelait seulement Francesco; de plus, cette même
année, dans laquelle cette lettre a été écrite, leGwer-
chin peignit pour l'église de Saint-Martin de Sienne
le martyre de saint Barthélémy.
Lettre LXXXII^ p. 246. — Mastro Nanni^ dit de
Baccio BigiOy architecte, est nommé plusieurs fois
par Vasari. Le Buonarotti eut à supporter beaucoup
d'ennuis de la part de cet artiste, d'une humeur in-
quiète et intrigante, qui était sculpteur et architecte
médiocre.
Wcm, p. 247. — Monseigneur (PArras. On appelait
ainsi à Rome ce prélat, parce qu'il était évêque d'Ar-
ras. Après sa promotion à la pourpre, on l'appela le
cardinal de Granvelle. 11 fit une grande figure à la
cour de Philippe II, roi d'Espagne, comme avait fait
son père à celle de Charles -Quint. Il aimait les'
beaux-arts, et fit lever à grands frais le plan, la
coupe et la hauteur des Thermes de Dioclétîen par
Sébastien de Oya^ architecte flamand; et ensuite il le
fit graver sur cuivre et en fit composer un livre qui,
de tous ceux qui traitent des antiquités romaines, est
le plus rare, le plus intéressant et le plus curieux. Il
fut imprimé à Anvers, chez Jérôme Coch^ en 1558.
— On cite, dans cette lettre, Alexandre Greco^ fameux
graveur de camées, dont j'ai parlé, p. 128, de mon
Traité d^s pierres gravées.
Lettre LXXXIII, p. 247. — Cesarini Ridolfi... sig.
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— 354 —
Costansa. Le premier est Alexandre Cesarinij créa
cardinal en 1513, mort en 1542; le second est
Nicolas Ridolfi, promu en même temps que l'autre^
et mort en 1550, et la dernière est Constance
Farhèse, parente de très-près de Paul III, et ma-
riée à Etienne Colonna^ prince de Palestrina,
Lettre LXXXIV, p. 25i. — Jean-Jacques de Vérone
est le graveur nommé Caraglio, duquel j'ai dit tout
ce que je savais dans le Traité des pierres gravées^
p. 123.
Lettre CIII, p. 298, — Il n'y a pas de doute que
le chevalier Farella, nommé dans cette lettre, est
ce Jacques Farella^ peintre napolitain, mort en 4706,
à quatre-vingt-deux ans, dont le Dominici nous a
donné une notice, dans ses Vies des peintres napo-
litains.
Cette lettre est écrite par ce Cassana, peintre de
portraits, qui abandonna ensuite ce genre de pein-
ture, et se mit à peindre des animaux. Son portrait
est gravé dans le IV® volume des Pœ* traits des pein-
tres de la galerie de Florence,
Lettre CVI, p. 302. —Le tableau de Paul Véro-
nèse, dont il est parlé dans cette lettre, est à présent
dans la galerie du duc d'Orléans; mais il représente
Paul qui fuit la volupté et suit la vertu. Il a été fait
graver par M. Crozat.
Lettre CVIll, p. 304. — J'ai entendu dire que le
recueil de gravures, duquel D. Gio. Verdegner voulait
se défaire, était celui du chanoine Vittoria, du même
pays que le susdit Verdegner, et qui mourut vers
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~ 355 —
l'année datts laquelle le Luti écrivit cette lettre. Le
Yittma avait rassemblé une quantité d'estampes et
de dessins qui alors furent ipis en vente à Rome.
M* Crozat, qui s'y trouva, fit acheter des dessins^
qui, à vrai dire, n'étaient pas des meilleurs } et je ne
crois pas non plus que les estampes fussent mieux
choisies.
Lettre CXII, p. 309. — Le nom de l'envoyé d'An-
gleterre qui est au bas de cette lettre doit s'écrire
ainsi : Devenant.
Lettre CXIV, p. A1 1 . — ^Ce Raphaël ^ que Pierre de
CortoriQ nomme ici, est , je crois, Raphaël Vanni ,
son élève ^
Ibidj note 2. — Le VangelisH n'a gravé que VAge
d'ory les autres âges n'ont pas été gravés, à cause de
la difficulté qu'il y a de pénétrer dans la salle où ils
sont peints. Le Vangelisti n'exécuta pas sa gravure
d'après la peinture du Cortone, mais d'après une
excellente copie qu'en avait faite le Gabbiani.
Ibid.y p. 311, note 1. — La galerie dont il est
parlé dans cette note ne me paraît pas être de l'ar-
^ Josefih Rata y célèbre peintre génois, qui s'occupe à écrire leâ
vies des peintres de sa patrie, m'assure que le Raphaël nommé dana
cette lettre est Jean-Marie Bottata, de Savone, protégé de la fa-
mille Sacketti, qui le mit étudier sous le Cortone et qui, parce qu'il
montrait de très-heureuses dispositions, fut surnommé Âaffaelina,
Nous avons à Rome, de cet artiste, un grand tableau qui représente
Jacob se réconciliant avec Ésaii, où l'on reconnaît la manière du
CortOHe et du Romandli, Ce tableau passa de la famille Sachetti
au Mu§ée du Capitole, où il se trouve encore. 11 naquit en 1643, et le
Soprani place sa mort en 4644. Voyea VAbecedario pittoricOf à
l'article de Gio. -Maria Bott^, —«Note de Bottari.
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— 356 —
chitecture du Cortone^ mais d'un style florentin, et
plus ancien. Néanmoins, je m'en rapporte à vous \
Ibid.^ note 3. — Vous dites que personne n'a
écrit la vie de Pierre de Cortone; mais j'en possède
une manuscrite de /. B. Passeri, qui n'est pas ter-
minée, et ce qui est terminé est mal fait. Il y a
encore celle imprimée de Lione Pascoli, qui est en-
core plus mauvaise, et ne vaut pas mieux que tout
ce qui est sorti de la plume de cet écrivain. 11 serait
à désirer que quelque homme, habile et instruit,
voulût entreprendre ce travail, parce qu'il aurait là
un beau sujet pour faire valoir son mérite. Vous
m'écrivez qu'un savant écrivain de Cortone s'oc-
cupe d'écrire cette vie : est-ce vrai * ?
Lettre CXIX, p. 319. — L'auteur de cette lettre
donne le nom de médaille à ce qui, selon toutes les
apparences, était un camée; ajoutant dans le vers
qui suit : taillé dans un champ blanc ; ce qui ne con-
vient qu'à un camée, et l'on sait d'ailleurs combien
Valerio excellait dans cet art. Quant au nom de
* Bottari, dans une note au bas de cette observation, en reconnaît
la justesse en ces termes : M. Mariette dit vrai, et les nombreuses
peintures qui décorent cette galerie sont d'artistes qui moururent
avant que le Cortone ne vînt à Florence ; il ne fit autre chose que le
dessin des portes extérieures qui donnent entrée dans cette galerie,
lequel dessin a été gravé dans les Études de portes et fenêtres, pu-
bliées en trois volumes, par Ferdinand Ruggorù
« C'est très-vrai ; c'est M. Tabbé Lucci, gentilhomme de Cortone,
et chanoine de Saint-Eustache de Rome; il y a longtemps qu'il a
composé la vie de Pierre de Cortone, ou qu'il a dit l'avoir composée,
mais il ne l'a pas encore (1 762) publiée (Note de Botlari). — Je ne
sache pas que ce travail ait été imprimé.
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— 357 r-
M. Biguia, je le crois une erreur» mais je ue sauT
rais comment le corriger.
Lettre CXXIV, p, 328. — Dans-le lY^ volume des
Portraits des peintres de la galerie de Florenee^ on
trouve le portrait d'un Charles Leisman, qui était fils
adoptif d'un peintre allemand, qui trouva ce fils à
Venise, où il mourut en 1698. Cela s'accorderait
avec le temps pendant lequel ce Leisman vivait à
Florence, et duquel parle le comte Magalottij dans
cette lettre. Mais, au contraire, si cet artiste était
neveu de Livio Meus, et compatriote de Jacques
Collet^ tous deux Flamands, il ne pouvait ôtre Napo-
litain, comme on lit dans la note 2 de cette lettre.
Lettre CXXVI, p. 330. — La collection dont il est
question dans cette lettre passa tout entière dans
les mains de M. Crozat, en 1724, et je l'ai vue et
examinée avec soin. Elle était faite sans choix, et
elle n'était réellement pas considérable. L'auteur de
ce recueil y avait ajouté un abrégé de la vie de cha-
que artiste dont il possédait un dessin : et c'est la»
même chose que ce qui se trouve à la bibliothèque
du Vatican et même ailleurs, parce qu'il en a été fait
plusieurs copies. J'en possède une, mais j'en fais peu
de cas, parce qu'il s'y rencontre beaucoup d'erreurs;
on ne perd pas beaucoup à la laisser inédite, bien que
l'auteur désirât qu'elle eût été imprimée.
Lettre CXXX, p. 348. — On peut voir à Bologne,
à l'autel de la cathédrale qu'on appelle la Confession^
plusieurs sculptures fort estimées d'Alphonse Lom-
bardo de Ferrare, qui est désigné comme Français,
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— 368 —
certainement par suite d*une faute d'impression.
Ces sculptures ont été placées là en 1 504. 11 y avait
à Venise, du temps de Jacques Sansovino, Tullio et
Antonio, tous deux surnommés Lombards, et excel-
lents sculpteurs. Je me souviens d'avoir vu à Pa-
doue, dans la chapelle de Saint-Antoine, deux grands
bas-reliefs de marbre sur lesquels j'ai lu les noms
de ces deux artistes, et, sans aucun doute, c'est de
l'un d'entre eux qu'il est question dans cette lettre.
Dans cette même chapelle sont d'autres bas-reliefs,
travaillés dans le même goût, qui représentent des
miracles du saint : l'un est de Sansovino, et l'autre
de Jérôme Campagnola; ils me parurent très-beaux.
Quant à Christophe Lombardi de Milan , duquel il
est parlé dans la note 4, le Lomazzo dit qu'il était
sculpteur et architecte, et frère du peintre Andréa
Solari.
Lettre CXXXIX, p. 365, note2. — M. le marquis
de Marigny n'est pas surintendant général des postes,
mais bien directeur général des bâtiments du roi et
des arts et manufactures de France.
Vous avez laissé échapper une sorte d'équivoque
relativement aux deux gravures de Stefano délia
Bella, l'une de saint Prosper, l'autre de saint André
Corsîni; je les possède toutes deux, et celle de saint
Prosper est une des plus belles de cet auteur. Peut-
être n'aurez-vous pas bien compris mon écrit.
Lettre CL F^ p. 41 6. — Il faut que je vous avertisse
d'une erreur dans laquelle je suis tombé dans cette
lettre, où je vous disais que le tableau de Solimenaj
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gravé par le Carmonaj avait été fait par Philippe V,
et que le portrait de ce prince avait été changé, dans
la gravure, en celui du roi actuel. La vérité est que,
dans le tableau, le portrait est celui de Louis XIV,
roi de France, et il fut commandé par le cardinal
GualtierU c^mme on lit dans la vie du Solimène par
le Dominicif page 593. Le Carmona se trouvant en
France en fit le dessin et l'emporta à Madrid ; mais
au lieu du portrait de Louis XIV, il grava sur le cui-
vre celui de son roi, La même chose est arrivée au
tableau de Solimène, car le possesseur de ce tableau
a fait peindre dessus la tète de Louis XV.
Lettre CLXXIIy p. 481, v. 14. — L'histoire de
Judith, en bas-relief de bronze, ne représente pas
cette femme célèbre au moment où elle coupe la
tête d'Holopheme, mais alors qu'elle retourne triom-
phante à Bétulie. De même, l'autre bas-relief ne re-
présente pas David dansant devant l'arche, mais
Ossa qui tombe mort pour avoir porté la main sur
l'arche qui vacillait. Si vous ne vous en rapportez
pas à moi, je vous citerai le témoignage du père
Valerio PolidorOy qui le dit clairement à la page 15
de sa Description de V église de Saint - Antoine de
Padoue, imprimée en 1 590, in-4**. Le même auteur
décrit minutieusement dans son livre le chandelier
de bronze qui est dans la même église, ouvrage du
RicciOf de qui sont un Adam et une Eve de marbré,
dans la grande cour du palais de Saint-Mapc, à Ve-
nise; statues célèbres. Dans le susdit livre on rap-
porte son épitaphe, dans laquelle on dit qu'il mourut
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— 360 —
en 1 532y à soixante-deux ans. 11 y est nommé iln-
dreas Crispus Brioschus, et il convient de faire remar-
(|uer ici que Crispus est le synonyme latin de l'italien
Riccio. L'auteur de. cette lettre CLXXII dit avec vé-
rité que parmi les bas-reliefs du chœur, il n'y en a
aucun du Donatello ; mais il est vrai néanmoins que
parmi les ornements de 'sculpture du maître-autel,
il y a plusieurs ouvrages de la main du Donatello,
rapportés là de l'ancien autel lorsqu'il fut détruit et
refait dans le seizième siècle, comme on peut le voir
dans le livre du susdit père Valerio,
Telles sont les observations que j'ai faites sur le
tome V (des Leilere piiloriché)^ et j'ai pris la liberté
de vous les envoyer par écrit, pour vous obéir. Mais
puisque j'ai la plume à la main et que je discours
du recueil de ces lettres, je vous dirai encore
que dans la lettre du célèbre Vandyck , tome IV,
pages 17 et 18, il est fait mention deux fois d'un
baron Canuive^ c'est ainsi que ce nom y est écrit, et
dans la note on suppose que ce baron est un oiBcier
de marine. Mais c'était un Anglais dont Vandyck a
estropié le nom en l'écrivant, comme on le pro-
nonçait dans la langue qu'il parlait : c'est milord
Conway, qui fut secrétaire d'État sous Charles I®'',
roi d'Angleterre; c'était un homme de lettres qui
aimait et comprenait les beaux-arts, comme son
patron.
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VUL
Manette à monseigneur Bottant
Paris, 4 2 octobre 4765.
J'ai reçu presque en même temps les deux lettres
que vous m'avez fait l'honneur de ra'écrire, Tune en
date du 20 d'août, et la seconde du 18 septembre,
parce que la première éteit incluse dans une lettre
de M. le marquis de Marigny, qui était allé dans ses
terres. J'ai trouvé dans la seconde les premières
feuilles du tome cinquième des Lettere pittoriche^ et
j'ai lu, avec un singulier plaisir, celle par laquelle
commence le recueil. Elle m'a fait mieux connaître
Marc Benefidl. Je voudrais que nous eussions beau-
coup de vies de peintres écrites de cette manière ; elle
est remplie d'enseignements solides, et, autant que
j'ai pu le comprendre, un écrivain, dont je connais
la plume savante, y a mis la main. Mais dites-moi
pourquoi , dans la réimpression du Titi^ le nom de
Benefîal est accompagné du titre de chevalier, et que,
dans sa bic^raphie, il n'est dit nulle part qu'il ait
été décoré d'aucun ordre de chevalerie? Ce n'est
pas que cela me paraisse fort important , mais une
semblable distinction ne déshonore pas un artiste ;
* Recueil des Lettere pittoriche, t. V, p. 424, nocLviii.
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— 362 —
ensuite, j*aime l'exactitude. Je ne vous dirai pas
combien cette lecture m'a fait désirer, plus que
jamais, d'avoir dans mes cartons des dessins, au
moins un seul petit, de la main de Benefial. Il fut un
temps où vous espériez pouvoir décider un de ses
élèves à s'en défaire ; mais je crains que la chose ne
soit trop difficile ; c'est pourquoi je me retire. J'ai
fait dessiner à Rome, pour y suppléer, les deux
tableaux qui sont à rAra*G)eli, et je vous avoue que
celui oii la sainte reçoit l'extréme-onction me paraît
tellement pathétique, qu'il émeut extrêmement ceux
qui le regardent. — Je continuerai à lire les feuilles
que j'ai reçues jusqu'à la lettre H avec attention;
et, puisque vous l'exigez, je vous communiquerai
mes observations, dans le cas où cette lecture m'en
suggérerait. Je m'occupe à remuer mes paperasses,
et je ne désespère pas de trouver quelque chose qui
puisse avoir place dans votre collection. Vous avez
inséré dans le tome IV les observations du Bocchi ',
qui étaient devenues rares. Pourquoi feriez -vous
difficulté de rapporter dans ce cinquièmevolume deux
opuscules imprimés de Federico Zuccheriy tous deux
écrits sous formes de lettres, qu'on ne trouve plus
et qui sont très-importants? — L'exemplaire des
Antiquités de Pmtum, que vous m'ave» envoyé, ne
m'est pas de trop, et je suis reconnaissant de votre
attention, comme aussi pour les trois autres gravures
de Solimène. J'attends avec impatience le tome IV
' Sur rexcellence de la statue de saint Georges, du Denatellou —
Voyez Boltari, t. IV, p. 25S, n» cliii.
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— 363 —
de la Description d'Hérculanum. Je suis étonné que
vous n'ayez pas encore vu le» gazettes qui l'annon-
cent. M. Natoire connaît la voie par laquelle il devra
l'adresser. J'ai été informé d'une manière certaine,
par une personne qui l'a lue, de la réponse faite à la
lettre de M. Wiiickelman ; c'est pourquoi je n'en
puis douter. Elle a été imprimée à Naples ; c'est
pourquoi je vous prie, autant que je le puis, de mé
la procurer. — Il n'est pas nécessaire que vous ayez
un correspondant à Londres pour en faire venir les
Antiquités de Spalatro: M. Clérîsseau, qui les a des-
sinées, demeure à Rome, et vous les procurera.
N'hésitez pas à en faire l'acquisition; le livre est
digne de votre curiosité. -— Je me réjouis , avec
M. Winckelman, de ce qu'il est parvenu, à la fin, à
obtenir ce qu'il désirait depuis si longtemps, une
fonction stable et honorable dans son pays. Si j'étais
dans sa peau, je n'abandonnerais pas Rome; mais
chacun a ses idées et sa manière de penser. — L'es-
tampe de la Mort d'Hector, dont je vous ai parlé,
n'a pas été gravée en Angleterre, mais à Rome, par
Domenico Cunego^ d'après le tableau d'un peintre
écossais de nation*, qui demeure également à Rome,
et qui ne manque pas de talent.
Nous avons finalement perdu le comte de Caylus :
il a eu le sort que nous redoutions tous; il mourut
le 5 septembre (1765), après avoir été dix-huit mois
dans des souffrances continuelles. J'étais depuis
* Gaviûo Hamilton; voyez dans Bottari» t. V, p. 374 ^ n® cxl, uni
lettre de cet artiste à M. Ignace Hugford.
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— 364 -
longtemps, vous le voyez, préparé à ce coup funeste ;
cependant il ne m'a pas fait moins d'impression. Il
est dâr, à mon âge, de voir partir un ami qui avait
depuis quarante ans autant d'attachement pour moi
que j'en avais pour lui.
Dans la vie de Benefial , il est fait mention d'un
mémoire composé par M. le comte Nicolas Soderini
à la défense de ce peintre." Serait-ce montrer trop
d'indiscrétion que de demander ce que c'est que ce
mémoire, et de vous avouer que je désirerais aug-
menter ma collection de tous les livres qui concer-
nent la peinture ou ceux qui l'ont exercée? Nous n'a-
vons pas ici les vies àuMasucci et du Mancinijqui sont
morts à Rome il y a peu d'années. Quelqu'un devrait
bien les écrire, comme celle de Benefial, et vous les
donner pour être insérées dans le recueil de Lettres
pittoresques^ et on les y lirait avec plaisir. Vous avez
bien raison de dire que l'on montre ici et dans les
Pays-Bas trop d'envie de posséder les œuvres des
peintres flamands. Vous seriez surpris de la somme
qui a été dépensée à un recueil de dessins, presque
tous flamands, dont un curieux a voulu se défaire.
Parmi ces dessins, il s'en trouvait un beau de Ra-
phaël, qui a été payé quinze cents francs, c'est-à-
dire trois cents écus romains; mais quelle différence
d'un tel dessin avec des dessins d'ivrognes, de trou-
peaux de bœufs , d'arbres , qui se sont vendus de
huit à neuf cents francs pièce? Je les ai laissés tran-
quillement aller sans regret. Il est vrai que, pour
me consoler, il m'est venu un beau rouleau de des-
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— 365 —
sins italiens; où j'ai trouvé beaucoup mieux mon
compte. J'y ai trouvé un petit dessin du Titien, qui
est la première pensée du Promethée que grava Cor-
nélius Cort; et je vous dirai, sans exagération, que,
si Michel-Ânge l'eût dessiné, il n'y aurait pas mis plus
de science. Mais c'est trop abuser de votre patience
et de vos yeux, que de les tenir si longtemps fixés
sur une écriture aussi fine et aussi mal formée que
la mienne. Je vous en demande pardon, et vous prie
d'excuser celui qui ne trouve pas de plus grand
plaisir que de s'entretenir avec vous.
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IX.
Bottari à M. Pierre Mariette'.
Rome, 5 novembre i765.
Votre lettre du 12 du mois dernier m'a fait le
plus grand plaisir, parce que je craignais que la
mienne du 20 août n'eût été perdue. Je suis charmé
que la première vous ait satisfait ; mais je regrette
d'avoir omis d'indiquer le titre de chevalier conféré
à Benefial. Je crois que cet honneur lui aura été ac-
cordé par le pape, lorsqu'il peignit le prophète à
Saint-Jean-de-Latran. Je me rappelle avoir inséré
dans les volumes précédents la vie du chevalier Rus-
coni. Vous avez raison de le dire, il faudrait que
quelque élève de chaque maître, ayant longtemps vécu
avec lui dans une grande intimité, en écrivit la vie
avec la plus gi*ande franchise, disant le bien et fai-
sant aussi connaître les défauts qu'il est permis
d'indiquer, surtout lorsqu'ils sont apparents et pu-
blics. On a imprimé à Florence les vies du Yignali,
maître de Carlo Dolcij du Gabbiani et du Franchi.
Si vous voulez ces trois biographies, je puis vous les
procurer. M. Temanza a écrit d'une manière remar-
* T. V, p. 433, n« CLX.
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— 367 —
quable celles du Sansovino et du Palladio. Il semble
qu'une malédiction soit attachée aux écrivains qui
écrivent sur les beaux-arts, car tous ont commis des
erreurs incroyables. Je le dis en me citant moi-
même pour exemple, puisque je me suis trompé sur
des choses que je savais comme je sais mon nom.
La même chose est arrivée à Yasari et à ceux qui
sont venus après lui. Il m'a fallu jusqu'ici faire ré-
imprimer deux feuilles de ce cinquième volume (des
Lettres pittoresques) . Je vous ai envoyé quelques petits
dessins de Benefial, et je crois les avoir mis avec une
gravure de Solimine. Je vous adresse aujourd'hui la
feuille G, qui était, je ne sais comment, restée en
arrière, et j'y joins les autres feuilles imprimées
jusqu'à ce jour, qui arrivent jusqu'au V inclusive-
ment, et contiennent quatorze lettres. Je verrai si je
puis trouver le mémoire composé sous le nom du
comte Soderini à la défense de Benefial. J'aurais
volontiers inséré, non dans ce volume, mais dans les
précédents, les deux lettres de Frédéric Zuccheri^ si
j'avais pu trouver le moyen de les faire au moins
copier. Je les chercherai avec le plus grand soin, et
si je ne puis les trouver soit à Rome, soit à Bologne,
soit dans le reste de l'Italie, je vous prierai de m'en
procurer une copie dont je payerai le prix. Si quel-
que amateur d'antiquités voulait acheter celles de
PcBstum^^ il s'en trouve à Rome plusieurs exem-
* Gravées par Philippe Morghen, et décrites par M. le baron D. Jo-
seph Antonini, dans son Traité de la Lucanie^ publié à Naples, en
045.
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— 368 —
plaires au prix d'un écu romain. Je n'ai pas con-
naissance de la réponse faîte à M. Wînckelman,
mais j'écris aujourd'hui pour qu'on en fasse la re-
cherche. J'attends avec impatience les gravures de
vos dessins qui, j'en suis certain, seront excellentes.
Il sera plus sûr, pour me les envoyer, de les donner
au libraire correspondant de Busciardf libraire à
Rome ; je vous en donnerai le nom sur une feuille à
part. Je vous remercie de m'avoir adressé à M, Clé-
risseau pour avoir les Antiquités de Spalatro/je m'en
prévaudrai. Je crois, comme vous, que nous n'au-
rons pas de sitôt, comme tout le monde le désire, les
vies des peintres bolonais, par la raison que M. le
chanoine Grespi est fort occupé. M. flamilton, l'au-
teur des Funérailles d'Hector y gravées passablement
par un Véronaîs, m'en donne une épreuve. J'ai vu
dans son atelier un tableau avec des figures grandes
comme nature^ représentant Achille qui tratne, at-
taché à son char, le corps d'Hector. Ce corps est nu
et bien dessiné. Hamilton est amoureux du coloris
du Titien, dont il possède trois beaux tableaux; mais
en peignant il ne l'imite pas, car son coloris est trop
terne. C'est le plus honnête, le plus aimable, le plus
charmant homme du monde. Quant au Musée du
Capitole, vous en savez autant que moi, car, aus-
sitôt qu'une planche est gravée, je vous en envoie
l'estampe. Actuellement, les deux tiers sont gravés.
J'ai appris avec le plus grand chagrin la mort de
M. le comte de Caylus, à cause du caractère élevé
qui brillait de toutes parts dans ce gentilhomme.
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- 369 —
Moi aussi ^ j'ai perdu un vieil ami en Italie; c'est
Gio.'PietroZanotti ^qui comptait plus de quatre-vingt-
dix ans. Je tâcherai de me procurer la lettre d'un
certain peintre espagnol, qui demeure à Rome depuis
longues années, dans laquelle il parle de beaucoup
de peintres et de peintures de ses compatriotes, et
je la comparerai avec les vies du Palomino^ que nous
avons. dans la Bibliothèque (Corsini, ou du Vatican),
bien que cet ouvrage soit rare ; et je verrai s'il faudra
que j'en fasse fonds pour le cinquième volume. Je
me réjouis de ce que vous augmentez votre collec-
tion tous les jours par de nouvelles acquisitions re-
marquables. Sans cérémonie, et pour ne pas vous
ennuyer plus longtemps, je reste de tout cœur rempli
d'estime et de dévouement, etc.
24
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Gio. Boiiari à M. Mariette *.
ftome, 4€ octobre 47fi5.
Je m'empresse de tous accuser réception, mon-
sieur, de votre aimable lettre du 2 courant, et je suis
bien aise que vous ayez reçu les autres planches du
Museo Capitolifii) : mais je ne sais si vous les avez
trouvées de votre goût, comme les premières. Je n'ai
aucune nouvelle du tome IV de VHerculanum : j'en
ferai la recherche par le premier courrier ordinaire.
Je suis heureux d'apprendre que lart de graver sur
cuivre a passé les Pyrénées, qui paraissaient inac-
cessibles^ jusqu'ici, aux beaux-arts*. M. D. Emma-
nuel Roday ministre du roi d'Espagne à Rome, vient
de partir pour l'Espagne : il est appelé à Madrid pour
remplir les fonctions de secrétaire de grâce et de jus-
tice, fonctions qui s'étendent sur toutes les affaires
du royaume. C'est un homme très-instruit et qui
comprend bien les arts; nul doute qu'il ne s'appli-
que à les encourager avec beaucoup de zèle. Le Vasi,
graveur de vues d'architecture, a gravé le plan per-
spective de Rome, vue du mont Janicule, en six
« T. V, p. 429, n« clix.
• Voyez t. V, p. 446, n»cLv.
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^ 8T1 —
gfaii4es fouillai. Ledit M. Moda 0n émparte «m
preuve pour détemioer le roi à en aoeepter b dé*
dicaoe. Il d(ût 4tre arrivé matatoitat h Madrid^ H
il m'enverra sans doute, étant mon patron et §mi,
la gravure du Carnuma. J'ai fait l'aequisitioa d'une
eatanipe gravée à Bologne par M. Carb BiuMCMi,
ministre de l'éleeteor de Saxe près de oette cour. Il
s'est mis à cultiver cet art pour son agi*ément. La
gravure est tirée d'un beau dessin original de La
Fage, qui appartenait au comte Algarotti,' c'est un
simple trait, suivant la manière de La Page. Elle
représente l'^itrée d'Ënée aux enfers, acoompajgiié
de la sibylle, que l'artiste a représentée trop jeune;
puisqu'on dit d'une femme nona^aire, elle eit
plus vieille que la sibylls de Cumai. On y voit au*
desras un fleuve, qui répand ses eaux par une urne
et forme une belle cascade. Au fond est Caron, qui
frappe avec sa rame quiconque tarde a passer % et
des personnages tout nus qui voudraient traverser
le fleuve avant leur tour, ^r l'autre rive, on aper*
çoit un grand nombre d'âmes enveloppées d'une
sorte de linceul, qui montrent seulement leurs niainf
et le profil du visage. Le comte Àlgarotti signale ce
dessin dans ses œuvres. — Je ne sais si le susdit
B. Emmanuel a acheté le tableau du Maratta qui
représentait le vénérable PalafocCy parce que to«t
' Garon, dioiook), coa occhi di bragia,
Lor acceunando, tutte le raccoglie,
iatte col remo qualunque s'adagia.
Dantb, Inftmay canto tii.
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— 372 —
l'hiver ayant été pluvieux^ l'humidité, mon mortel
ennemi, m'a cloué sur mon fauteuil, où je suis en-
core. U vint pour me voir, mais on parle de tant de
choses, que celle-là m'est sortie de l'esprit : mais
je le saurai dé sa cour, et je saurai si on grave ce
tableau. — J'attendrai les ports de Vernetj et je ne
dout€ pas qu'ils ne soient gravés avec la même per-
fection que les derniers que vous avez bien voulu
m'envoyer. Il me semble que cet habile artiste a
placé le point de vue un peu bas, et qu'il reste trop
d'espace dans le tableau. U est vrai que c'est le
moyen de faire le tableau plus promptement. — J'é-
crirai à NapleSj à un graveur appelé Philippe Mor-
ghen, pour qu'il me cherche le Saint Guillaume de
. Verceil^ et cette estampe gravée par le Gautier. —
J'aurai prochainement un dessin de Benefial , et je
vous l'enverrai de suite. — Le chevalier Sebastiano
Concha est mort très-vieux, mais Gio. Pietro Za-
notti, plus vieux que lui de dix ans, vit encore, mais
il a perdu la raison et il est en enfance. — Je n'ai
pas encore vu les Antiquités de Spalatro; je me les
procurerai , parce qu'elles doivent être belles. —
J'écris à Bologne pour avoir les gravures de notre
Traballesi, duquel je n'ai encore rien vu. — J'ap-
prends de M. le conseiller Bianconi, dont j'ai parlé
plus haut, que M™* de Pompadour a fait graver quel-
ques camées tant antiques que modernes. Je suppose
que ces gravures ne se vendent pas, mais j'espère
néanmoins que, par votre entremise, je pourrai les
obtenir de M. le marquis de Marigny. — Je me rap-
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— 373 —
pelle maintenant une chose qui m'était sortie de
Tesprit, par suite du nombre infini d'affaires de
toutes sortes qui me passent par les mains, sans par-
ler de la vieillesse qui fait perdre la mémoire. Cette
chose est qu'il me semble vous avoir envoyé deux
dessins de Benefial, que vous devez maintenant avoir
reçus. — Je voudrais apprendre l'entier rétablisse-
ment du digne comte de Caylus; je prie Dieu pour
lui y et je crois être utile au genre humain ; il y a des
hommes qui ne devraient pas mourir. — Je suis
étonné que vos graveurs, qui tous les jours envoient
eu Italie, pour les vendre, de nouvelles gravures,
d'après des peintures peu célèbres, ne gravent pas
la Cène de Léonard de Vinci, dont vous devez avoir
ime excellente copie qui fut faite par ordre de Fran-
çois P^, et placée dans la sacristie de Saint^ermain-
d'Auxerre. Il me semble que M. le comte (de Caylus)
devrait la graver, c'est pourquoi je me sens heureux
d'en parler. Celle de Rubens est une copie mal faite,
qui ressemble plutôt à une caricature. Si elle avait
été gravée en reproduisant fidèlement l'original, on
aurait vendu cette estampe comme du pain : tout le
monde l'aurait achetée. Je termine cette trop longue
lettre eu me disant, etc.
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XL
Mariette à monseigneur Bottari \
Paris, 30 décembre 4765.
Ouï, monseigneur, j'ai recules planches destinées
au quatrième volume du Museo CapitolinOy que tous
avez eu la bonté de me faire parvenir dernièrement,
et j'en suis très-satisfait. Si toutes les autres sont
comme celles-ci, le quatrième volume sera aussi
remarquable que les précédents, et je dirai même
qu'il sera encore plus intéressant. La vue de Rome,
de M. Vasij prise du mont Janicule, n'excite pas
beaucoup ma curiosité, parce que je ne sais ni com-
ment ni où serrer ces grandes estampes. Je serai
bien curieux de voir celle gravée par im de vos amis
à Bologne, d'après un dessin de M. de La Page, et, si
cela était possible, je désirerais Tacheter. — La per-
sonne qui vous a parié d'une suite de pierres gra-
vées, dont la marquise de Pompadour avait fait ré-
produire les estampes, ne vous a pas raconté le fait
exactement. Dans cett« suite, il n'y a aucune pierre
d'un travail antique, mais toutes ces estampes sont
reproduites d'après des pierres précieuses gravées
* T. V, p. 33S, a* CLXiu
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— 375 —
sôit en crenx, soit en rdîéf par M. Guay^ mattfe
^n cet art, et que cette dame protégeait. Cette ittHe
(mme un Tolume in-4®, qui contient 4M)ixai]te^uatre
planches, y compris le frontispice. De son vivant,
die en a distribué un petit nombre d'exemplaires.
Je ne sais ce que sont devenus les cuivres. Le mar-
quis, son frère, les aui^ sans doute trouvés dans la
succession de sa sœur, et je lui en demanderai uù
exemplaire pour vous. S'il en a quelques épreuves,
je me flatte qu'il ne révisera certainement pas de
vous en offrir une.
Je vous remercie des dessins de Benefial que vous
me faites espérer, ainsi que de ceux de FranteMeo
d'Impériale f que j'ai déjà reçus. — Il y avait un bimt
de temps que le chevalier Sebasiiano Concha était moM
pour la peinture ; il a donc aussi terminé sa carrière
vitale? Pourrai-je avoir le jour précis de sa itaort*?
Peut-être son sort est-il plus heu)reux que celui du
"bon Zanotti, que vous me dites être tombé en en-
fance. Cela doit être arrivé subitement, puisqu'il y
a peu de temps, il travaillait la plume à la nuiin et
faisait de bons et beaux vers.
Je serais aussi désireux que vous d'avoir Une
bonne gravure de la Cine de Léonard de Vinci; mais
il ne faut pas l'attendre de nos graveurs. Ils sont
tous occupés à graver pour gagner de l'argent, et
ils sont trèfr-persuadés qu'une telle gravure^ quelque
^ Il mourut le 1"' septembre 4764, mais son grand âge Tempèchait
de travailler.
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— 376 -^
bien faite qu'elle pût être, n'aurait ici aucun succès;
mais on ne peut pas déterminer le public à changer
de goût et à en prendie un meilleur. Actuellement^
il préfère les sujets gracieux, et ceux qui sont graves
et sérieux ne sont pas à la mode. Depuis longtemps»
uous n'avons de cette fameuse peinture (la Gène),
d'autre gravure que celle qui a été exécutée sous la
direction de Rubens S ce qui, comme vous le dites,
ne la représente que très-imparfaitement. Vous ne
pourriez croire, par exemple, la vogue qu'ont les
estampes gravées d'après les tableaux de M. Yernet
(Joseph). On les enlève aussitôt qu'elles paraissent,
et les planches se multiplient de telle sorte, que leur
nombre suffira pour former avant peu un fort vo-
lume. On a publié dans la Gazette littéraire de Paris
une lettre de moi, dans laquelle je cherche à défen-
dre les Grecs contre certaines attaques dirigées
contre eux par M. Piranesî, dans son livre de la
Magnificence de l'architecture des Romains. Get au-
teur, qui préfère les derniers, ne me semble pas
parler des Grecs avec toute l'estime qui leur est
due. Je ne sais comment cette lettre, qui a été im-
primée sans que je l'aie su, lui sera venue entre les
mains. On m'a écrit qu'il s'en était trouvé offensé,
et qu'il travaillait à me répondre. 11 en est assuré-
ment le maître, mais je désire seulement qu'il ne le
fasse pas avec rudesse; il aurait d'autant moins de
raison d'agir ainsi, que la diversité de nos opinions
^ Par P. Sutman, qui a gravé beaucoup d'après Rubens.
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— 377 —
sur ce point n'a diminué en rien Testime que je fais
de ses talents. Cherchez à voir cette lettre; connais-
sant le père Jacquier, il vous sera facile de Tavoir.
Elle se trouve dans les numéros du mois de janvier
1 765 de la Gazette littéraire^ et comme elle traite de
questions touchant le goût et le dessin, elle ne vous
déplaira peut-être pas. Je suis avec respect, etc.
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XII.
Pierre Mariette à Tommaso Temanza^.
Paris, 9 août 4771.
La dernière lettre que vous m'avez fait le plaisir
de m'écrire, m'arriva dans un moment très-crilique.
J'étais alors retombé très-gravement malade^ et si
j'en suis revenu, je le dois à une faveur du ciel.
Cette maladie m'avail tellement affaibli, qu'il me de-
vint, non-seulement nécessaire d'aller respirer un
meilleur air à la campagne, mais encore de me tenir
éloigné de toute espèce d'application : voici la cause
à laquelle vous devez attribuer un silence dont vous
aurez été peut-être scandalisé. J'ajouterai, pour me
justifier, que je voulais vous accuser réception du
petit paquet de livres que vous avez recueillis pour
moi, et ce paquet ne m'est arrivé que depuis quinze
jours. Actuellement qu'il est entre mes mains, et
qu'il m'est permis d'écrire, je n'ai rien de plus pressé
que de m'entretenîr avec vous. Je dois, avant tout,
vous remercier des livres et de l'estampe, d'après le
Balestra, que vous m'avez procurés, et je vous prie
de me dire ce que j'ai à vous donner pour cet envoie
* BotUri, t. Vm, p. 418, n» clxxvi.
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--.'379 —
afin que je puisse vous le faire remettre. Je crois
vous avoir déjà remercié du dessin des Thermes
d' Agrippa, qui complète mon exemplaire des Ther-
mes antiques, gravés sur les dessins de Palladio. Sî
je l'ai omis, je le fais aujourd'hui, m'empressant
de vous témoigner tout ce que peut suggérer la plus
vive reconnaissance. Je suis charmé de voir que vous
persévériez dans Tintention de nous donner les vies
des architectes qui ont vécu sous le gouvernement
de votre République (de Venise), et que vous soyez
maintenant occupé à écrire celle de Frire Joconde.
Je vous avais promis d'intéresser l'architecte de la
ville de Paris, que je connais, à vous communiquer
là-dessus tout .ce qu'il a fait. Aussitôt que revenu de
la campagne, j'eus mis le pied à Paris, j'allai lui
rendre visite, et j'appris de lui qu'on lui avait fait
récemment, de votre part, la môme demande. Néan-
moins, ma visite ne fut pas inutile. J'appris qu'il avait
mis plus d'empressement à vous servir; et, en effet,
il s'est chargé de me fournir sous peu tous les plans
d'élévation du pont Notre-Dame, le seul qu'ait con-
struit, à Paris, votre compatriote. Quant à la notice
historique, il me pria de l'en dispenser, par la raison
qu'il n'en avait aucune connaissance, et je me suis
chargé de vous en instruire tant bien que mal. Vous
trouverez ci-joint tout ce que j'ai pu recueillir; et si,
par la suite, je découvre quelque autre chose, je
vous en ferai part. Veuillez croire que personne n'a
pour vous plus de considération, plus d'estime et de
zèle.
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— 380 —
Faites-moi le plaisir de rémettre le billet joint à
M. Zanetti, et de me donner de vos nouvelles.
Notice sur la construction du pont Notre-Dame^ à
PariSj d'après le plan du frire Jean Giocondo,
religieux dominicain^ .
Je vous Tai déjà dit, et je persiste dans cette opi-
nion : Fra Giocondo n'a construit qu'un seul pont
à Paris, et si Vasari en cite deux, c'est parce qu'il
était mal informé; il aura consulté des personnes
qui, ainsi que lui, ne sont pas venues sur les lieux;
et, ce qui aura achevé de lui faire commettre cette
erreur, c'est le mauvais et insipide distique latin de
Sannazar, qui le dit si positivement, qu'il se sera cru
obligé de le croire. D'autres ont été plus loin, ayant
avancé que le distique se lisait sous une des arches
du pont Notre-Dame; ce qui est absolument faux.
Vasari n'en parle pas : il parle seulement d'une in-
scription qui, de son temps, était placée sur le pont,
et contenait l'éloge de l'architecte. Je l'ai cherchée
inutilement, et je doute qu'elle subsiste encore. —
Je ferai de nouvelles recherches, et si je réussis, je
vous en informerai. Ce qu'il y a de certain, c'est que
les deux ponts qui se font suit«, et qui servent de li-
mite à l'Ile du Palais, au centre de Paris, l'un au
midi, l'autre au nord, ont été construits à des époques
^ Extrait de la lettre de Mariette au Temanza, du 9 août 4774. «-
Bottari, t. VUI, p. 420, n» glxxvi.
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— 381 —
très-différentes et fort éloignées Tune de l'autre. Celui
qui s'appelle le Petit-Pont, appuyé sur un ancien
édifice, qui autrefois servait de forteresse et qui s'ap-
pelle le Petit-Ohâtelet, n'était, dans Torigine, que de
bois; il fut construit en pierre, en 1408, un siècle
avant que Giocondo ne mit le pied en France. 11 sub-
sista jusquen 171 8, année dans laquelle un violent
incendie le détruisit et obligea la ville à le rebâtir^
comme on le voit aujourd'hui. Dans cet intervalle^
on ne trouve pas, dans nos annales, qu'il y ait été
fait autre chose que des réparations ; et s'il en eût été
autrement, on n'aurait pas manqué d'en conserver
le souvenir.
« Quant au pont Notre-Dame, il n'était probable-
ment qu'en bois, alors que le 19 octobre 1499, il
s'écroula presque subitement; accident attribué à la
négligence du prévôt des marchands et des échevins
de ne pas le réparer. Aussi^ à l'occasion de cet acci-
dent, furent-ils mis en prison, privés de leurs offices
et condamnés à de grosses amendes. Le 7 novembre
de cette même année, il fut résolu, dans une assem-
blée qui se tint au Palais, de le reconstruire en pierre^
et avec toute la solidité possible; la première pierre
fut posée le 28 mars suivant, et les travaux conti-
nuèrent sans interruption jusqu'en 1 507, où l'ou-
vrage fut entièrement terminé, et la dernière pierre
posée avec une grande solennité. Les architectes les
plus expérimentés et les plus habiles dans leur art,
qui se trouvaient alors en France, furent consultés
sur ce travail : mais frère Giocondo, religieux donii-
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^ 38a —
uk%m, lea ftutir«9 disent franeiseain, fut cehtî ipâ «a
«ut la direction et qui en donna lea plans.
Le roi Louis Xll, qui était monté sur le trène
en 4498, avait sans doute proposé cet architecte,
connaissant son habileté, par expérience, dans Tart
de bâtir, et l'avait fait venir à Paris, en témoignage
de Vestime qu'il lui avait inspirée dès 1 495, alors que
ce prince était en Italie, où il était passé pour soutenir
ses droits sur le duché de Milan, dont il était le légi-
time héritier. Quoi qu'il en soit, Giocondo répondit
parfaitement à l'idée avantageuse qu'on avait conçue
de lui , et se fit particulièrement estimer des hom-
mes de lettres avec lesquels il entra en relations. De
ee nombre était le célèbre Budée, qui, dans un grand
nombre de ses savants ouvrages, lui rend le tribut
d'éloges qui lui était dû. Mais, pour nous borner à ce
qui faisait le principal objet de son voyage, les plans
qu'il présenta furent généralement approuvés, et il
fut préposé, selon ce qui est contenu sur les registres
du parlement, censeur chargé de la suriûtendance de
l'édification du pont. Tel était son emploi : il veillait à
ce que les ouvriers et particulièrement leur chef, qui
était l'architecte de la ville, ne commissent aucune
fraude pendant tout le cours de l'ouvrage, et n'em-'
ployassent que les meilleurs matériaux. Il lui fut
assigné pour ses peines un traitement de huit livres
par jour, somme considérable dans un temps où le
D»arc d'argent qui, aujourd'hui est de cinquante
livres, ne valait que douze ou quinze livres. Compte
fait, on trouve que ces huit livres équivalent à trente*
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deux^ m moim, 4^ notr^ mo^uoâîe. L^ poat Not^e-
Dame est chargé de maisons ea br^u^ d'mie coa-
struetion seaabkbk : il y en a trente-quatre, dix-sept
de chaque c^té, — mais on peut induire de l'ordre
dans lequel elles sont placées, qu'elles sont d'une
construction postérieure au pont, et que Giocondo
n'y a eu aucune part. Elles ont été restaurées à
diverses époques, et notamment en 1660. Dans le
cours de cette année, on appliqua sur leurs façade^
une suite de termes en bas-relief qui se donnent la
main pour porter les portraits de nos rois; ce qui fut
fait pour honorer l'entrée dans la capitale de Marie-
Thérèse d'Autriche, femme de Louis XIV. Brlce,
auteur d'une description de la ville de Paris, rap-
porte une inscription en français, qu'il prétead avoir
été mise sur une des arches de ce pont, à l'époque
où il fut terminé. Mais le style, qui n'est pas celui
de l'époque à laquelle aurait été placée l'inscription,
prouve suffisamment la supercherie et ne contient
rien de particulier, si ce n'est que l'ouvrage fut ter-
miné en 1 507, et que ce jour il fut fait de grandes
réjouissances dans la ville. Le Maire, historien plus
fidèle, rapporte, dans son Paris ancien et moderne,
une autre inscription qui commence ainsi :
Jucundus facilem praebet tibi Sequana pontem ;
Invito aediles flumine restituuut,
Régnante Ludovico XIV,
Âlexander de Sere urbis praefectus, etc.
Elle fut faite à l'occasion des réparations qu'il
fallut faire au pont Notre-Dame, vers l'année 1660.
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— 38A —
J'oubliais de vous dire que^ si vous citez Vasari^
vous devez corriger une erreur qui lui a échappé,
et qui n'a pas été remarquée par monseigneur Bot-
tari^dans sa nouvelle édition de cet auteur. 11 nomme
la rivière sur laquelle se trouve le pont Notre-Dame,
la Saône; il faut écrire la Seiîie. On parle de suppri-
mer les maisons qui sont sur ce pont, et de le dé-
barrasser des machines qui y sont appuyées, et qui
renferment les machines hydrauliques qui tirent
l'eau de la rivière pour la distribuer dans tous les
quartiers de Paris. Rien ne serait plus à propos :
mais^ dans les circonstances présentes, il ne faut pas
esjpérer voir cet utile projet exécuté de sitôt : il fau-
drait de l'argent, et les finances sont à sec, et la ville
gênée. Notre situation est tout à fait triste et affli-
geante.
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XIIL
9AIS0^ PmSi$AJfTE$ AiOOPTÉËS PAR M. SICNON, PmiR AC-
QUÉRIR LE CABINET DE FEU M. MARIETTE, HT LE RÉUNIR
A CELUI DE SA MAJESTÉ,
Présentées à Monseigneur de Lamoignon de Malesherbes , ministre
secrétaire d*État de la Maison du Roy, par le sieur Jfoly, garde du
Cabinet des planches gravées et estampes de la Bîbliothèqme du
Roy, le 4 septembre 1775.
M01I6£|GIH£UB,
Le cabinet de feu M. Mariette est compaBé de deux
pajtie9 iwiques, qui ne doivent et ne peuvent appar-
tesnîr qu'à un grajwi roy.
L'assemblage de ces deux richesses est un pro-
dige! Ce prodige en a enfanté un second : celui
4'avoir transmis, pendant près de deux siècles^ la
xoéme fortune, le même goût épuré et le même sa-
voir éclairé dans la personne du citoyen dernier pos-
sesseur de cette superbe collection, « qui, disait-il,
achèverait ma félicité, si les trésors que mon aïeul,
mou père et moi avons rassemblés à grands frais ; si
ces richesses pouvaient passer danft le Cabinet du
Roy. » En effet, comme bon citoyen, il avait résii^té
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— 386 —
aux offres avantageuses que plusieurs puissances ' lui
avaient souvent faites , pour ces deux uniques par-
ties : — Desseins (sic), — estampes.
La première partie, aussi admirable que la se-
conde, qui sont les desseins, M. Mariette les avait
presque tous acquis du cabinet fameux de H. Crozat,
et M. Crozat avait été assez heureux de les réchapper
des mains du célèbre négociant Jabach, qui s'était
réservé presque tous les originaux, lorsqu'il vendit
à Louis XIV et ses tableaux et ses desseins.
M. Crozat, par son testament, aurait désiré que
les précieux desseins qu'il avait acquis en Europe,
pendant plus de quarante années, devinssent ceux
du Roi, et n'en demandait que cent mille livres;
suivant les expressions de son testament, il ordon-
nait à ses héritiers de distribuer cette somme aux
pauvres. On présenta l'extrait de ce testament à
M. le cardinal de Fleury, alors premier ministre,
qui répondit « que le roi avait déjà assez de fatras,
sans encore en augmenter le nombre. » Cette émi-
nence ne portait pas en cela un jugement favorable
aux arts^ comme aurait fait la savante Grèce, si elle
eût pu connaître les productions du divin Raphaël,
de Michel -Ange Buonarotti, des Garraches, du
Guide, et tant d'autres hommes célèbres qui, par
leurs talents éminents sont encore, dans le moral,
une des plus brillantes branches de commerce dans
^ L'impératrice-rdne (Marie-Thérèse), rimpërairice de Russie;
l'électeur de Saxe, roi de Pologne; le roi de Pn sse et l'Angleterre,
[lyole de M. Joly.)
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— 387 —
leur patrie. — Mais je dois me taire sur la partie des
(cTesseinSy puisqu'elle est du ressort du ministre des
bâtiments ; j'ignore pourquoi? Car les desseins sont
les manuscrits d'un cabinet d'estampes. Le grand
Colbert ne les aumit point démembrés d'avec la
partie estampes, : s'ils l'ont été, ce n'a pu se faire
que pour étendre sans doute le district du marquis
de Seignelay, son fils^ dans le département des bâ-
timents qu'il lui laissait, et qui n'était qu'une des
branches de l'administration que le roy Louis XIV,
avait sagement soumises à son père.
La seconde partie^ les estampes, inséparables de
la typographie, sa sœur (la Bibliothèque royale),
confirment la belle et vraie maxime d'Horace, de ré-
unir V utile à V agréable. Sans entrer dans l'excellence
de l'heureuse découverte de la gravure, qui, mal-
heureusement, n'était point connue du temps ?e
Pline, l'illustre Mariette possède non -seulement
toutes les productions, ou l'histoire progressive de
ce bel art, par des pièces justificatives, depuis son
origine (1470) jusques et par delà le beau siècle de
Louis le Grand, mais il est encore le seul qui s\3 soit
procuré les éditions les plus belles et les plus com-
plètes^ et les pièces capitales et rares.
11 était comme un avare qui cache son or ; il ne
montrait ses portefeuilles qu'à ceux dont il était as-
suré de leur amour pour les arts, ou qui étaient au
moins initiés dans leurs mystères. Lorsqu'il venait
au Cabinet des Estampes du Roy, il était partagé
entre le plaisir et la peine : il convenait qu'il était
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— 388 —
àeh fpMàMrèa Roy de FiMee ^rnivrir eê^ Musées
art»; mai» il mé blâmait d'y admettre pieuse de six
j^erMBiiet à k foin. Avait-il tort? avail-ii vaiflo»? Je^
pensaiar oomme kâf mais je lui cachaiisy dant» WMia
wtéffieur^ que^ peut-éti e un jour, ses riebesses rëp»-
feraient afrec nagnifieence, eette ruine inseasMe
que permet la grandeur do târoBe, et qu'ii est ônpo»-
sîble de réparer eontre le Tempu» edaœ. RéamBOrnsy
le Cabinirt des Estampes du Roy^ tel qu'il se com-
porte aujourd'hui^ l'emportera toujoum' sur c^^ui àe>
feu M» Mariette^ pao usue infinité de niafâère& telles
qfj^ différe&tea kiranclfees d'histoire et de science»
€ffâ y seak réauîes. Mais, quant à ce qui constitue br
(pa^ui^ ses progrèa, sa conservation, en* on mot,,
ce ^'eUs a d'unique et de rare, M. Mari^^ at n»*
sAnblé des miracles^ Son cabinet, passant dans»
oelui da Roy, il fauidiiaîè, pour amai dîne,, ne le eem-
mvmciueff que par permission expresse de' Sai IMb^
Voilà, Monseignetfir, ce que Joly a cru^ d^veîr re^
présenter très4mtnblemen6 auK yenoL de Votr^ GmêL"
deuf 9 pour l'k)nDeur die la nation^ On peuO aeqwâdr
un diamant, une statue, un tableau; mais on* n^
pourra jamais, même à prix d's^genA, rassànUer
un ciibinet de desseins et d'estampes tel que celui de
feu M. Mariette. S'il venait à être divisé et tra»sjfiâré
cihesb une puissance étrangère, la France perdraiv
fftuv toujours oe que le hasandi, la fortune et le goât
9viaîenf prid plaisir à recueillir pendant près de deM
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— 389 —
sîècles. C'est Tauteur du savant Traité des pierres
gravées du Cabinet de Sa Majesté qui^ pour un mo-
ment^ est encore entier. C'est à Sa Majesté et au
ministre éclairé dont elle vient de faire choix^ qu'il
appartient d'apprécier les trésors^ qu'on devrait
nommer type universel, ou objet de délices^ d'un
homme aussi recommandable que l'était le savant
Mariette.
FIN DE L'APPENDICE.
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TABLE DES MATIÈRES.
AVERTISSJEMBNT V
Famille de Mariette. . . * 4
Éducation qu'il reçoit 2
Origine de sa collection d'estampes et de dessins 3
Stefano délia Belia 4
Son voyage en Allemagne. — Le prince Eugène de Savoie. . . 6
Études de Mariette à Vienne 7
Son retour en France par l'Italie. 9
État des beaux-arts en France vers 4720 40
Watteau, Lancrei. 44
Liaisons de Mariette. Id.
M. Pierre Crosat 42
Le comte de Caylus 43
La Rosalba Carriera, peintre en pastels; son voyage à Paris. . 49
Elle est reçue membre de l'Académie de peinture %%
Sonnet italien de Mariette en son honneur 25
Société de M. Crozat 26
L'abbé de Maroulle 29
La Rosalba de retour à Venise 30
Tableaux qu'elle y fait pour divers amateurs français 32
Appréciation du talent de cette artiste 37
Notice de Mariette sur Léonard de Vinci 39
Publication du cabinet Crozat 44
Correspondance avec le chevalier Gaburri de Florence. ... 42
Gravures envoyées à Mariette par le prince Eugène 45
Goût dominant dans les arts en France vers 4730 47
Mariette grand admirateur de l'école florentine 48
Sa liaison avec Watteau, M. de Jullienne, et plus tard avec
Boucher 49
Mariette reçu membre de l'Académie de dessin de Florence. 53
Son intimité avec Zanetti, de Venise ; notice sur cet amateur. 56
L'historien Cavazzoni Zanotti^ de Bologne 62
Le chanoine Louis Crespi 68
Mariette rédige le catalogue de la collection Crozat 76
Réimpression par Mariette du cabinet de M. Boyer-d'Aguilles. 85
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— 394 —
Consolations qu'il cherche dans les arts 225
Sa mort. Appréciation de ses jugements 226
11 préfère les maîtres italiens aux Flamands 227
Son opinion sur les dessins des maîtres i 228
Mariette insensible au goût de la musique 229
Vente de sa collection d'objets d'art 230
Résumé de son caractère et de sa vie Î31
APPENDICE.
I. Documents sur la famille de Mariette 235
II. Réflexions sur la manière de dessiner des principaux
peintres, par Mariette.
Ëœle florentine 244
École de Sieime 246
Ëcole romaine. 247
Écule de Lombardie, école de Parme 250
Ëcole bolonaise 252
Écoles de Milan, Crémone, Brescia 258
École vénitienne 259
École génoise 263
École napolitaine 264
Écoles flamande, hollandaise et allemande. 265
École française 274
m. Description de la statue de l'Amour de Bouchardon ,
par Mariette. 982
IV. Catalogue de l'œuvre de M"^ de Pompadour 288
y. Lettres extraites de la correspondance de Mariette. —
Mariette à Gaburri 297
VI. Gaburri à Mariette. 344
VU. Mariette à. Monseigneur Bottari 346
VIII. Mariette à Monseigneur Bottari 360
IX. Bottari à Mariette 365
X. Le même au même i 370
XI. Mariette à Monseigneur Bottari 374
XII. Mariette à Temanza. 378
XIII. Lettre de M. Joly, garde du Cabinet des estampes, rela-
tive à la collection Mariette 385
PIN DE LA TABLE.
Paris. — Imprimerie de GutTiTi GRATIOT, 30, rue Mazarine.
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^Y*^
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